CHAPITRE PREMIER è
Malebranche est né à Paris, le 6 août 1638. Sa famille semble avoir été noble, car on a été jusqu'à discuter ses armoiries. Son père fut secrétaire du Roi en 1658, après avoir été, sous Richelieu, seul trésorier des cinq grosses fermes. Cette origine disposait-elle notre héros à la distinction relevée d'ironie parisienne qui charme si souvent le lecteur de ses écrits? L'hypothèse est au moins permise. Permis aussi de supposer que de sa mère, Catherine de Lauzon, originaire du Poitou (comme la mère de Descartes) et parente de M"' Acarie, il devait tenir à la fois une certaine ténacité méthodique et une tendance marquée à la piété.
Il était le dernier de dix enfants, dit le P. Adry, de treize même, si l'on en croit le P. André. Est-ce là ce qui, malgré la bonté de la race, le fit venir au monde avec une constitution ébranlée d'avance par un certain nombre de misères physiques? Il était certes très bien
2 MALEBR ANCHE.
doué cérébralement, mais le reste de son organisation était assez défectueux, puisqu'il avait Tépine dorsale tortueuse et le sternum très enfoncé. Il a lui-même avoué qu'il souffrit beaucoup, étant enfant, de la jalousie de ses frères, qui cependant réussissaient assez bien de leur côté : ils lui enviaient sa facilité au travail et ses succès dans l'étude : sa patience et sa bonté les désarmèrent.
De bonne heure, si l'on en croit le P. André, il se sentit un véritable éloignement pour le monde. Dès sa première éducation fort soignée, il aspirait même à quelque chose de plus sérieux que la poésie et l'éloquence, telles au moins que ses maîtres les lui enseignaient. A seize ans, il suivit les cours du collège de La Marche, près de la place Haubert, non loin du cloître Notre-Dame où habitaient ses parents. Là, il étudia la philosophie sous la direction de M. Rouillard, « fameux péripatéticien », mais qui ne réussit pas à lui faire goûter le péripatétisme... en décadence. Le jeune écolier voulait toujours voir clair et n'y réussissait pas à son gré. Pas plus que les futurs rédacteurs du célèbre Arrêt burlesque, il ne prenait très au sérieux la floraison des « formalités, matérialités, entités, virtualités, ecceités, pétreités, polycarpéités » spus lesquelles les disputes de maîtres médiocres avaient étouffé la vieille sève de la métaphysique et de la psychologie d'Aristote. Il n'en prit pas moins le diplôme de « maître es arts en l'Université de Stagyre », l'an 1656.
Il pensa trouver plus de satisfaction en allant étudier la théologie en Sorbonne, où il eut la patience de
demeurer trois ans. « Il ne pouvait se figurer, dit le P. Andréa que la théologie ne fût pas la science des choses divines, puisée dans FÉcriture et dans les traditions incontestables. Il y fut encore trompé. La théologie n'était principalement en ce temps-là qu'un amas confus d'opinions humaines, de questions badines, de puérilités, de chicanes, de raisonnements à perte de vue pour prouver des mystères incompréhensibles; tout cela sans ordre, sans principes, sans liaison des vérités entre elles; barbarie dans le style, fort peu de sens dans tout le reste. On n'y donnait presque rien aux dogmes de la foi, au lieu qu'on s'arrêtait volontiers à ces disputes vaines que saint Paul nous ordonne d'éviter comme des folies. L'abbé Malebranche (car c'est ainsi qu'on l'appelait alors, ayant pris depuis peu l'habit ecclésiastique) fut surpris, au delà de ce qu'on peut dire, de voir des gens graves traiter sérieusement des questions la plupart du temps si peu sensées. Accoutumé de bonne heure à réfléchir, voici ce qu'il trouvait bizarre dans la méthode des écoles. Dans la philosophie, qui est tout entière du ressort de la raison, on voulait qu'il se payât de l'autorité d'Aristote, et dans la théologie, qui doit être uniquement appuyée sur l'autorité divine, qu'il se payât de raisons ou plutôt de raisonnements qui, pour l'ordinaire, ne sont rien moins que raisonnables. Le voilà donc encore une fois dégoûté de l'école. »
1. La vie de Malebranche avec Vhistoire de ses ouvrages, par le P. André, de la Compagnie de Jésus. Édition du P. Ingold (Bibliothèque Oratorienne, Paris, Poussielgue, 1886, p. 6)«
* HALEBRANGHE.
Sur ces entrefaites il perdit sa mère, personne remarquable et à laquelle on assure qu'il devait beaucoup, puis, quelques semaines après, son père. Il est à peine besoin de dire que ce double deuil, en éprouvant son âme encore jeune et naturellement tendre, dut précipiter ses résolutions. C'est alors que, refusant un canonicat, — car il fut toute sa vie très désintéressé, — il prit le parti d'entrer à l'Oratoire, le 18 janvier 1660.
Il n'y a plus, depuis bien longtemps, ni à faire l'éloge de la Compagnie qui l'accueillait, ni à en expliquer le caractère. C'était une congrégation récente (puisqu'elle avait été approuvée par Paul IV en 1613); et on sait, ne fût-ce que par le célèbre passage de l'Oraison funèbre du P. Bourgoing par Bossuet, comment les contemporains ont aimé à voir dans ses statuts, dans son esprit, dans ses habitudes, une sorte de contre-pied de ce qu'ils croyaient connaître des Jésuites. Il est certain que les prêtres de l'Oratoire de France jouissaient et jouissent encore d'une liberté peu commune, puisque « l'autorité suprême de la Congrégation, comme le rappelle le cardinal Perraud ^, réside dans la Compagnie dûment assemblée : le général même y demeure soumis et il est obligé de suivre la pluralité des suffrages en toutes choses, sa voix néanmoins comptant pour deux ». Aussi lorsque, sur des indications vagues ou des témoi-
1. Mr Perraud, VOratoire de France aux XVIP et XVIIP siècles. 1 Yol. in-12, Paris, Téqui, 1869^-
gnages suspects, il est question de mesures persécutrices, comme un exil infligé à des membres de la Compagnie, les représentants actuels de la tradition * se récrient-ils en disant avec ime fierté toute filiale : « De pareilles tracasseries sont impossibles à FOratoire. » Et ils mettent ainsi fin à une légende qui était encore acceptée il y a quinze ans dans les ouvrages les plus sérieux.
Le cardinal de Bérulle, premier fondateur, était, on le sait, un homme universel, allant aisément du Carmel à Richelieu, de l'ascétisme à la politique, aussi ami de Descartes que de saint François de Sales ou de saint Vincent de Paul. Sous son impulsion, les prêtres de rOratoire cultivaient avec succès toutes les sciences d'alors, mathématiques, histoire, philosophie, sciences sacrées. Entre les Jésuites et eux, il y avait émulation pour l'exégèse et l'explication de l'Écriture Sainte. Les premiers venaient d'avoir le P. Petau; les seconds allaient avoir Richard Simon. En philosophie, si l'Ordre de Saint-Ignace restait attaché à une doctrine expérimentale 2 ou plus rapprochée de l'aristotélisme, l'Oratoire fut plutôt idéaliste, appliqué à retrouver Platon à travers saint Augustin et par saint Augustin 3.