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Malherbe et ses sources

Pour donner à la poésie de Malherbe le nom qui lui appartient, il faut considérer s'il imite, quelles sont les choses qu'il imite, et de quelle sorte d'imitation il s'est servi.

GoDEAU, Discours, dans Malh., éd.

Lalanne, t. I, p. 379.

NTHODUCriOX

« C'est maintenant une banalité de l'iiistoii-e littéraire que de représenter Ronsard comme le fondateur de la littérature classi(iue en France ^ », et peut-être un jour se demandera-t-on quelles ditférences séparaient les écrivains du XVI l^ siècle de ceux du XV!*". L'une des premièies, ou du moins des plus facilement reconnaissables, est dans la manière de concevoir l'imitation des Grecs et des Latins. Cette imitation est commune aux deux siècles, et à d'autres; elle diifère de nature suivant les époques. Si le moyen âg-e en célébrant la largesse d'Alexandie ou en f)ara[)iirasant Ovide, la Pléiade en étudiant les beaux parleurs et les élégants poètes anciens, le XVII'? siècle en habillant les héros homériques en gentilshommes galants, le révolutionnaii-e en « enfonçant

Le casque étroit de Sparte an front du vieux Paris ».

continuent tous la même tradition classique, Jean de Meung n'en diifère pas moins de Ronsard, etRacine de M.-J. Chénier : la façon d'imiter importe plus que ce qu'on imite, et pourrait servir à définir la littérature de chaciue génération. Les classiques français entendaient bien s'y prendre autrement

' E. FaGUET, (Histoire de la langue et de la littérature française publiée 80U8 la direction de Petit de Julleville, VII, 662).

que leurs devanciers, si Boileau accuse Ronsard d'avoir parlé grec et latin, si La Fontaine reproche au même Ronsard de gâter

Des Grers et des Latins les grâces infinies '.

De du Bellay à Boileau, de Ronsard à Racine, il y avait donc quelque chose de changé, et aux yeux de beaucoup de critiques, le novateur, en ce point comme en d'autres, était le seul Malherbe. « A proprement parler, avait dit Balzac en son Entretien XX M, ces bonnes gens (les poètes de la Pléiade) estoient des Frippiers et des Ravaudeurs. Ils traduisoient mal au lieu de bien imiter. J'oserois dire davantage, ils barbouilluient, ils desfiguroient, ils deschiroient, dans leurs Poëmes, les Anciens Poètes qu'ils avoient leus . . . Les imitations de l'homme que j'ay connu . . . sont bien moins violentes, sont bien plus fines et plus adroites. Il ne gaste point les inventions (Fautruy en se les appropriant. Au contraire, ce qui n'estoit que bon au lieu de son origine, il sçait le rendre meilleur par le tiansport qu'il en fait. Il va presque toujours au delà de son exemple et dans une Langue intérieure à la Latine, son François égale ou surpasse le Latin. » C'est à peu près ce que pense aussi le panégyriste de Malherbe, Godeau, moins sévère pourtant pour la Pléiade, et cette opinion a fait fortune ; on la retrouve tout entière au XIX^ siècle. Si Sainte-Beuve ne se borne plus, comme Ménage, à renvoyer le lecteur à « cet illustre Mr. de Balzac dans son Entretien XXXI ^ », il

' Epître au prince de Oonti {Œuvres de La Fontaine, éd. Régnier, IX, 373).

* Les poésies de Malherbe avec les observations de Ménage, 2'^ éd. (1689), p 648.

conclut, en parlant de la façon dont les deux disciples de Malherbe « ont très bien marqué un des points principaux de son innovation et de sa réforme » : « Cette observation de Balzac et de Godeau se peut résumer ainsi : Ronsard et son école ne savaient pas l'art d'imiter ; dans leur ardeur et leur inexpérience première, ils transportaient tout de l'antiquité, l'arbre et les racines : Malheibe le premier sut et enseigna l'art de gretfer les beautés poétiques ^ ». Ainsi Malliei"be a joui pendant deux siècles de cette réputation d'originalité relative, et l'on a vu en lui l'homme supéiieur qui avait tiré la poésie française de l'école et des mains des pédants ^. Mais voilà que les meilleurs juges s'aperçoivent que Malherbe est moins original qu'on ne l'avait cru, et trouvent qu'on a i)arfois surfait son rôle : M.Brunot découvre l'intluence de Du Vaii' là où l'on ne voyait que l'élabolatioii naturelle d'un génie indépendant ^, M. Allais montre que déjà l'adaptation des Larmes de saint Pierre était beaucoup plus littérale et moins ingénieuse qu'on ne pensait *, M. Brunetière nous dit non seulement que « la sensation du poète ne vibre pas dans les vers de Malherbe . . . » , que, ti sachant ce qu'il voulait dire, c'est alors seulement que, pour le mieux dire, d'une manière plus vive, (jui frai)pe

' Causeries du lundi, VIII, p. 58.

* Voyez par (îxemple le dithyiambe do NlSABD, Histoire de la littérature française (17'- éd.), I, 404-405.

•* F. BBDNOT.Xra doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur Desportes, dont la découverte à cet égard a été adoptée notamment pur le duc de Broglie, Malherbe i Collection des grands écrivains).

* O. Allais. Malherbe et la poésie française à la fin du XVIo siècle.

davantage, et qii'oii retienne mieux, il a cherché de quelle image il pourrait revêtir sa pensée ^ », mais encore il rappelle ailleurs que <■<• toute une partie de la réforme de Malherbe n'a guère consisté qu'à lemplacer l'imitation des modèles grecs par celle des modèles purement latins ^ » ; enfin M. Lanson, dans les pages pénétrantes qu'il consacre à Malherbe, écrit : « Il a l'imagination livi-esque de l'honnête homme qui a fait ses classes et vécu à la ville ... Il a parlé de la moi't : toujours on sent Horace, ou Sénè(}ue, ou la Bible derrière lui ^ ».

Peut-être donc n'est-il i)as sans intérêt d'examiner les sources de Malherbe, de voir exactement ce qu'il a eaiprunté à la Bible, aux Grecs et aux Latins, et aussi aux Italiens et aux Français, par lesquels les pensées et les images antiques lui ont souvent été ti-ansmises, de se demander enfin comment il comprenait ces diveises poésies et comment elles se conciliaient avec l'esprit classique alors en train de s'établir. Quehiue part qu'il faille faire à Malherbe dans l'élaboration de cet espi'it •^, les cinq mille trois cents

' F. BrUNETIKRE, La réforme de Malherbe et V évolution des genres.

* Id., Éludes sur le X VIIL siècle : I. La formation de lidée de progrès (Revue des deux mondes, 15 octobre 1892, p. 885).

* Histoire de la littérature française par G. Lanson (8e éd., 1903), p. 355.

* Malherbe se trouve, ne fût-ce qu'eu d ifc'^, à l'origine de l'esprit classique, comme le dit déj.à le grand théoricien de cet esprit : « On reconnaît la présence de cette forme fixe à divers indices, notamment au règne du style oratoire, régulier, correct, tout composé d'expressions générales et d'idées contiguës. Elle dure deux siècles, depuis Malherbe et Balzac jusqu'à Delille et M. de Fontanes d (Taine, L'Ancien régime, p. 241)

vers qui nous sont restés de son travail d'un demi-siècle, et qui furent faits en grande paitie sur commande, « par petits morceaux, un vers d'un côté, un vers de l'autre ^ » , nous présentent au moins la mise en œuvre méthodique, laborieuse, des idées, des souvenirs et des lectui'es de la première génération du XVII*^ siècle. C'est un moyen de comprendre cette épôi^ue et ses sources d'ins[)iration que de rechercher quel milieu et quelles œuvres ont agi sur celui qui, dit-on, a soustrait la poésie française aux impressions changeantes et aux sentiments du poète, et, croyaiton, à l'imitation i)édaiitesque. Avant d'étudier tout ce que Malherbe doit à l'antiquité et à la renaissance, nous examinerons d'abord quel était l'esprit de son pays natal et du monde où il vécut : il faut voir le sol avant la plante, et savoir quelle sève coulait dans le tronc où furent entées les palmes antiques et les fleurs d'oranger.

' Vigneul-Marville, cité dans Malhkrbe é<i. Lalannc», t. I, p. XLVIII-XLIX. Cette façon de travailler explique tous c(»s (( fragments » que comprend l'œuvre poétique de Malherbe '■ ce sont là de « petits morcea»ix )) qui n'ont pas trouvé place dans les odes. V. aussi A. Albalat, Le travail du sti/le enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains [VJO'ô), p. 170 et sq.

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