ACTE DEUXIÈME
LE COMTE
Mon ami... vous vous trompez sans doute, et le hasard seul...
FORESTIER
Non, non... ce n'est pas un hasard. Ohl depuis deux mois aue je suis revenu ici, j'ai eu le temps d'étudier les esprits, de comparer les sentiments que nous inspirions jadis avec ceux que nous inspirons aujourd'hui... Aujourd'hui, je ne trouve autour de moi que haines et insultes 1... je suis môme en butte à la grossièreté dos paysans I... Gela fait pitié I... et vraiment l'importance qu'on me donne I... Mais, quand je passe, je fais événement, on se met sur les portes!... On se vante, comme d'un haut fait, de ne m'avoir pas rendu mon salut 1... Mais tout cela ne serait rien sans l'incident de ce matin, sans ce coup de feu qui a failli tuer ma fille.
LE COMTE
Toujours cette idée d'une préméditation.
FORESTIER
Je me trompe peut-être, c'est possible!... mais (juand le soupçon est entré làl... C'est bien décidé, je quitterai le pays, (il s'asseoit à droite.) Il esl temps d'ailleurs que je m'occupe de mes intérêts. Depuis deux mois que je suis de retour, et que j'habite cette humble demeure où mon père et ma mère sont morts, tout entier à mes souvenirs, au bonheur de me retrouver enfin près de Chrisliane, j'ai remis de jour en jour le voyage des dix ou douze lieues qui me séparent de mes propriétés, et me suis contenté d'écrire à monsieur mon gérant, qui s'est contenté, lui, par parenthèse, de ne me pomt répondre; il est temps que cet état de choses cesse. Aussi, dès que j'aurai mis Christiane en sûreté dans ijuelque honnête maison, je partirai pour Origny, je réaliserai tout ce que je possède... (D'un ton singulier.) Si toutefois je possède encore quelque chose.
LE COMTE
Que dites -vous?
FORESTIER.'
£h ! mon Dieu ! qui sait ce qui s'est passé là-bas pendant mon absence, et ce que signifie le silence obstiné de ce gérant?...
LE COMTE
Une telle pensée!...
FORESTIER
Ah! c'est que, quand le malheur s'empare d'un homme, il le tient bien, allez!... et, depuis plus de trois ans, le malheur ne m'a pas quitté. Tenez, il faut que je vous raconte cela, car, si nos opinions diffèrent, nos cœurs s'entendent, (n t«
a'aMeoir, i« comte t'asieoit aossi *.) Pendant la paix, je m'étais lié d*amiUé, à Paris, avec un officier russe, qui était venu demander au climat de France de sauver son enfant que tuait lentement le climat de la Russie. C'était une charmante jQune fille de quinze ans environ... Les médecins lui avaient ordonné Pair de la campagne... je possédais alors une ferme sur les bords de la Meuse, et le général de Lukoff accepta l'hospitalité que je lui offrais. Christiane était à peu près da l'âge d'Olga... (c'est ainsi que se nommait la fille du comte) et les deux enfanls s'aimaient comme doux sœurs!... Ali! pendant quelque temps, nous fûmes bien heureux! mais ce bonheur fût de courte durée, on parlait d'une guerre avec la Russie!... un soir... oh! je n'oublierai jamais ce soir-là!.. . nous étions réunis tous les quatre dans la grande salle basse de la ferme, et Olga, la fille de mon hôte, chantait, en s'accompagnant, une romance douce et triste que son père avait composée... Tout à co*up, nous entendîmes au loin le galop furieux d'un cheval... Quelques minutes après, un courrier remettait une lettre au comte. C'était un ordre de départ; il devait se rendre sans ret:ird au quartier général de l'empereur Alexandre. La guerre était déclarée. Oh I quelle nuit!... que de baisersl et que de larmes!... 01g:a éi ait trop faible poursuivre son pôie: il partit, elle resta. Le 24 juin suivant, je partais à mon tour pour la c^rande armée. Deux mois plus tard, à Borodino, le général, frappé mortellement, expirait dans mes bras... Il niounit donc en me laissant la tutelle de son enfant, après m'avoir remis un papier qui devait me permettre de recueillir sa fortune : Trois cent mille livres environ. En cas de malheur, cet argent devait revenir à ma fille. A Smolensk, j'étais fait prisonnier et jeté dans une forteresse... Un jour... bien longtemps après, j'apprends le débarquement de l'empereur. Il me fallait ma liberté à tout prix ! un de mes gardiens me la donna enfin, en échange de ce papier qui représentait la fortune du comte, ma fortune personnelle en devait répondre. Je me mets en route, après mille périls, j'atteins le pays où j'avais laissé une jeune fille alors... Je frappe à la porte de la ferme, un étranger vient m'ouvrir... Depuis trois mois, les anciens maîtres n'étaient plus, et, depuis six mois, la jeune fille avait disparu, et son manteau avait été trouvé parmi les roseaux de la Meuse!... Je surinonte ma douleur, car j'ai encore d'autres devoirs à remplir, et je continue ma route. Chemin faisant, j'apprends la défaite de Waterloo... et la déchéance de l'empereur. Il est à la Maluiaibon, j'y vole!... il uioiilait en voiture et je
* Le comte Forestier.