IV. — ÉVOLUTION
La séborrhée du scalp qui détermine la calvitie est, dans l’ensemble des cas qu'un dermatologiste en observe, une maladie d'une extraordinaire unicité.
La constance absolue de son siège est déjà remarquable, malgré les apparentes variétés de son début. Il est infiniment remarquable de voir cette dépilation dessiner, sur une même région, une alopécie de contours identiques, ayant toujours en des points spéciaux qu’on peut désigner d'avance un contour rentrant ou saillant, et cela chez tous les patients.
Et de même il est aussi remarquable de voir la dépilation diffuse et progressive qui, peu ou beaucoup, s’observe sur toute une région, marcher dans un ordre habituellement défini, s’observer plus en un point qu’en un autre, respecter toujours au même point un îlot, tel que le losange frontal, par exemple.
Ainsi déjà l’alopécie séborrhéique, à quelque âge que survienne son évolution, montre une étonnante uniformité dans le processus de dépilation, l'ordre dans lequel il s’observe et la forme des aires déglabrées qu’il parvient à constituer. Mais cette unité provient de l'unité même de sa cause. Aussi trouverons-nous de même une relation remarquable entre l’acuité du processus de déglabration et l’acuité du processus séborrhéique.
Plus une alopécie de ce type marche vite, plus sa cause séborrhéique est évidente. Et, inversement, quand la calvitie demandera trente ans pour se constituer, le processus séborrhéique sera si peu visible, qu’il devra être finement recherché, et que, pour beaucoup de médecins, il sera apparemment nul.
Il en est de même du processus hyperhidrosique qui, nous le savons, marche du même pas.
Enfin, quelle que soit la forme bénigne ou grave de la maladie, le mode de chute et de remplacement du cheveu demeure le même. C’est toujours une série successive de
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cheveux de valeur médiocre et progressivement plus médiocre, se reproduisant après la chute des premiers : marche progressive toujours, et implacable, sans retour spontané en arrière, jusqu’à la période terminale de la maladie.
Ainsi donc la calvitie masculine, que l’on envisage ses cas de vingt ans, de vingt-cinq ans, de trente ans, de quarante ou de cinquante ans, est toujours et constamment identique à elle-même. Vouloir, parmi les cas, distinguer comme des espèces la calvitie précoce, la calvitie sénile, la calvitie idiopathique, spontanée, arthritique, à côté de la calvitie séborrhéique type, est certainement erroné. En tous ces cas, il s’agit tellement bien de la même affection, que les mêmes clichés illustreraient également l une ou l’autre, et que les auteurs même, qui décrivent cette profusion de types différents, ne peuvent faire entre eux de différences.
L’âge est un moyen vraiment insuffisant à les différencier. Parce que la calvitie a son âge ordinaire pour elle critique, cela ne veut pas dire qu’elle ne puisse exceptionnellement se rencontrer à d’autres. On sait reconnaître de même la fièvre typhoïde de l’enfant et celle du vieillard. Elles sont exceptionnelles, mais ce sont tout de même des fièvres typhoïdes. Je regrette que des auteurs excellents aient soutenu du poids de leur opinion ces distinctions toutes spéculatives et verbales, que la clinique, avec tous ses moyens d’observation, ne saurait justifier en aucune façon, pas plus que l’anatomie pathologique ou la bactériologie. Une calvitie lente aura des symptômes séborrhéiques moins accusés qu’une calvitie aiguë. Ce n’est pas une raison pour la dire sèche. Elle est séborrhéique comme les autres, et l’examen local permet toujours d’y retrouver la lésion élémentaire de la séborrhée avec tous ses caractères.
J’aurai lieu de revenir sur des cas très rares de passage entre l’agénésie pilaire et la calvitie, d’une part, et entre les alopécies peladiques et la calvitie, d’autre part ('). De telles exceptions ont leurs caractères propres, qui ne permettent pas de les faire méconnaître, et nous savons tous qu’en der- (*)
(*) Voir p. 26!) cl 270.
EVOLUTION
matologie ces faits ne peuvent être retenus quand il s'agit de rétablissement d’un type morbide.
Ainsi donc l'alopécie séborrhéique de l’homme qui l’amène à la calvitie progressive est une maladie d’une unicité clinique très grande que bien peu de maladies cutanées réalisent aussi parfaite. Cette unicité persiste en dépit des quelques variétés individuelles de début : c’est d’abord l’unicité du processus séborrhéique causal, celle du processus hyperhidrosique concomitant, celle du processus de dépilation, et du remplacement insuffisant des cheveux tombés; c’est enfin la marche toujours progressive de la maladie, dont aucun retour en arrière ne vient interrompre le cours.
Et toutes les différenciations qu’on a essayé de faire entre les types de calvitie masculine, par l’âge du patient, et le plus ou moins d’évidence des symptômes fonctionnels accompagnant la dépilation sont de tous points artificielles.
Étudions maintenant en elle-même la marche de la maladie, dont nous connaissons maintenant les symptômes et les localisations régionales.
La marche de l’alopécie séborrhéique est particulière. Elle est progressive, lente et paroxystique. Sa marche continue est, de temps à autre, accélérée par des crises aiguës.
Ces paroxysmes plus ou moins fréquents ont quelques-uns des échéances fixes, d’autres des échéances variables.
Le plus net, le plus constant de ces paroxysmes est celui de la saison caniculaire. Il est impossible qu’un séborrhéique dont le vertex se dépile, traverse indemne une période de fortes chaleurs.
Le flux sébacé et le flux sudoral, la séborrhée et fhyperhidrose marchent comme l’alopécie, pari passa. Les causes naturelles d’exagération de fonctionnement de la peau (et la chaleur extrême est l’une des plus certaines) auront pour résultat un paroxysme sudoral et séborrhéique et aussi une poussée d'alopécie concomitante. Cette crise durera un peu plus que sa cause, ordinairement six semaines ou deux mois.
D’autre part, les cuirs chevelus normaux ont deux périodes de mue annuelle plus ou moins marquées : mue de printemps et mue d’automne, variables d’intensité et d’époque suivant
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les sujels; mue do novembre et mue de mai ordinairement.
Ce phénomène peut encore s’accentuer, se prononcer et se prolonger chez les chauves, mais ces crises accompagnant la mue bisannuelle sont moins marquées, moins évidentes et moins lixes que la crise alopécique estivale.
En dehors de ces trois périodes les séborrhéiques peuvent présenter des crises alopéciques dont la cause est tout à fait indéterminée.
Peut-être ces crises ont-elles pour cause des crises conco-
mitantes d'ordre général, crises que pourrait traduire l’analyse urinaire sous forme d’hypophosphaturie ou d'hyperchlorurie plus marquée. Peut-être ces crises relèvent-elles aussi d'une modification temporaire du taux arsenical de la peau et des phanères, question tout entière à connaître et dont la valeur a été récemment mise en évidence par les travaux d’A. Gautier.
La vérité est que nous n’en savons rien exactement.
I . Évolution de la calvitie suivant l’âge. — Le nombre des paroxysmes annuels chez les chauves varie beaucoup, mais, d'une façon générale, on peut dire qu'il peut se mesurer par l’âge du sujet.
Les séborrhéiques jeunes ont des paroxysmes multipliés; chez eux on peut en observer six, dix par an. Ils arrivent à se confondre, et deviennent difficiles à déterminer.
Plus au contraire le patient avance en âge, plus ces paroxysmes décroissent d’ordinaire de nombre et d’intensité. Une fois la calvitie du vertex constituée, on n’observe plus guère d’accroissement de la décalvation par ses bords que pendant la saison d’été. Toute trace de ces paroxysmes arrive à disparaître avec l’âge, et il devient impossible de les discerner.
En dehors de ces moments passagers durant lesquels l'alopécie peut s’accuser extraordinairement et pendant lesquels le patient peut perdre 200 et 500 cheveux par jour avec régularité, il existe toujours une alopécie lente et continue qui lui fait perdre 15 à 50 cheveux par jour uniformément et qui continue en permanence.
Dans la genèse progressive de l’alopécie séborrhéique, il
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faut tenir compte de ce fait que les mues pilaires subies par un cuir chevelu bien portant sont suivies d'un remplacement intégral des cheveux tombés, tandis que sur un cuir chevelu séborrhéique le remplacement des cheveux qui tombent ne se fait pas ou se fait mal.
Il y a donc dans l'alopécie lente examinée, en dehors des paroxysmes séborrhéiques, une cause de calvitie, non la moindre. Non seulement le chauve en expectative perd alors un peu plus de cheveux qu'une tête normale, mais encore cette alopécie quoique diffuse se produit sur une région localisée du cuir chevelu, toujours la même, et enfin le remplacement des cheveux qui tombent ne s’effectue pas sur son cuir chevelu avec la même puissance que sur celui d’un adulte de même âge non séborrhéique.
Le taux de cette alopécie lente et graduelle est d’ailleurs variable, de même le taux de remplacement des cheveux tombés. Il y a un assez grand nombre de séborrhéiques dont le taux de repousse demeure élevé pendant très longtemps et rend presque insensibles les progrès de la calvitie.
Au total, la marche de la calvitie est surtout variable avec l'âge où le sujet en est atteint, et c'est là le plus frappant des caractères de son évolution spontanée, celui qui permet le mieux d'asseoir un pronostic de curabilité, d'incurabilité et de traitement en général.
Plus une alopécie commence jeune, plus elle marche vite. Plus elle commence à un âge avancé, plus elle marche avec lenteur. C'est là une règle générale qui souffre des exceptions, mais les exceptions sont peu nombreuses.
Il faut distinguer pourtant. Quelquefois des hommes qui 11e seront vraiment chauves qu’à cinquante ans, ont présenté à vingt ans une première crise alopécique intense, qui examinée en son temps aurait pu faire porter un pronostic erroné de décalvation totale prochaine. Et cette première crise passée, leur cas rentre dans le type des calvities progressives à marche lente. Mais ce fait n’est pas ordinaire.
Ordinairement une calvitie indique dès son début quelle sera son évolution. Il est rare de voir sa marche d’abord très rapide devenir lente.
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A la vérité toutes marchent do moins en moins vile avec les progrès de l’Age, mais elles ne changent pas de mœurs en quelques mois.
2. Évolution de la calvitie suivant la race. — Ce serait là un intéressant chapitre de la question, il est à faire. Je ne puis apporter sur ce sujet que des documents.
La race anglo-saxonne me paraît une des moins fréquemment atteintes par la calvitie et l’une des races chez qui la calvitie est le moins souvent grave et le moins difficilement curable. 11 est incontestable que des traitements bien dirigés et bien suivis amènent sur le scalp d’ Anglo-Américains, de Danois et même d’Allemands, des résultats que nous ne pouvons pas obtenir au même degré en France.
Quant au typé que revêt chez eux la calvitie il me paraît identique de tous points à celui que j’ai décrit.
Il en est de même quant à la forme pour la calvitie du type hispano-arabe. Néanmoins et tout au contraire, les résultats
du traitement sur cette race sont habituellement des plus médiocres.
J'ai vu des calvities commencées à trente ans, c’est-à-dire à l'àge où les traitements bien dirigés ont une efficacité vraiment des plus nettes en France, ne manifester aucun résultat des traitements les plus actifs que nous possédions.
Il me semble également que l'Espagnol et l’Italien, plus souvent que nous, peut faire au delà de trente
ans une calvitie grave à marche ra-
I’ig. 87. — Calvitie par recul du front sans conservation d’une touffe de cheveux frontale.
pide dont les exemples chez nous ne s'observent guère qu’à un Age plus jeune.
Les races sémitiques sont plus manifestement différentes encore de la nôtre, non pas tant au point de vue de l'Age et de l'évolution de la calvitie que de sa forme. Chez elles, la persistance du losange frontal ne s’observe pas, la calvitie n’est