‹ Malherbe et son œuvreChapitre 4 sur 5 · MALHERBE POÈTE (1605-1G · texte numérisé non relu

MALHERBE POÈTE (1605-1G

Malherbe se consacra uniquement à la poésie lyrique, et, lorsqu'on parlait devant lui, à la Cour, de toutes les règles à observer pour faire une bonne pièce de théâtre, il répliquait avec son ordinaire fatuité : « Je crois que le jugement me les ferait Irouver toutes. » Il eut la prudence de ne se point risquer.

Ses odes furent tour à tour politiques, amoureuses et religieuses, ou, pour dire vrai, à peu près uniquement politiques, car il chanta l'amour pour Henri IV et invoqua le secours de Dieu au nom de Louis XIII. C'est qu'il avait le sens monarchique au plus haut degré, et l'intelligence profonde de l'œuvre royale qui se poursuivait à ses côtés, cette œuvre que Henri IV commença avec une fermeté déguisée sous la bonhomie, que

la r(^gente Marie de Médiris s'efforça de maintenir, quatorze ans, contre les ennemis de l'intérieur, et que Richelieu reprenait avec force aux yeux ravis du poète vieillissant. Il voyait là s'accomplir une besogne d'autorité, analogue à la sienne propre, la foi robuste qu'il avait dans l'une et l'autre lui facilitait ses devoirs de chantre officiel, et, dans la lierté sereine de sa conviction, il traitait le roi de France ou la reine régente presque d'égal à égal, il allait môme jusqu'à les prendre, à certains jours, sous sa protection poétique, vis-à-vis de la |)ostérité.

Tel est le sentiment profond qui anime plusieurs strophes de son œuvre, et, comme la facture en est toujours fort soignée, il avait là d'excellents modèles de netteté réalisée à offrir à son école de la rue des Petits-Champs, s'il savait du moins choisir dans ses pièces de cent à deux cents vers, oh bien des parties sont froides et prosaïques.

Maintes fois, en ses odes politiques à Henri IV, il invoque avec bonheur « le grand démon » de la France en faveur de la prospérité du couple royal, comme il le fait en décembre IGOo :

Garde sa compagne fidèle, Cette reine, dont les bontés De notre faiblesse mortelle Tous les défauts ont surmontés.

Fais que jamais rien ne l'ennuie ; Que toute infortune la fuie; Et qu aux roses de sa beauté L'âge, par qui tout se consume.

Redonne contre sa coutume La grâce de leur nouveauté.

Serre d'une étreinte si ferme Le nœud de leurs chastes amours, Que a seule mort soit le terme Qui puisse en arrêter le cours.

Bénis les plaisirs de leur couche Et fais renaître de leur souche Des scions si beaux et si verts.

Que de leur feuillage sans nombre A jamais ils puissent faire ombre Aux peuples de tout l'univers...

Après l'assassinat du roi la régente hérite des hommages ni.ignifiques du poète. Ainsi, au début d'une de ses odes les plus animées, la Renommée reçoit cette noble apostrophe :

Nymphe qui jamais ne sommeilles, Et dont les messages divers En un moment sont aux oreilles Des peuples de tout Tunivers, Vole vite, et de la contrée Par où le jour fai^- son entrée Jusqu'au rivage de Calis ^Gadix], Conte, sur la terre et sur Tonde, Que Thonneur unique du monde. C'est la reine des fleurs de lis.

11 termine fièrement la pièce en défiant les artistes, qui, comme Rubens, célèbrent par le pinceau la gloire de Marie :

Apollon, à portes ouverles, Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir ; Mais l'art d'en faire d."s couronnes N'est pas su de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement.

Au nombre desquels on me range, Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.

L'un des grands soucis de Malherbe est de réagir contre la surabondance et incohérence des images, défauts, aimables d'ailleurs, si fréquenls au xvi° siècle. Lui use, et pour cause, d'un petit nombre de métaphores, qu'il suit consciencieusement jusqu'au bout dans une même strophe. Voici une comparaison entre les princes révoltés de 1614 et l'eau qui coule dans de vieux tuyaux : un plombier ne dirait pas mieux :

Qui ne voit encore à cette heure Tous les infidèles cerveaux.

Dont la fortune est la meilleure.

Ne chercher que troubles nouveaux, — Et ressembler à ces fontaines Dont les conduites souterraines

Passent par un plomb si gAté Que, toujours ayant quelque tare, Au même temps qu'on les répare, L'eau s'enfuit d'un autre côté?

Malherbe, nous n'en serons pas surpris, était un amoureux peu délicat : il battit la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Auchy, une fois qu'il la rencontra seule à Thôtel de Rambouillet. Il n'était guère plus galant quand il se vantait d'avoir dit « en toutes les bonnes compagnies de la Cour qu'il ne trouvait que deux belles choses au monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons ». Nous ne nous étonnerons donc pas de voir qu'il fut un cbantre d'amour très inférieur à Desporles ; cependant le jour oii, dans un rôle douteux, il prêta sa muse élégiaque à son roi, qui voulait séduire la jeune princesse de Condé, il montra une fermeté de touche qui n'excluait point la grâce, témoin sa meilleure pièce en ce genre, la Plainte d'Alcandre, qui s'ouvre par cette strophe :

« Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses ! Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses

A la merci du sort !

Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire, lit qu'il est malaisé de vivre en ton empire

Sans désirer la mort ! »

Notre poète s'était durement moqué des Psaumes de Desportes; il fit néanmoins lui-même des Psaumes, sans doute pour se conformer à l'usage courant et montrer là aussi son savoir-faire. Mais il se garda bien de traduire les cent cinquante, il en fit trois, préférant toujours la qualité à la quantité, s'appliquant à 1-utter avec l'énergie biblique, au lieu de la noyer, comme l'on faisait, dans le délayage, et arrivant ainsi à concentrer sa pensée de plus en plus fortement.

Le premier psaume traduit par lui, le huitième de David, ne contient guère qu'un beau vers..., tout comme la tragédie de des Millets dans Le Monde où l'on s'ennuie. Sur la perversité des inclinations de l'homme, Malherbe s'écrie avec un réalisme énergique :

Et nos sers corrompus n'ont goût qu'à des ordures.

Le psaume 128, que le poète met dans la bouche du jeune Louis XIII aux prises avec la révolte de 1614, présente un bel ensemble dans ses cinq strophes : l'on a raison de souvent citer celle-ci, qui condense deux versets de l'original :

La gloire des méchants est pareille à cette herbe Qui, sans porter jamais ni javelle ni gerbe, Croît sur le toit pourri d'une vieille maison : On la voit sèche et morte aussitôt qu'elle est née ;

Et vivre une journée Est réputé pour elle une longue saison.

Vers la fin de sa vie il « paraphrasa », ou plutôt réduisit le psaume 145 en quatre strophes, qui sont toutes quatre belles, sur l'égalité des hommes devant la mort, sur le nivellement posthume des pauvres et des rois, ce thème qui avait un à-propos bien plus pénétrant sous l'ancien régime, car il contenait comme une revanche future des inégalités monarchiques (1). Voici le milieu de la pièce :

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, Nous passons près des rois tout le temps de nos vies A souffrir des mépris et ployer les genoux : Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes, Véritablement hommes Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière Que cette majesté si pompeuse et si fîère Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers ; Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines

Font encore les vaines,

Ils sont mangés des vers.

Dans la bouche du poète officiel de la monarchie française, eu charge depuis plus de vingt ans, voilà une éloquence singulièrement audacieuse. Nous ne savons sur le même sujet qu'un accent plus vif encore ; il vient aussi de l'école de Malherbe, et a été proféré par son cousin Patrix. Dans Le Soiige il arrive à Patrix de rêver qu'il est inhumé « côte à côte d'un pauvre », à qui il crie :

« Va pourrir loin d'ici ! »

(Ij La même idée l'avait déjà bien inspiré dans l'une des Stances à du Périer.

et le pauvre lui répond avec une tragique simplicité :

« Ici tous S'Ont égaux ; je ne te dois plus rien : Je suis sur mon fumiez' comiae toi sur le tien. »

Bossuet, quarante ans plus tard, sera-t-il beaucoup plus éloquent pour enseigner aux grands de ce monde la vanité de la grandeur? Sur ce point plus que sur tout autre l'éloquence sacrée a pris la suite de la poésie lyrique.

Il est en somme de plus grands lyriques que Malherbe; il en est surtout de plus imprévus, de plus imagés, de plus fantaisistes, et son lyrisme n'évoque nullement, comme certains autres, l'allure capricieuse d'un torrent, qui bondit, se brise, écume, et s'arrête pour s'élancer à nouveau, mais il rappelle plutôt un beau fleuve calme, dont le lit, loin d'avoir été abandonné aux caprices de la nature, fut diligemment corrigé et redressé par un laborieux ingénieur, et qui, suivant une pente exacte et comme mathématique, plaît, sans éblouir, par son large mouvement continu.

Ses deux principaux disciples, et qui furent vraiment originaux, Maynard et Racan, continuèrent, et pendant longtemps, à lui faire honneur. Les lecteurs de la Quinzaine ont déjà pu juger, par deux fois, du second et goûter ses immortelles Stances sur la Retraite (1]. Un jeune poète le définissait à merveille, caractère et vie, quand il disait de lui naguère :

... Un jour le monde vain lassa son âme franche,

Et renseigne rêveur de la Cornette Blanche

Vint vieillir et mourir auprès de ses troupeaux (2).

(1) \" juillet 1898, les Stances de Racan sur la Retraite; — 1" mars 1900, la Naissance de Racan.

(2 M. René Lécuyer, dont nous avons publié toute la pièce inédite sur Racan à la p. 25 de notre ouvrage : Un Gentilhomme de Lettres au XVir siècle. Honorât de Bueil, seif/neur de Racan, A. Colin, 1901 (couronné par TAcadémie françaisr). — Une souscription, ouverte il y a un an, par toutes les Sociétés de Tours sans distinc tion, pour l'érection d'un modeste buste à Racan dans son vallon de Saint-Paterne, a déjà recueilli un millier de francs : il ne manque plus que quelques centaines de irancs. Le Comité, présidé par M. Robert Gaschet, rue Sébastopol, 46, à Tours, fait un pressant appel à tous les amateurs désintéressés de la poésie, et ils sont nombreux parmi les lecteurs de la Quinzaine, afin que le buste, déjà commencé par réminent sculpteur Sicard, puisse être mis en place l'année prochame.

Malherbe eut des ennemis, comme tous les chefs d'école, surtout quand ils sont bourrus. Il faut qu'ils le soient tous un peu, et Malherbe Tétait beaucoup. Contre lui il vit se lever tous les partisans de la libre fantaisie en vers, soit pour les idées, soit surtout pour la langue : ils appartenaient à deux classes distinctes; les vieux, comme Agrippa d'Aubigné et M"^ de Gournay, qui se rappelaient leur jeune temps du xvi^ siècle, ses libertés, ses langueurs aimables et ses nonchalances ; les jeunes satiriques, qui combattaient pour les privilèges de la verve et les droits de l'inspiration, et se refusaient à peser indéfiniment les idées, à « gratter » et « regratter » les mots, selon la méprisante expression qu'ils ont tous à la bouche et que Malherbe connaissait bien : il s'agit ici de Berthelot, que le maître, pour se venger, fit rosser par un hercule de Caen, et surtout de Mathurin Régnier et de Théophile. Mais le premier de ceux-ci mourut prématurément en 1613, et l'autre, à peine sorti de prison, succombait à trente-six ans, en 162o.

Quant à d'Aubigné, il survivait à son époque, et son opinion en poésie comme ses étonnants Tragiques passèrent inaperçus. La « docte pucelle » de Gournay criait plus fort, mais sa voix était couverte par les rires.

Malherbe était vraiment chanceux : ses ennemis mouraient ou étaient ridicules, ce qui en France, comme on sait, revient au même. Les obstacles s'abaissaient peu à peu devant son influence grandissante, et il le devait sans doute à la faveur des circonstances, au fait que son action s'exergait dans le sens du courant général de la nation, mais aussi incontestablement à son étonnant esprit de suite et à sa vigoureuse opiniâtreté.

Enfin, s'il ne produisit des œuvres ni nombreuses ni longues, il produisit jusqu'au bout, contribuant largement par son exemple à prouver que sa nouvelle formule d'art, qui convenait si peu à la jeunesse, s'accommodait à merveille à la maturité et à la vieillesse. L'école de Malherbe est une Ecole des Vieillards.

Page 1