CHAPITRE XVlIi
SURDITÉ
La surdité est la perte plus ou moins complète de l’ouïe ; c’est dire qu’elle se présente avec des différences, suivant les cas.
Il y a la surdité complète (cophose) et la surdité incomplète (dysécée) ; la surdité totale ou partielle, selon que tous les tons ou seulement quelques-uns ne sont plus perçus; la surdité bilatérale ou unilatérale; la surdité par la voie aérienne et la surdité par la voie osseuse.
Fréquence. — Il s’agit là d’une infirmité très fréquente, surtout si l’on compte les cas de simple dysécée qu’on dissimule encore assez facilement.
Ee D'" Ely indique par 8,50 sur 1000 les cas d’e.xemption pour cause de surdité, proportion trop faible d’après Gellé (1).
Causes et variétés. — Elle est un peu plus fréquente chez l’homme que chez la femme (Bonnafont, Trœltsch, Politzer). Sur un total de 159 sourds, Marc d’Espine a compté 97 hommes et 62 femtnes.
C’est dans l’enfance qu’elle débute le plus ordinairement, et surtout dans les trois premières années : 120 fois sur 500 cas, d’après les relevés de Wilde, et dans la grande majorité des cas les deux oreilles sont prises en même temps (84 p. 100).
En thèse générale, ce sont les affections de l’oreille moyenne, la sclérose notamment, qui conduit à la surdité.
Les divers cas de surdité peuvent être répartis selon leur étiologie. C’est d’après cette considération que nous pas.sons en revue les principales variétés.
I. SURDITÉS TRAUMATIQUES. — Causes. — On les voit succéder aux accidents violents qui atteignent directement ou indirectement la tête (commotion et contusion
(1) Ely, Art. Service milit.ure du Dictionnaire des teienees médicales.
cérébrales). Dans cette catégorie rentrent les surdités produites par la foudre ou par les explosions de dynamite. La foudre agit en disloquant la chaîne et en paralysant la sensibilité du nerf acoustique.
Anatomie pathologique. — Dans une autopsie qu’a pratiquée Toynbee, le tympan était perforé, les osselets brisés et en partie disparus. La lésion avait, il est vrai, quinze ans d’ancienneté. J’ai pu examiner les victimes d’un des premiers attentats par la dynamite à Paris. Chez l’une, la membrane tympanique avait disparu à gauche, ses débris étaient accolés au cercle tympanique, les osselets étaient disjoints; à droite, la membrane était déchirée dans sa moitié postérieure. Chez une deuxième victime, il y avait à gauche rupture tympanique avec épanchement de sang abondant dans la caisse. La surdité fut complète immédiatement.
IL SURDITÉS RÉFLEXES. — On les voit survenir par la présence de parasites dans le tube digestif, ascarides, lombricoïdes, oxyures {surdité vermineuse). Il s’agit en ce cas d’une véritable inhibition (Brown-Séquard). Rondeau a observé une enfant très nerveuse qui fut débarrassée d’une surdité subite par l’expulsion de lombrics et oxyures; quelques mois avant, un mutisme avait cessé de la même façon.
III. SURDITÉS NERVEUSES. — Le type principal de ces surdités est représenté par la surdité des hystériques et autres névropathes. Elle se distingue par l’absence presque constante des bourdonnements. Elle apparaît et peut cesser brusquement. Gellé a montré qu’elle est susceptible de transfert chez les hémi-anesthésiques et, dans ces cas, l’ouïe diminue du côté sain d’autant qu’elle augmente du côté malade. A mesure que le diagnostic devient plus pénétrant, le nombre des surdités dites nerveuses diminue. Kramer qui en comptait d’abord 50 p. 100, n’en comptait plus ensuite que 4 p. 100,
Von Trôltsch a écrit : « Le degré d’instruction du médecin exerce une grande influence sur la fréquence du diagnostic surdité nerveuse. »
IV. SURDITÉ PSYCHIQUE. — On observe chez quelques sujets une perte de la capacité auditive centrale, une sorte de stupidité auditive, comparable à celle d’une
SURDITÉ
personne qui arrive dans un pays dont la langue lui est inconnue ('Heller, Urbantschitsch).
V. SURDITÉS TOXIQUES. — Cette désignation prête à la critique, car elle laisserait entendre que certaines surdités sont cause de toxicité, tandis qu’en réalité c’est justement l’inverse. Ne vaudrait-il pas mieux dire : ototoxies 9 Mais je ne prétends pas inaugurer un mot nouveau et je me contenterai de la désignation : poisons de l’oreille, qui s’applique exactement au cas sans rien préjuger du siège souvent imprécis de l’altération anatomo-pathologique.
11 va sans dire que ces poisons de l’oreille ne déterminent pas seulement la surdité, mais c’est le trouble majeur, celui qui le plus ordinairement décide les malades à prendre avis de l’auriste.
Ils sont encore assez nombreux ces agents nocifs pour l’audition et nous devons en être d’autant plus avertis qu’ils appartiennent en majorité à l’arsenal thérapeuthique, et font transgresser aux médecins, parfois à leur insu, le vieux précepte : « Primo non nocere ».
Sels de quinine. — En tête de la série nous voyons les sels de quinine, le sulfate surtout, bien souvent et justement incriminé. Je ne reproduirai pas ici les observations topiques qui ont été publiées déjà, mais je puis dire que dans ces dernières années j’ai souvent été consulté par des coloniaux civils ou militaires, revenant du Tonkin, du Sénégal ou de Madagascar, qui avaient ingéré de façon prolongée des doses élevées de quinine et qui soumettaient à mon examen des oreilles gravement et irrémédiablement atteintes, principalement par des altérations à siège labyrinthique. Deux de mes observations figurent dans la thèse du D"" Lazinier.
Salicylate de soude, acide salicylique, antipyrine. — Assez rarement signalés.
Cocaïne. — Jusqu’ici, elle ne semble pas réaliser la surdité; elle ne détermine que des hallucinations, ainsi que pour la vue et l’odorat.
Aconit, nitrite d’amyle, pilocarpine. — Ils ne sont pas d’une nocivité bien établie.
Bromures et iodures — Ils sont incriminés par quelques auteurs. Herbert Rainsay a consigné l’obser-
MALADIES DES OREILLES
vation d’un catarrhe séreux de l’oreille moyenne produit par l’administration de l’iodure de potassium. Son malade était atteint de syphilis secondaire. Trois jours après l’emploi quotidien de ce médicament, le malade est pris d’iodisme intense, en même temps que de surdité dans une oreille toujours normale jusqu’alors. Le diag-nostic fut : « otite moyenne séreuse ». Suppression de l’iodure et presque aussitôt amélioration de Touïe. L’iodure est repris et le catarrhe tympanique reparaît pour ne cesser tout à fait que lorsque H. Ramsay adopta l’iodure de sodium qui fut bien supporté à la dose de 3 g-rammes par jour.
Mercure. — 11 n’est pas inoffensif. J’ai dans mes recueils de faits un cas où certainement c’était bien lui et non la syphilis qui pouvait être mis en cause.
Chenopodium. — Vermifug'e employé en Amérique, qui influence aussi fâcheusement l’audition, ainsi qu’il résulte des observations de E. Gellé et de North.
Alcool. — 11 exerce une action non douteuse. J’ai été consulté, par un homme d’une quarantaine d’années, qui éprouvait depuis peu un affaiblissement de l’ouïe avec bourdonnements. Rien ne pouvait expliquer ces troubles que l’habitude contractée depuis peu de prendre un verre de cognac à chaque repas. Sur mon conseil, le malade y renonça et huit jours après une amélioration se manifesta qui alla jusqu’à la guérison complète en moins de vingt jours. Ce n’est certes pas une sclérose tympanique qui se serait améliorée tant et si vite. Sur un malade de M. Cornil, Terrien constata de la névrite optique coïncidant avec une labyrinthite éthylique.
Tabac. — 11 agit non seulement en provoquant des troubles trophiques du pharynx, des trompes et de l’oreille moyenne, comme l’ont signalé Triquet et M. Ladreit de Lacharrière mais aussi sur le labyrinthe et le nerf auditif, ainsi qu’il résulte de quelques observations.
Haschisch. — Il doit figurer dans cette énumération.
Opium. — Il agit plutôt en produisant des bourdonnements, résultat de la congestion labyrinthique. Le
Politzer m’a dit les avoir assez souvent notés chez les morphinomanes.
Anesthésique et chloroforme. — D’après mes obser-
SURDITÉ
valions personnelles, ce sont surtout les anesthésiques, et le chloroforme tout particulièrement, que l’on voit responsable de ces surdités toxiques. Les tintements d’oreille que signalent les opérés dès les premières bouffées de la narcose montrent déjà cjue l’appareil de perception subit personnellement l’action de l’anesthésique, mais d’ordinaire, c’est dans les jours qui suivent l’opération que le malade remarque la diminution de l’ouïe.
Sulfure de carbone. — Son influence est moins bien établie que celle de l’oxyde de carbone. Kayser (de Breslau) a observé une malade qui, trente-six heures après l’intoxication, était sourde et bourdonnante; un moisaprès ces troubles persistaient encore. Les membranes tympaniques étaient normales, mais laconductibilité osseuse affaiblie. Kayser conclut à une suffusion sanguine du labyrinthe ; il obtint une amélioration rapide par la faradisation.
Plomb. — Il peut porter son action sur le nerf acoustique comme il le fait sur d’autres. Le Debove a noté de la surdité chez un peintre atteint de saturnisme, mais l’ouïe revint rapidement par l’application de l’aimant, ce qui donne à penser qu’il s’agissait plutôt d’un cas d’hystérie toxique.
En somme : les toxiques qui, en l’état actuel de nos connaissances, doivent être considérés comme spécialement dangereux pour la fonction auditive et dont il importe de di'esser la liste, sont :
Les sels de quinine.
Les salicylates et acide salicylique.
Le mercure,
Le chenopodium vermifuge,
Le phospnore.
Le tabac et le haschisch,
L’alcool,
L’ox3"de de carbone.
Le plomb.
Le chloroforme et l’éther.
Pour qu’ils agissent, des doses fortes et prolongées sont nécessaires.
Ces surdités par toxiques peuvent être rapprochées
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des surdités dites infectieuses, et cette analog'ie sert à nous expliquer la pathog-énie des uns et des autres.
Pathogénie. — Les autopsies manquent pour nous renseigner là-dessus, mais à leur défaut nous avons les recherches expérimentales de Gellé et Laborde, deKirchner (de Wursbourg). Kirchner fait prendre à des animaux des doses élevées de quinine et d’acide salycilique. Les mettant à mort, il trouve des exsudations sanguines dans le limaçon et les canaux demi-circulaires avec altérations diverses des terminaisons nerveuses. Dans la zone méningo-cérébrale avoisinante il y avait congestion bien marquée. Ainsi : afflux considérable de sang dans l’oreille interne et la région auditive de l’écorce cérébrale. Le même auteur dit en outre avoir constaté chez un rhumatisant, qui avait pris beaucoup desalicylate,un épanchement séro-muqueux, ambré, dans la caisse.
En réunissant toutes les constatations faitesjusqu’ici, nous pouvons nous arrêter à trois interprétations.
1° L’action du toxique s’exercerait sur le système nerveux central par troubles vaso-moteurs ou par destruction de l’élément nerveux. Eeman voit même dans le salicylate de soude un poison électif du bulbe. Les noyaux de l’acoustique seraient pris d’abord, d’où résulteraient ensuite des troubles trophiques, de l’oreille moyenne et de l’oreille interne. En tout cas, Laborde et Gellé nous ont montré que la quinine agit bien sur les centres par vaso-dilatation.
2“ Les poisons frapperaient l’oreille interne, soit par action directe, soit par vaso-dilatation ou vaso-constriction , et amèneraient à la longue des altérations trophiques. Les surdités par commotion labyrinthique (détonation, de l’artillerie, etc.), n’agissent pas autrement.
3® Enfin, la surdité serait tympanique ; dans le tabagisme, l’alcoolisme, par exemple, parce que la caisse se prendrait à la suite de lésions tubaires provoquées elles-mêmes par des lésions pharyngées.
Chacune de ces trois interprétations peut s’appliquer à tel cas particulier, mais, dans la majorité des cas, ce sont l’oreille inteime ou les centres auditifs qui paraissent en cause, comme l’établit l’examen parles diapasons.
Ce qui ressort encore clairement de l’ensemble des
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faits, c’est l’importance d’une propathie antérieure pour appeler et fixer le poison à l’oreille. Une personne est indemne à cet ég-ard, elle peut prendre impunément quinine et salicylate ; mais telle autre est un peu scléreuse ou a eu des otorrhées, taries actuellement, la quinine, le chloroforme, etc., lui laisseront de la surdité et des bourdonnements.
Diagnostic. — Il doit différencier ces ototoxies ; 1° des surdités infectieuses, qui leur ressemblent tant (oreillons, scarlatine, diabète, urémie, etc.); 2"^ des surdités purement nerveuses ; 3“ des hystéries toxiques où l’ensemble du système nerveux touché par le poison réagit en manifestations hystériques (Debove, Raymond). Le plomb en est le provocateur le plus connu. La surdité est alors unilatérale et peut guérir par l’emploi des aimants.
Le diagnostic de surdité toxique une fois bien établi, il importe d’en fixer, si c’est possible, le siège et le mode pathogénique, en vue d’une thérapeutique plus précise.
Pronostic. — Il est proportionné à l'ancienneté, au degré de l’imprégnation, mais, en thèse générale, il est des plus graves pour la -fonction auditive.
Traitement. — Il consiste surtout à prévoir et puisque nombre de ces poisons sont des médicaments, c’est à nous médecins à ne pas nuire d’abord. Ce n’est pas certes qu’il faille renoncer à la quinine et au chloroforme, mais avertis de leur danger spécial, nous devrons, surtoutquand nous serons en présence d’oreilles déjà endommagées, limiter leur emploi au minimum nécessaire comme dose et comme temps.
Les courants galvaniques ou faradiques et les injections hypodermiques de pilocarpine restent les moyens les plus recommandables. Celle-ci a particulièrement bien réussi dans un cas de Gollye.Une fillette de 13 ans, convalescente d’oreillons, est prise de vertieres intenses avec douleurs diffuses dans le côté droit de la tête, les tympans sont normaux, mais la surdité absolue Gollye débuta par 3 milligrammes par jour pour arriver à 1 centigramme. Huit jours après, l’audition et la stabilité verticale avaient reparu ; sept mois après la ffuérison était entière.
Ainsi nous voyons que diverses substances, dont plu- Castex. — Mal. du Larynx. 2* éd. 47.
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sieurs médicamenteuses, sont des poisons de l’oreille. Dans notre pratique, méfions-nous surtout de les employer quand l’oreille laisse voir des propathies quelconques, car elles sont un élément redoutable d’appel et d’ag'g’ravation .