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CHAPITRE III

La Bible

De toutes les influences subies par les écrivains français, celle de la Bible est la plus longue, et la seule peutêtre qu'aucune révolution littéraire n'ait contestée : depuis le Psautier de JVlontebourg jusqu'à la Conscience de Victor Hugo, les générations successives ont mis dans leur interprétation des Livres saints Ja forme de leur pensée et de leur art. Le XVIP siècle s'y est appliqué comme les autres, et ses idées religieuses ont trouvé leur expression dans un genre qui jette alors son plus vif éclat, l'éloquence de la chaire '. Les Français de ce

* Le Ij'risme, ou du moins la poésie de Bos.suet,inise en lumière par M. Brunetière, avait déjà frappé Vauvenargues: « il y a plus de poésie dans Bossuet que dans tous les poèmes de La Motte » (Réflexion 303). — L'idée de la rénovation de la poésie par la Bible, développés par !e même critique (notamment dans VÉvolution de la poésie lyrique au XIX' siècle, 3° éd.,I, p. 115i, se trouve dans une page curieuse de Louis Veuillot, que me signale mon excellent maître M. Henri Francotto : « Les eaux de Jouvence de la poésie coulent dans la Bible, et ces eaux semblent particulièrement destinées à la poésie française, qui doit être une poésie raisonnable, parce que la langue française est une langue raisonnable. De là, l'universalité du génie français. Génie d'imitation si l'on veut (je dirais plutôt génie d'assimilation), et cette qualité lui constitue une originalité incomparable. Le Français voit dans ce qu'il imite ce que les autres ne voient pas, et le leur fait voir. Ainsi Claude Lorrain imitait la nature et Raphaël la physionomie humaine » [Correspondance de Louis Veuillot, VII, p. 35i).

temps-là ont mis aussi dans d'autres œuvres leurs sentiments et leurs idées, c'est-à-dire une partie des sentiments et des idées d'Israël, en qui le christianisme les avait habitués à voir, en quelque sorte, leurs ancêtres moraux : comme il y avait alors une poésie lyrique — ou réputée telle — rien de plus naturel que l'employer à paraphraser la Bible. Aussi c'est ce que tout le monde faisait '. Clément Marot s'était déjà attaché à cette besogne, et les accents modulés sur son « flageolet » avaient éveillé des échos inattendus : on était justement à se disputer sur la lecture des textes sacrés, et les réformés faisaient aux Psaumes un succès compromettant. Ce fut même pour combattre Marot que Desportes se mit à sa traduction : et si, suivant les paroles de Mathurin Régnier son neveu,

Sur le luth de David on a chanté ses vers -,

c'est un fait qui intéresse plus l'histoire religieuse que la poésie française. A ce dernier point de vue, Malherbe jugea les Psaumes de Desportes, et il leur préféra bravement la soupe de l'abbé. Lui-même en fit, pourtant, des paraphrases, sans être beaucoup mieux préparé que ses prédécesseurs.

Un esprit pratique et positif traite volontiers la religion comme une institution sociale quelconque, il en

* Voir par exemple G. GreîJTE, Jean Bertant, pp. 216-222, La mode, qui sévit déjà au XVIo sièle, se perpétuera chez les poètes du toute la période classique. Autour de Malherbe même tous paraphrasent: Bertaut d'abord, plus tard Racan (v. ArnOULD, Racan, p. 485) et même les dames (la vicomtesse d'Auchy entreprend de paraphraser saint Paul). Plus tard Bois-Robert paraphrase encore.

2 RÉGNIER, Satire IX.

tient compte, il s'y conforme même, sa suprême sagesse est de faire comme tout le monde; c'est la philosophie de Montaigne, c'est aussi la théorie favorite de Malherbe (le Normand et le Gascon se ressemblent souvent). Il avait toujours à la bouche le vers que Prudence fait prononcer à Gallien : Cote daemonium qaod colit civitas •. Du moins Sauvai le dit, et Racan, qui voudrait bien nous faire un Malherbe pieux, avoue « qu'il lui échappoit quelquefois de dire que la religion des honnêtes gens étoit celle de leur prince ■ )>. A son lit de mort il ne se décida à recevoir le prêtre que quand ou lui eut rappelé qu'il fallait vivre et mourir comme les autres ; et à ses derniers moments, d'après une anecdote fameuse, il songeait plus à la langue française qu'à l'éternité. Non pas qu'il fût un BonaventureDes Periers ni même un Erasme; il avait des croyances, et s'il lui arrive de plaisanter le carême '', ou une prière qu'il vient de prononcer ', il lui arrivait aussi d'aller eu pèlerinage. C'en était assez pour n'être pas brûlé en place de Grève; mais comment en est-il venu à paraphraser les psaumes? Ce n'a sans doute

* Sauval, Antiqnités de Paris, t. I, p. 32i. cité par Lalanne, Notice liogi-ai'.liique [éd. de Malherbe, I, XLII, n. 3).

- Vie de Malherbe (I, p. LXXXVIII). Malherbe dit souvent aussi, comme CoefFeteau: bjntis animns, bonus Deu<i,bonuH ciillus, voulant dire « que bien vivre est bien servir Dieu » (RaCAX, Vie de Malherbe, et lettre de nov. 1656, éd.T^'nant de Laconr, Paris 1857, t. I, p. 329; v. Urbain, Nicolas Coeffeieau, Paris, thèse, Thorin 1893, p. 201 et n. 2) ; il rabroue un huguenot qui veut l'intéresser aux controverses religieuses {Vie de Malherbe).

^ Menagiana, III, 91.

* Arnould, Anecdotes inédites sur Malherbe; Tallemant DES RÉAUX, Historiettes .3e ëd.(de Monmerqué et P. Paris), t. I, p. 283.

pas été à force de lire des textes sacrés : « Dispersit superhos mente cordis siii^ c'est tout ce que je sais du Magnificat ' », écrit-il à Peiresc, et je le soupçonne fort de faire cet aveu précisément à l'occasion d'une de ses paraphrases, et de cligner de l'œil du côté des malins.

Sans qu'on puisse dire pourquoi, ni même au juste quand, Malherbe commença par traduire le psaume VIII, qui avait déjà occupé J.-A. de Baïf en même temps que les paraphrastes de profession. Il célèbre la « Sagesse éternelle » en vers plus corrects que ceux de ses prédécesseurs, et il ajoute à son modèle un détail curieux. Rencontrant « les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre et les poissons qui parcourent les sentiers de la mer », au lieu de faire de cela un de ces tableaux oratoires que Bertaut savait réussir, il s'écrie, en s'adressant toujours à Dieu :

Et par ton règlement, l'air, la mer et la terre

N'entretiennent-ils pas Une secrète loi de se faire la guerre A qui de plus de mets fournira ses repas "^ ?

Et cela, on le sait, il l'a pris dans Sénèque, que nous retrouverons souvent dans sa pensée et, partant, dans sa poésie.

Sa sejonde paraphrase est celle du psaume CXXVIII; et on connaît les circonstances dans lesquelles elle fut faite : Malherbe voulait, depuis plus d'un an, « mériter

* Malh., III, 306 et n. 8. Cette phrase, qui est sur un feuillet séparé, semble se rapporter, d'après M. Lalanne, à la guerre des Princes de 1614 ou de 1615: en ce cas elle serait venue probablement sous la plume de Malherbe à propos de sa paraphrase du psaume CXXVIII, écrite à l'occasion de cette guerre.

• Malh., I, 63. Cf. Sénèque, De beneficiis, IV, 5 (trad. Malh., II, 94).

une gratification par quelque nouvel ouvrage ' » quand éclata la guerre des Princes. La petite pragiierie organisée contre la reine mère ne causait probablement pas grande indignation au poète; mais, comme la reine mère le payait, il importait de flétrir les révoltés. Justement il y avait un psaume qui célébrait la défaite des ennemis d'Israël et la vanité de leurs embûches : et comment n'y aurait-on pas songé, alors que depuis longtemps les partis en France se jetaient à la tête des passages de l'Ecriture ? Notre homme se mit donc à paraphraser le psaume CXXVIII, atténuant une image trop forte ', exprimant clairement le fœnum tedorum ^ qu'il fallait bien expliquer aux habitants du Louvre, et rendant en somme les principales pensées avec une certaine élégance, et le plus de soin possible. Il y mit même tant de soin qu'il n'eut pas fini à temps - cela lui arriva plus d'une fois — et la révolte fut apaisée avant que le psaume fût traduit. Mais en cette occasion le poète eut de l'esprit en arrivant trop tard. La reine, qui venait d'obtenir à prix d'or la capitulation des princes, se faisait lire la

< Malh., m, 258, et I, p. XXVII, n. 2 ,Not. biogr.) ; cf. Poésies de Malherbe avec les observations de Ménage, 2^ éd. (1689), p. 212.

* Super tergum meum araverunt ara^orcs (verset 3): cf. MALH., I, 207, V. 10-12.

^ Malh., T, 208, v. 19-24. — Il a été moins heureux ici que dans la consolation à du Périer; il rend assez longuement l'idée de la brièveté de la vie comparée à celle de l'herbe :

VA vivre une journée Est réputé pour elle une longue saison.

Une pensée semblable devait être reprise à la Bible, et exprimée plus sobrement, par BOSSUET, Oraison funèbre de Henriette- Anne d'Angleterre, V'^ partie : « Madame ce; endant a passé du matin au soir ainsi que l'herbe des champs d.

paraphrase par la princesse de Conti ; amusée, apparemment, par les vers véhéments et hautains, elle dit : « Malherbe, approchez-vous », puis, tout bas à l'oreille de son poète : « Prenez un casque ». Et lui de répondre : « Je me promets que vous me ferez mettre en la capitulation ». Elle se mit à rire et dit qu'elle le ferait ^ : Malherbe avait l'esprit de repartie plus qu'il n'avait le génie biblique. Il ne se souciait pas d'ailleurs de rendre ce génie : quand on lit ses paraphrases de psaumes sur la guerre des princes, on lui marque les endroits où il n'a pas bien suivi le sens de David : « Je ne m'arreste pas à cela, répond-il; j'ay bien fait parler le bonhomme David autrement qu'il n'avoit fait ^ ».

Cependant les sentiments religieux, sans doute avec l'âge, prenaient en lui quelque place, et en 16"20 il publie les Stances spirituelles, qui chantent la louange du Créateur sans que celle-ci paraisse avoir été l'objet d'une commande. Il déduit en vers corrects et laborieux les mérites de Celui dont l'esprit « se conserve éternellement ».

Il devait s'élever plus haut en s'inspirant des psaumes. Il avait, comme tous les hommes, des moments de tristesse et même de découragement, et sans exprimer sa

^ Malh., I, 419.

- ArnOULD, Anecdotes inédites sur Malherbe, p. 43 ; ID., iîacan, p. 162; cf. ÏALLEMANT DES EÉArx, Historiettes, 3e éd. (d'i Monmerqué et P. Parip\ t. I, p. 287. Malherbe répondait ainsi à l'avance aux reproches que Balzac adressera à ses contemporains : « 0 rhétoriciens ... qui faites des ^arrtjp/jrrtses ..., qui vous a dit que les prophètes et les apôtres soient de votre humeur?... Ke pensez pas leur faire plaisir, de leur prêter si libéralement, et sans qu'ils en aient besoin, vos épithètefî et vos métaphores ...» (BALZAC, Socrate chrétien, Discours septième.)

douleur en déclamations lyriques il éprouvait le besoin de détourner son esprit du monde changeant et vain. Il lui arrivait sans doute de se reporter, ainsi que tous ceux de son temps, vers Dieu et la religion. Déjà Desportes, grand pécheur repenti sur le tard, avait eu un pareil retour, plus amer, et plus bavard, dans sa Prière en forme de confession * ; et Corneille, Racine, La Fontaine, passeront encore, plus tard, dans leur vie et dans leur œuvre, par les mêmes étapes de la mondanité et de la résipiscence. Malherbe, semble-t-il, revenait à Dieu, ou « au divin », comme parle Renan. Il aime à citer le verset : Delectare in Domino et clahit iihi petiiiones cordis tui -. Aux citations qu'un homme fait, on peut souvent deviner son état d'esprit : Malherbe, écrivant le Delectare in Domino dans son exemplaire de Desportes '', et dans son Martial ', a sans doute déjà les préoccupations qui lui feront dire enfin, en paraphrasant le Psalmiste :

N'espérons plu?, mon âme, aux promesses du monde ',

Lui qui s'était fatigué « à louer les vertus des hommes » sans être toujours satisfait de la récompense, et qui avait vu succomber les puissants de la veille, et lu tant de dissertations sur la vanité du monde, il était tout préparé à comprendre le psaume CXLV, et il a su en rendre

' Desportes, éd. Michiel.'*, p. 516.

2 Psaume XXXVI.

^ BrUNOT, Ln doctrine de Malherbe, p. 89, et l'exemplaire de Desportes avec notes de Malherbe conservé à la Bibliothèque natioiiale à Paris (Inv. rés. Ye 2067).

* V. BOURRIENNE, Malherbe, points obscurs et nouveaux- de sa vie normande, p. 193. — Cett:; citation qu'aime à faire Malherbe fait songer qu'aussi « La Harpe, devenu dévot, aimait à citer les psaumes » (Sainte-Beuve, Critiques et portraits, 2e éd., III, 17).

■"' Malii., I, 273.

quelques idées générales avec une sobre vigueur '. La forme qu'il donne à telle pensée vieille comme le monde et la littérature, a déjà un ton cornélien ; comme l'auteur du Ciel, il dit des rois :

Ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont ce que nous sommes ^. Il développe les lieux communs ordinaires sur la vanité du monde, et il ne parle pas des rois morts sans se ressentir des formules poétiques de la Renaissance :

Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines Font encore les vaines, Ils sont mangés des vers.

Ces âmes qui vivent dans les tombeaux sont de la théologie de la Pléiade ^ plutôt que de celle de la Bible : aussi le théologien Costar et le Père Bouhours en sontils offusqués \ Malherbe n'était donc jamais entièrement

* Sur les poésies bibliques de Malherbe, voir entre autres Delfour, La Bible dans Racine, Introdr.ction.

'^ MALH., I, 274. C'était une idée familière aussi à Ronsard (éd. Blanchemain, I, 260, III, 287, 389 et surtout VII, 36 et 37; cf. H. Guy, Les sources françaises de Ronsard {Revue d'histoire littéraire de la France, 190-', p 238). — Corneille dira {Le Cid, V. 157) :

Pour t;rands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes,

et Racine appliquera à un de ses héros la même pensée :

Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes Et des rigueurs du sort et des discours des hommes.

{Iphigénie, I, 5).

' Rien n'est plus fréquent dans Ronsard que cette idée antique de l'âme vivant là où repose le corps : il l'applique, comme ici Malherbe, aux rois (RONSARD, éd. Blanchemain, t. VII, p. 11), à François! (ibid,, p, 37; et à lui-même dans son fameux sonnet à Hélène. Cf. Malh., I, 11, 360.

* Sur cette discussion, voir éd. Ménage (2% 1689;, p. 220-223.

et exclusivement pénétré de l'esprit biblique. Jamais non plus, du reste, il n'a voulu s'attacher étroitement au texte sacré ; et, dans cette dernière paraphrase qu'on considère comme sa meilleure et même comme sa seule excellente, cinq vers tout au plus sont tirés littéralement du psaume lui-même.

L'influence générale de la Bible n'est pas très profonde chez Malherbe ; l'idée de Dieu se revêt plutôt dans son œuvre des traits de la poésie antique: il le voit sous l'aspect du Jupiter classique :

0 toi qui d'un clin d'œil sur la terre et sur l'onde Fais trembler tout le n.onde . . . '

et, dans la plus belle « prière » qu'il lui ait adressée, il parle de façon très profane de la gloire du Dauphin, qui sera telle

Que ceux qui dedans l'ombre éternellement noire Ignorent le soleil, ne l'ignoreront pas*,

ce qui semblait une impiété insupportable à Lefebvre de Saint-Marc.

Cet homme qui ne savait pas prier en vers sans scandaliser les théologiens et son propre éditeur, ne pouvait non plus être guère chrétien. Ne lui demandez pas de sentir la naïveté suppliante qui s'égrène dans les litanies: « dans ses Heures, il avoit effacé des litanies des saints tous les noms particuliers, et disoit qu'il étoit superflu de les nommer tous les uns après les autres, et qu'il suffiroit de les nommer en général : Omnes sandi et sanctae Dei, oratepro nobis ' ». La « réduction à l'universel » avait de ces boutades ... Ce n'est pas Malherbe non

' Malh., I, 218.

- (( Prière pour le roi allant en Limousin n (MALH., I, 74).

^ Racan, Vie de Malherbe (MALH.,éd. Lalanne,t.I, p.LXXVII).

plus qui parlera, comme Victor Hugo, de « la prière d'un mendiant puissant au ciel » : « quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur répondoit qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit envers Dieu, vu le mauvais état auquel il les laissoit en ce monde, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes ou quelque autre favori lui eût fait la même promesse '. . .11 disoit aussi que Dieu n'a voit fait le froid que pour les pauvres et pour les sots - ». Quand Malherbe s'adresse au Christ — cela lui est arrivé dans un sonnet composé après la mort de son fils — il n'est pas plus chrétien qu'il n'était biblique dans ses paraphrases. Il parle au Christ comme à un de ces dieux classiques dont la vengeance était le plaisir, et il veut le persuader en bonne logique :

Puisque, par la raison Le trouble de mon âme étant sans guérison, Le vœu de la vengeance est un vœu légitime,

Fais que de ton appui je sois fortifié.

Ta justice t'en prie; et les auteurs du crime"

Sont fils de ces bourreaux qui t'ont crucifié ^.

Si l'on songe maintenant aux vers que Victor Hugo écrivait après la mort de sa fille :

Je viens à vous, Seigneur, père auque' il faut croire,

on aura une idée de la distance qui sépare du poète romantique et chrétien le poète classique, qu'inspire la raison de l'antiquité et de la renaissance.

1 Racan, /. c, p. LXXIL « Ibid., p. LXXIV.

'" Malh., I, 276 ; cf. SOURIAU, Vévohition du vers français au X VIP siècle, i>. 83.

Dans l'histoire de l'influence biblique en France, l'œuvre de Malherbe, sauf un trait, n'est donc qu'une phase quelconque de cette habitude classique qui se continue jusqu'à Lefranc de Pompignan, et qui aligne des paraphrases généralement correctes, parfois éloquentes, souvent froides et dépourvues d'enthousiasme '. Ce fut là un malentendu comparable au pindarisme. La poésie lyrique n'est pas de ces productions qui se transposent d'un pays ou d'un temps à un autre : elle est l'expression spontanée du sentiment intérieur ; elle peut bien s'inspirer des événements du passé et de la poésie biblique : mais ce ne sera plus en copiant les psaumes qu'elle se manifestera ; ce sera en racontant un fait tragique comme dans la Conscience ou en exprimant les sentiments personnels d'un cœur mystique comme Lamartine. Quant au classicisme français lui-même, c'est sous la forme dramatique qu'il traduira en poésie l'influence de la Bible. Et ici il donnera, comme dans l'éloquence de la chaire, le meilleur de lui-même. Chez les Grecs, le drame avait été un fragment de la tradition épique mis à la scène. En France, rien ne se prêtait mieux que l'antiquité biblique à jouer le rôle qu'avait eu en Grèce la légende homérique : aussi est-ce en lui demandant Athalie que Racine a créé le chef-d'œuvre de la tragédie française.

' Renan croyait qu'il y avait à ces entreprises un obstacle inhérent à la difîérence des poésies sémitique et française : « Le rythme de la poésie sémitique consistant uniquement dans la coupe symétrique des membres de phrase, il m'a toujours semblé que la vraie manière de traduire les œuvres poétiques des Hébreux était de conserver ce parallélisme que nos procédés de versification londés sur la rime, la quantité, le nombie rigoureux des syllabes défigurent entièrement » (E. RENAN, Préface de Job).

CHAPITEE IV.

Les Grecs.

Eu 1569, « on accorde ce principe que la langue grecque est la reine des langues » '. Un siècle plus tard, si vous ne savez pas le grec, Philarainte ne vous embrassera pas, mais aussi vous ne serez pas traité de grimaud ^. Que s'est-il donc produit dans l'intervalle ? Une désillusion, à la suite d'une entreprise démesurée. On avait cru, au début de la Pléiade, que l'imitation des Grecs allait procurer à la France un Homère et un Pindare, et comme, au bout d'une ou deux générations, il avait bien fallu reconnaître qu'il n'en était rien, une réaction devait se produire contre les anciens mêmes en qui on avait mis tant d'espoir. Il en est toujours ainsi : Pompignan fait tort à Jérémie, et le pindarisme à Pindare. Le grec ne fut toutefois pas abandonné : on le confina seulement dans les collèges, refuge ordinaire des traditions démodées, et au commencement du XVIP siècle, le Louvre, pour lequel Malherbe a écrit presque toute son œuvre, fait encore bon accueil aux études grecques \ Mais celles-ci n'ont plus d'influence sur la littérature nationale. On en parle avec le respect des choses aux-

< HSNRI ESTIENNE, Conformité de la langue grecque, éd. Feugère, p. 18.

* La Bruyère, Des jugements, 19.

Cf. Eqger, L'hellénisme en France, t. II.

quelles on ne touche guère, et même pour ceux qui n'ont pas encore renié Ronsard, les modèles antiques sont moins Homère et Pindare que Virgile et Horace. Arrive Malherbe. Le secret des grands critiques semble être de formuler franchement, nettement, la pensée et les goûts — et aussi les incompréhensions — de leur époque : Malherbe dit brutalement tout le mal qu'il pensait de ces Grecs qu'on comprenait mal. Nisard, qui avait fait du réformateur le type accompli de toutes les qualités possibles, disait poliment : « il préférait les Latins aux Grecs... s'il n'a pas assez goûté Pindare, c'était en souvenir des excès où l'imitation de ce poète avait fait tomber Ronsard '». Le bonhomme Malherbe n'y mettait pas tant de formes, et, même sans Ronsard, il n'aurait pas ménagé 1' « antiquaille » : « Il n'estimoit point du tout les Grecs, dit Racan, et particulièrement s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare... Il estimoit fort peu les Italiens, et disoit que tous les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque^...^^ A la grecque voulait dire: qui n'a pas de pointe, comme nous l'apprend une anecdote du Menagiana '', et comme on pourrait le voir dans la traduction de l'auteur à qui Malherbe doit le plus clair de ses idées, Sénèque : « Je ne veux pas nier que Chrysippus ne soit un grand personnage, mais c'est toujours un Orec, de qui les pointes trop déliées se rebouchent le plus souvent, et sont si foibles, que même quand elles semblent faire quelque force, elles ne font autre chose qu'égratigner bien le cuir en sa super-

^ Nisard, Histoire de la littérature française, I, 404 (dernière éd.).

2 Vie de Malherbe (Malh., éd. Lalanne, I, p. LXX).

' L'anecdote de Mlle de GOURNAY, et la vogue curieuse qu'eut l'expression à la grecque (Menagiana, 1715, t. 2, p. 344).

ficie, et ne passent point plus avant ' ». Pindare avait donc le tort de n'avoir pas mis des pointes comme il en fallait aux sonnets faits pour !e Louvre au début du XVII* siècle, et Malherbe est déjà de la race de ceux qui reprocheront à Homère de n'avoir pas appris les belles manières à la cour de Versailles. De plus, tout ce qu'il avait lu et traduit de Sénèque contre le « parti des Grecs ' » et les fictions d'Hésiode était bien fait pour le détourner d'une poésie si peu conforme à son tempérament.

Ce n'est pas à dire que Malherbe ne sût pas le grec, comme on l'a parfois prétendu. Il avait passé trop d'années dans les écoles du XVI° siècle, pour pouvoir l'ignorer ^. Il connaît, d'abord, les noms grecs des figures de ihétorique, et il s'en souvient, avec, déjà, l'esprit de Molière : sous le vers de Desportes :

D'un tel bruit vint frapper ton âme et ton oreille

il note : « Quelque pédant trouvera ici d'une figure ïify-.t^o^ TtpÔTspov ; pour moi, j'y trouve une sottise * ». Il traduit les mots grecs cités par Sénèque ^, et il était

ï Malh., II, 9 (trad. du Traité des Bienfaits, I, 4j.

^ Malh., II, 8 (De Benef., I, 3).

' Sur les écoles de Caeu, où Malherbe fut le condisciple de Bertaut,voir G. GREyiTK, Jean Bertaut, pp. 5-10. — L'assertion que Malherbe ne savait pas le grec se trouve encore rcpdtée par M. Enim. des Essarts (rendant co;nj,te du Rapport sur la poésie française dtptuis 1S6? i)?Lr Catulle Meadè.s) dans \o. JoiDnal des Débats, 7 n )vem'.Me 1903. — Par contre M. SOURIAU (Evolution du vers franc lis au XVIl*^ siècle) dit que Malherbe était helléniste.

* Commentaire (MALH., IV, 39G). De même IV,43i. Il emploie aussi à-'j y.fj'y<j'j (IV, u9G).

^ Ainsi MiLLH.,II, 303 et 304.

même capable de faire un bon thème grec. Parlant de son beau-frère Châteauneuf à son savant ami Peiresc, il écrit : a Je vous mandai dernièrement que, si j'avois un chiffre, je vous écrirois avec plus de liberté; autrement, il n'y a point d'apparence de le faire. Tout ce que je puis vous dire, c'est que l'homme oloç, èSiwo-ev, loloc, à7t.../,a£t. |ji£Tavo{aç eXTrli; o'joejaia, xal $-avop9wa-£w; o'joïy ■zv/.ixr^^ioy ' »; ce qui prouve aussi que le grec pouvait encore servir de cryptographie en cette docte année 1613. Malherbe, comme un homme du XVP siècle, aime à parler grec — et aussi latin, ou italien, ou espagnol - : « cela est mis, à cetteheure, fw^erào'.âcpopa -», dit-il précieusement. Il connaissait assez ses auteurs pour reconnaître dans Desportes un passage /;r?s du grec '', et il cite volontiers une sentence d'Hésiode : il écrit — toujours à Peiresc, dont il se pourrait que 1 "érudition eût été contagieuse — : « Pour cet air provençal que vous m'avez envoyé, je l'ai fait voir à Guedron (un compositeur), qui le trouve du tout impertinent; je ne sais si c'est qu'à la vérité il le soit, ou qu'il vérifie

Kal TîTwyôç ofjovÉs!. Tz-iàyCt, xal àsjiooç àcow ' ».

L'année suivante, Malherbe dit de deux médecins qui « ont toujours été mal ensemble » : « Hésiode pouvoit dire xal t'arpôç !.'aTpto aussi bien que ào!,oôs àoiow ^ ». La pompeuse Lettre à M. de Mentin exalte Richelieu à grand renfort de citations : « les affaires publiques sont en si

1 Malh., III, 313.

* III, 351 (lettre de 1613i. Le texte d'Hésiode portait: Ti-w/cp

(£/60Vc'£t.

bon état que, si mon affection ne me trompe, le vieux mot £ÛpY,xa[jL£v, ijuyyyJ.piùiJLzy ne fut jamais dit si à propos comme nous le pouvons dire aujourd'hui . . . D'un côté son corps (de Richelieu) a la faiblesse de ceux qui àpo-jpa; xap-ôv £oo'jT',v ; mais de l'autre, je trouve en son esprit une force qui ne peut être que twv oAju-'.a omu-x-' i'/6-/-hy/ ' «.Malherbe aime donc à se souvenir de l'Evangile et d'Homère, et il fait encore allusion à un récit de V Iliade en écrivant à Balzac -. Son œuvre poétique ne se ressent pas, pour cela, de l'épopée ni de la théogonie grecque. Parlant d'Achille, il le fait « soupirer neuf ans dans le fond d'une barque "' ». C'était beaucoup plus que ne permettait V Iliade : et Ménage, en publiant les vers de Sarasin qui reprenaient la même erreur, dut réduire les soupirs à neuf mois. Il est vrai que Malherbe en usait très librement avec les traditions poétiques. Quaut à Hésiode, on a voulu voir un souvenir de la Théogonie dans le passage de l'Ode sur la rébellion de La Rochelle où la Victoire triomphe des Titans * : mais c'est là une fiction assez répandue pour que l'auteur ait pu se passer de l'original grec. De même qu'il avait pu entendre plus d'une fois dans les harangues et sermons du temps le passage de l'évangile grec auquel il semble faire allusion, il avait aussi pu rencontrer la sentence d'Hésiode qu'il cite, dans un de ces recueils comme il en paraît tant alors '% et qu'il connaît bien, puisque la même année où

' IV, 101 et lOD. Évang. selon St Luc : ^•j"j7.':yrr.i ;jlo'., o-<. sjpov (XV, 6 et 9; ; lliadi VI, U-2, et I, 18.

•"' Voir notamment Egger, V hellénisme, t. II, p. 3G et 37 et note. 5

il cite la sentence, il envoie à son iils Marc-Antoine, avec un Lexicon grec, une Folyanthée récente et les CJiiliades d'Erasme '. Les poésies d'alors, celles de Régnier, par exemple, sont pleines de maximes empruntées à de pareils recueils : et pour cette besogne il n'était pas plus nécessaire de comprendre l'art grec qu'aujourd'hui pour décomposer les mots de télégraphe et de téléphone. De plus, il n'est guère d'image ou d'idée grecque dont Malherbe n'ait pu trouver des adaptations latines : les « oiseaux de Caïstre ^ » sont dans les Oéorgiqiies ^ comme chez Homère, et Malherbe a pris à Sénèque * bien plutôt qu'à Lucien l'idée de se «plaindre par coutume » plutôt que de se consoler par devoir. Lucien, d'ailleurs, si répandu au XVI® siècle, était bien fait pour plaire à Malherbe, et il se peut que celui-ci se souvienne des Dialogues en écrivant : « la Provence a son Timon aussi bien que la Grèce " ». Il serait invraisemblable aussi que le poète de Henri IV n'eût pas lu Plutarque, du moins dans Amyot : Plutarque en effet jouit d'une vogue immense à partir du XVP siècle,

' III, 355. Il ne serait pas plus surprenant de le voir utiliser de telles sources que de le voir s'intéresser aux Centuries de Nostradamus (III, 121 et 531). Des adages relevés par Erasme se retrouvent chez les poètes ; cf. par ex. Chiîiade 2, Centurie 5, adage 47, et RONSARD, éd. Blanchemain, VII, 308, et RÉGNIER, Satire I, v. 79. — Voir aussi, à ce sujet L. Delaruelle, Ce que Rabelais doit à Érasme et à Budé, dans la Revue d'histoire littéraire de la France^ avril -juin 1004.

' ViRG., Georg., I, 383 sqq.

* Épître XLIII, § 2 (trad, Malh., II, 494 sqq.).

^ IV, 131. Sur la diffusion des œuvres de Lucien au XVIe s., V. L. Clément, H. Estiennect son œuvre française^ p. 91, n. 3.

ce depuis qu'il est françois ' », et en 1635 un traducteur de Gusmcni iV Alfarache dit encore : « De toutes les versions dont notre âge regrattier fourmille, le Plutarqne seul a valu son original - ». Aussi Malherbe se souvient-il de la Vie de Thémistode ^ : « Mon avis étoit qu'il falloit éplucher un homme en sa vie et non pas en son origine, et qu'autant valoit-il avoir son extraction de Sériphe que d'Athènes *». Mais de pareils détails ne permettent pas de supposer que la poésie de Malherbe doive quelque chose aux Grecs. Si les vers :

Tout le plaisir des jours est en leur matinée, La unit est déjà proche à qui passe raidi,

faisaient songer Sainte-Beuve « à tant de vers d'Homère sur la splendeur de l'aurore, sur le jour sacré », c'est que Sainte-Beuve connaissait la poésie homérique et la goûtait avec un sens que Malherbe n'a jamais eu : et s'il fallait chercher une source à ces vers, il faudrait la voir chez les Latins et les Italiens, ou même chez les Français, plutôt que dans la poésie grecque. Celle-ci ne disait rien à Malherbe : les écarts du Ij^risme ne lui permettaient pas de régler ses vers sur ceux de Pindare. On a souvent cité le jugement d'André Chénier sur VOde à Marie de Médicis : « Cette bde est un peu froide et vide de choses... Au lieu de cet insupportable amas de fastidieuse galanterie dont il assassine cette pauvre reine, un poète fécond et véritablement lyrique, en

' Montaigne, Essais. II, 10.

* Trad. do Oi:fm27i d'Affwache, avec Avertissement (par Chapelain?), Houen 1G33.

' PlutarqUE, Vie de Thcmistocle, c\\a^. XVlll.

* Malh.,IV, 74.

^ Sainte-Beuve, Koui-caux lundis, 13, p. 411 et note.

parlant à une princesse du nom de Médicis, n'aurait pas oublié de s'étendre sur les louanges de cette famille illustre, qui a ressuscité les lettres et les arts . . . Ce plan lui eût fourni un poème grand, noble, varié, plein d'âme et d'intérêt ... Je demande si cela ne vaudrait pas mieux pour la gloire du poète et pour le plaisir du lecteur. Il eût peut-être appris à traiter l'ode de cette manière, s'il eût mieux lu, étudié, compris la langue et le ton de Piîidare ' ». Sans doute : mais il aurait surtout fallu pour cela que Malherbe fût né deux siècles plus tard ; et il aurait compris qu'il fallait imiter les Grecs en faisant comme eux : c'est-à-dire en n'imitant personne. Sur ceux qui avaient naïvement copié Pindare, ou qui admiraient de confiance une poésie réputée 23arfaite, Malherbe avait l'avantage de reconnaître son incompréhension. Celle-ci est du reste partagée par ses contemporains et surtout j^ar ses compatriotes. « Le peu imitable Pindare ^ », comme disait déjà Vauquelin de La Fresnaye, était « absolument fermé » aux esprits positifs, raisonnables et sensés: et comme ce bon sens et cette raison triomphent en France au début du XVIP siècle, « notre poésie en sa simplesse utile » renonce aux ambition^ pindariques; elle néglige même les Grecs en général, jusqu'au jour où un poète délicat, nourri de Sophocle et d'Euripide, retrouvera le sens de la grâce attique et le secret des passions à la voix harmonieuse.

' Poésies de Malh. avec commentaire de Chénier, p. ■43. 2 Vauquelin de La Fresnaye, Artpoétique,llI (éd. Travers, t. I, p. 105).

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