Rép. à la 3^ lettre d*Arnauld, p
iSk MALEBRANCHE.
tude. Pour les mathématiques, on l'avoue sans peine; mais il faut aller plus loin et se défier, par exemple en physique, de ce qui n'est que témoignage des sens. Pour la physique, il ne faut admettre que les notions communes à tous les hommes, c'est-à-dire les axiomes de géométrie et les idées claires d'étendue, de figure, de mouvement et de repos, et s'il y en a d'autres aussi claires que celles-là.
«( ... Il n'est pas nécessaire d'examiner s'il y a en effet au dehors des êtres qui répondent à ces idées; car nous ne raisonnons pas sur ces êtres, mais sur leurs idées. » Toute science expérimentale est-elle donc supprimée? Tout se construira-t-il a priori? Non, car il ne faut pas confondre la question méthodologique ou logique avec la question métaphysique. Écoutons en effet ce qui suit. « Nous devons seulement prendre garde que les raisonnements que nous faisons sur les propriétés des choses s'accordent avec les sentiments que nous en avons, c'est-à-dire que ce que nous pensons s'accorde parfaitement avec l'expérience, parce que nous tâchons, dans la physique, de découvrir l'ordre et la liaison des effets avec leurs causes, ou dans les corps, s'il y en a, ou dans les sentiments que nous en avons, s'ils n'existent pas^. »
Une telle doctrine — c'est là une des conséquences 1. Rech.de la F., VI, u, 6.
auxquelles Fauteur de la Recherche de la Vérité attache le plus de prix — doit nous faire comprendre à quel point nous aurions tort de nous effrayer de la mort. On dit le plus souvent qu'elle est une séparation, la séparation d'avec le corps et d'avec tout ce qui le charme et le séduit en ce monde. Mais pour qu'il y eût séparation, il faudrait qu'il y eût union. Or, on l'a vu, le corps et l'Ame ne sont pas réellement unis. L'âme n'est unie qu'aux idées, aux idées qui sont en Dieu. La mort ne nous sépare-t-elle donc de rien? Si! Elle nous sépare de l'idée que nous avions de notre corps, « je veux dire de la moins noble, de la moins féconde et de la moins lumineuse des idées divines », mais elle ne pourra pas se séparer d'avec elle-même. D'autre part, elle purifiera, elle accroîtra l'union trop imparfaite de nos esprits avec la substance divine. « Au lieu d'être unis à cette substance en tant que relative aux êtres les plus méprisables, nous serons unis à cette substance prise absolument et en elle-même et en tant que relative à une infinité d'excellentes créatures*. »
Il était bien conforme à toute la méthode métaphysique de notre auteur de déduire ainsi de l'idée de Dieu et de l'idée des idées, la destinée de notre âme. Demandonsnous maintepant ce qu'elle est, autant que nous pouvons le savoir, et en quoi consiste son action propre et personnelle.
Qu'est-ce que l'âme? Une substance formée sur une
1. Voyez les beaux Entretiens sur la mort et particulièrement le deuxième.
136 MALEBRANGHE.
idée divine. Pouvons-nous en dire beaucoup plus? Son existence est certaine : elle est même la première de nos connaissances* : toutes nos pensées en sont des démonstrations incontestables. Mais s'il est facile de connaître Texistence de Tâme, il n'est point facile d'en connaître la nature. On ne peut en parler que par voie d'élimination et d'exclusion. Ainsi, nous commençons par l'opposer à l'étendue, dont nous avons ime idée assez claire pour affirmer qu'elle ne peut aucunement contenir l'idée de ce que nous sentons en nous-mêmes, le plaisir, la douleur et le reste ne pouvant se réduire à des figures et à des mouvements. Donc, nous sommes en droit d'affirmer que notre âme n'est ni étendue, ni figurée, ni mobile, autrement dit, qu'elle est immatérielle et, en conséquence, qu'elle n'est pas mortelle.
Ceci convenu, il faut reconnaître que tout ce qu'on est tenté ensuite d'affirmer ou de nier de l'âme est obscur. Sans doute, nous n'avons pas le droit de la réduire à la connaissance et à Tamour : elle a une capacité dont la vie éternelle pourra seule nous révéler la profondeur. Sans doute encore, nous devons penser que tout ce que nous croyons voir de beau dans l'univers n'est beau qu'en elle et par elle. Les couleurs, les odeurs, les saveurs sont des modifications de notre âme. C'est aussi en elle et non dans les sons qu'est l'barmonie qui nous « enlève » ; c'est « dans sa capacité » que sont renfermés
1. La première chronologiquement; car l'idée d« Dieu est la première dans l'ordre des yérités démontrées et serrant à démontrer les autres. — Voyez plus haut, page 60.
« ces plaisirs infinis dont les voluptueux n'ont qu'un faible sentiment^ ».
Pourquoi n'en connaissons-nous pas davantage? Ici intervient la finalité morale et les raisons tirées des considérations religieuses. Tout nous invite à croire qu'unie à son Dieu, Tâme a des propriétés infinies : mais si nous les connaissions clairement et distinctement en cette vie, cette vie ne serait plus ce qu'elle doit être, im temps d'épreuve et de sacrifice. Nous découvririons en nous tant de vérités et tant de sources de jouissance, qu'absorbés dans la contemplation de notre être, pleins de nous-mêmes, de notre grandeur, de notre noblesse, de notre beauté, nous ne pourrions plus penser à autre chose. Nous négligerions le soin nécessaire de notre corps et le soin plus nécessaire encore de nos devoirs envers Dieu. Dieu ne nous donnera donc la connaissance claire de nous-mêmes que quand la mort nous aur^ d'une part délivrés de l'esclavage corporel, et que d'autre part il se sera uni à nous assez pleinement pour que la vue de ses perfections nous permette de ne pas nous enorgueiUir de l'excellence de notre propre être 2.
D'ici là, et même quand nous en serons là, que faisons-nous, à proprement parler, si Dieu est la cause