BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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On lit assez peu Malherbe aujourd'hui : quelques vers appris au collège et gravés par là dans toutes les méraoires sont à peu près tout ce qu'un de nos contemporains d'une culture d'esprit moyenne a retenu d'une œuvre poétique qui ne répond plus ni à nos goûts, ni à nos habitudes. Ceux mêmes qui sont amenés à l'étudier de plus près ne se trouvent pas, il en faut convenir, complètement payés de leur peine. Rien dans ces odes dont le sujet paraît trop souvent banal et l'inspiration froide, ne ressemble à ces chants partis du fond intime d'âmes passionnées ou souffrantes qui ont ému ou charmé notre génération. Le nom de poésie lyrique a pris même pour nous un nouveau sens que Malherbe ne paraît pas avoir pressenti. Quanta la correction de la forme dont il a donné le premier modèle, l'exemple en a été sitôt suivi et même dépassé par ceux qui lui ont succédé en profitant de ses conseils, que nous sommes plus en mesure d'apprécier la nouveauté qui en fît le mérite original. Nous arrivons donc difficilement à comprendre l'hommage
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qui lui a été rendu par les plus grands maîtres de l'art, depuis Boileau jusqu'à André Chénier et l'autorité exceptionnelle dont, sur leur parole, son nom jouit encore.
Son influence fut grande pourtant, on pourrait même dire souveraine, car ce fut une vraie réforme qu'il imposa à la langue et au style aussi bien de la prose que de la poésie; et l'efTet en fut à la fois rapide et durable puisque l'empreinte en est déjà fortement marquée sur tous les chefs-d'œuvre du grand siècle, et qu'après des révolutions de bien des genres, nous en subissons encore l'empire. Si les écrits qu'il nous a laissés ne paraissent pas, quel que soit leur mérite, suffisants pour rendre compte d'une action si étendue, le fait n'en est pas moins constant et il n'en est que plus intéressant de rechercher à quelle cause il convient de l'attribuer. Est-ce à quelque trait particulier du caractère et de la vie du poète lui-niènie? Est-ce à la conformité de ses vues et de ses doctrines littéraires avec un état d'esprit général qui régna dans la société française, au moment où il sut y prendre la place éminente dont la postérité n'a plus le droit de le faire déchoir? C'est peut-être cette dernière explication qui, après examen, parafira la plus naturelle.
Ce rang élevé qu'a obtenu Malherbe ne lui a pourtant pas été acquis sans contestation. Il n'est aucune de ses nombreuses et très hautes prétentions qui ne lui ait été disputée de son vivant, à commencer par l'antiquité de la noblesse qu'il aimait à attribuer à son origine. « En la chronique de Normandie, dit-il, dans une Instruction adressée à son fils, il y a un chapitre exprès des seigneurs français chefs et barons qui accompagnèrent le duc Guillaume à la conquête de l'Angleterre, entre lesquels est Malherbe dont nous sommes sortis, lequel était baron de La Haye en Cotentin; et parce que l'on pourrait dire que c'est d'une autre race de Malherbe qu'on appelle Malherbe de la Meauffle , cela se résout pour nous, parce que le duc Guillaume ayant
lait peindre toutes les armoiries des maisons illustres qui l'avaient suivi eu Angleterre, les nôtres se trouvent tant en une salle de l'abbaye de Saint- Étienne de Caen qui est de sa fondation, qu'en une de l'abbaye de Saint-Michel au rivage de la mer en Basse Normandie. Nos armoiries sont d'argent à six roses de gueules et des hermines de sable sans nombre ^ »
La conquête de l'Angleterre, c'était aller chercher loin, on en conviendra, une filiation bien militaire pour un héritier dont la profession ne le fut guère. Aussi les rieurs n'ont-ils éj)argné ni la généalogie, ni le blason; un satirique qui était peut-être un envieux, s'amusa à parodier aux dépens du prétendu descendant de tant de héros une chanson faite par lui-même.
Vanter eu tout endroit sa race.
Plus que celle des rois de Thrace, Cela se peut facilement.
Mais que par des sables d hermine 11 ait beaucoup meilleure mine, Cela ne se peut nullement.
Les mauvais })laisants ne s'en tinrent pas là. Ils affirmèrent qu'au lieu de pouvoir être peint bardé de fer et la lance au poing, le plus ancien ancêtre connu du poète était son bisaïeul, un tanneur de
1. Insliucliiins de Mulhcrbi' à son fils. Ed. Lalanne, t. I, p. 332.
Caen, du nom de (Jruillaurae Malherbe. C'était le lils de cet honnête coramerrant devenu avocat, puis magistrat, qui avait su profiter d'une similitude de nom fortuite, pour s'enter (ce fut le mol que les chroniqueurs employèrent), on ne sait trop par quel moyen, sur la très nombreuse famille des Malherbe du Gotentin dont la noblesse était authentique. Il eut même l'art de se faire reconnaître et agréer par le chef de l'une des branches, les Malherbe de Bouillon. Notre Malherbe, naturellement, a toujours traité cette histoire de calomnie et il en a été quitte pour ranger ceux qui la répandaient parmi les chats huants qu'offensait sa lumière.
La discussion qui dura toute sa vie ne fut pas close à sa mort : car ses neveux (les seuls héritiers qui lui aient survécu), inquiétés dans leur situation par d'autres Malherbe qui ne voulaient pas de la parenté, sollicitèrent et obtinrent de l'intendant de justice de Caen une décision constatant leur droit, ou, comme on disait, un arrêt de maintenue. Seulement, peu d'années après, le ministre Chamillard fît procéder, dans plusieurs généralités de Normandie, à une de ces recherches de noblesse qui étaient souvent nécessaires dans l'ancien régime quand des preuves de naissance, exigées pour certaines fonctions, devenaient l'objet de fraudes nombreuses. Le généalogiste officiel ne tint aucun compte de l'arrêt de maintenue rendu, lui dit-on,
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moyennant finance et par riniluence des jésuites, et n'accorda aux Malhei^be contestés, malgré l'illustration déjà acquise à leur auteur, que trois ou quatre degrés d'une noblesse d'ordre inférieur à eux personnelle et due à des charges de magistrature.
Qui le croirait? le débat a été repris encore dernièrement et, des intéressés ayant passé aux érudils, paraît devoir se prolonger. En tête de l'excellenle édition des œuvres de Malherbe insérée dans la collection des Grands Ecrivains de la Fi-ance, M. Ludovic Lalanne a mis une biographie écrite avec le soin et la conscience qui caractérisent tous ses travaux. Il avait cru pouvoir affirmer, comme un fait indubitable, que les preuves apportées par Malherbe à l'appui de ses i)rétenlions à la noblesse étaient de si peu de valeur que ce n'était pas la peine de s'y arrêter; mais voici qu'une contradiction b)rmellc vient de lui être opposée, avec pièces à l'appui, dont, jusqu'à plus ample informé, l'autorité paraît considérable. M. l'abbé Bourrienne, ])rofesseui' d'histoire à Caen, et l'un des plus savants membres delà Société des Antiquaires de Normandie, a pris la peine de rechercher et de reproduire toutes les généalogies des diverses branches connues de la famille des Malherbe, et il établit, d'après des indices qui ont un grand caractère de vérit»', à quel degré d'une d'entre elles il est naturel de rattacher celle
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qui est aujourd'hui la seule dont l'histoire ait à s'occuper.
Le fait d'ailleurs, que Malherbe est resté constamment en correspondance avec un de ses vrais et incontestablement nobles homonymes, Malherbe de Bouillon, le traitant de cousin, et agréé comme tel, paraît aussi à M. l'abbé Bourrienne, non sans raison, d'une grande importance. Est-il croyable que dans un temps où tout ce qui touchait à la naissance, suscitait, surtout parmi les gentilshommes de province, d'interminables querelles d'étiquette et de préséance, un membre d'une famille considérable eût pris sur lui d'admettre à lui seul, au risque de compromettre l'honneur de tous, comme un des siens, le petit-fils d'un négociant, et lui eût permis de placer sur la porte de sa maison l'écusson des armes communes à toute la race ' ?
Quoi qu'il en soit, François Malherbe, sieur de Digny, était, en 1555, simple conseiller au présidial de Caen, lorsque vint au monde son fils, appelé François comme lui, qui fut le premier-né de neuf enfants. Mais ici se pose tout de suite une autre question qui n'a pas excité entre érudits et biographes une controverse moins vive. Où le jeune François fut-il baptisé? Est-ce au temple protestant où furent inscrits peu d'années après ses frères et sœurs,
1. Bourrienne, Mallterhe, points obscurs de sa rir noriiimidc ( 189,5), p. 10 et suiv.
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comme raltestent des registres encore conservés? Fut-ce à l'église catholique de Saint-Etienne, oîi son père était, quelque temps après, porté comme ayant fait régulièrement ses pâques? En un mot, le père de Malherbe fut-il protestant ou catholique? Et Malherbe, lui-même, dans quelle communion fut-il élevé ?
Sur le premier point il y a deux réponses à faire qui, bien que contraires en apparence, sont également certaines.
Protestant, le sire de Digny le fut assurément et même poussant la ferveur jusqu'au fanatisme, car des pièces très authentiques constatent qu'il prit part en 1562 au pillage de l'abbaye de Troarn, et fut même le commandant de « la bande de voleurs, jierlîdes et hérétiques qui, armés de toute sorte d'armes, entrèrent de force dans l'église, rompirent les autels, images, crucifix, bancs, chaires et autres meubles de la même église , brûlèrent tout dans l'église même, |)rirent les livres, reliques et argenterie qui étaient considérables et emportèrent le tout ». Une enquête ouverte sur ces désordres n'aboutit à aucun résultat, comme c'est assez l'usage dans les temps de troubles civils. Mais tous les témoins appelés constatèrent la présence (à coup sûr très digne de remarque) d'un magistrat dans le moment même où avaient eu lieu la violation du sanctuaire et l'enlèvement des objets de valeur ',