TABLEAU COMPARATIF
DE LA PROCRÉATION d'UN COUPLE DE L' ESPÈCE HUMAINE, ans l'hypothèse du doublement de ce couple en 16 ans 2;3, la durée
moyenne de la vie étant supposée de S3 ans 1;3 ; ET DE LA MULTIPLICATION D'UN CAPITAL QUELCONQUE, n supposant l'intérêt au denier 16 2;3, c'est-à-dire de 6 pour 100. et en ne tenant compte des intérêts composés qu après chaque doublement du Capital.
•ÉBIODES NOMBRE MCLTIPLICATIOI» MULTIPLICATION
b33ans. d'années. humaine. péccniaire.
133 1,3 us 256
Zi66 49.152 268,435,456
178 MALTHDS
On suppose, dans ce tableau, que la famille humaine individuelle , ou le couple , donne naissance, en moyenne, à li enfants, ou deux couples (1). Mais la durée moyenne de la vie étant environ de 33 ans, il en résulte qu'après ch?que période de 33 ans, los couples procréatifs disparaissent de la population par la mort; ce qui fait que, bien que le doublement du couple ait lieu en 16 ans 2/3, le doublement de la population n'a pourtant lieu qu'en 33 ans 1/3. Le rapport de la progression représentant la multiplication humaine, ainsi divisée en périodes de 33 ans, est donc 2, tandis que le rapport de la progression qui représente la multiplication du Capital, divisée également en périodes de 33 ans, est li. Le Capital, en effet, jouit d'une propriété dont ne jouit pas l'homme, celle de ne pas s'éteindre, de ne pas mourir. Il produit, et subsiste, et produit encore, pendant que ce qu'il a produit produit à son tour. On sait que le docteur Price , ayant voulu calculer ce que serait devenu un gros sou placé à intérêt composé depuis la naissance de Jésus-Christ, trouva qu'en 1/91 ce gros sou se serait élevé à une valeur de trois cents millions de globes d'or aussi vastes que notre planète. L'intérêt comr posé, se multipliant en effet par tous les ins-
(1) C'est-à-dire qu'on suppose que quatre enfants seulement, ou deux couples, survivent aux cuuses deslrucUves de l'enfance, et produisent à leur tour invariablement, comme le couple qui leur a donné naissance.
jants, n'a d'autre limite que celle qu'oo lui onne en fixant une durée à chacun des instants près lesquels on le suppute. Et si, par la penée, on le supposait procréatif à des instants afiniment petits, il serait infiniment grand au out de n'importe quelle durée , et par conséuent par lui-même. Loin de nous attacher ans ce tableau aux intérêts composés , par )ur, par mois, ni même par année, nous vons supposé que le Capital ne produisait que es intérêts simples, mais que l'intérêt était apitalisé quand il avait atteint la valeur du apital, c'est-à-dire au bout de 16 ans 2/3, et jpportait à son tour des intérêts simples omme le Capital qui lui avait donné naisince. C'est placer l'intérêt à un taux bien inirieur à celui qui ruine constamment l'Hulanité. Il est facile en effet de calculer que ce mx de six pour cent avec intérêts simples endaiît 16 ans 2/3 ne revient pas au taux de inq pour cent avec remboursement annuel, 'r ce qu'on appelle le taux légal de l'intérêt erinel le retour des intérêts au Capital à des poques indéterminées, dont la moyenne n'exède certainement pas une année. Qui ne sait 'ailleurs que ce taux légal est de beaucoup épassé dans toutes les négociations où le caitaliste domine l'emprunteur, tandis qu'au ontraire toutes les fois que le capitaliste emrunte pour ses spéculations, il emprunte à un ïux inférieur à ce taux légal, ce qui est une ouble voie pour la multiplication du Capital.
Tous les gens d'affaires savent, en outre, (( tous les emprunts par obligations, emport les frais d'actes, d'enregistrement et d'hyi thèques, ne se font pas au-dessous du t; énorme de douze à vingt-cinq pour cent. N pourrions citer aussi les monîs-de-piété, établissements autorisés et fondés par les g vernements, qui, prêtant sur gages, ne c rent aucun risque, et qui cependant n'en ^ gent pas moins un intérêt qui varie égalera de douze à vingt-cinq pour cent. On convi dra donc que nous avons pris les données plus modérées pour représenter par des chif la multiplication pécunaire.
La force du Capital, qui est adéquate à sa culte procréative, croît dans ce tableau, con les nombres qui le représentent. Il en est même de la force de la population et de la culte procréative humaine ; l'une et l'ai sont représentées par les mêmes nombres, comparant les deux nombres 3, 221, 225, /i et 1,152,921,50/1,606,8/16,976, qu'on obt après mille ans , ou trente périodes de 33 et qui représentent l'un la population, l'ai l'argent, on voit que la faculté procréativ€ Capital est, au bout de mille ans, environ t cent millions de fois plus forte que la fac procréalive humaine.
Mais quand nous employons ce terme faculté procréative pour l'argent ou le Capi c'est évidemment afin de mieux caractérise crime de Icse-Uumanité qu'emporte cet
issement de capitaux dans les mains de l'ésme individuel , puisqu'il est bien vrai , nme nous allons le démontrer , que cette ce qu'acquiert le Capital est destructive de spèce Humaine, et est la négation la plus minelle de la faculté de se multiplier qui a donnée à cette espèce par le divin Créateur, Dpposons donc l'une à l'autre ces deux for- ; c'est-à-dire montrons qu'elles sont condictoires, et prouvons ce que nous avons )ncé, à savoir que le Capital tue l'Humaé. Pour cela, nous commencerons par catériser chacune de ces forces isolément, et us parlerons d'abord de la multiplication maine.
De la multiplication hamaine.
Les économistes , sous prétexte d'assurer tre subsistance , immolent sans pitié les aérations humaines, pareils à des bouchers i préparent dans la tuerie la matière de nos itins. Suivant eux , il y a toujours excès de pulation; ce qui est vrai au point de vue ils se placent, le besoin que les riches ont s pauvres. Mais le chef-d'œuvre de leurs jcubrations sophistiques , sans profondeur cune et sans science véritable, c'est d'offrir tte immolation des générations possibles, et ême de tout ce qui dans les générations vi--
vantes leur paraît bouches inutiles^ en holo causte à l'Humanité, avec un air de bonne fo €t de zèle qui serait vraiment risible, s'il n' avait pas quelque chose de douloureux à contempler une pareille folie. Il faut les entendre en effet, parler avec douceur et bénignité de 1 nécessité d'empêcher la venue sur la terre d ces essaims d'enfants dévorateurs qui nous en lèveraient notre part de subsistance déjà s exigije. Ils compareraient volontiers la descen dance de l'Humanité à ces nuées de sauterelle qui, suivant la Bible, ravagèrent l'Egypte; oi plutôt ils n'ont pas besoin de faire cette cora paraison, puisque, pour eux, le plus grand e pour ainsi dire l'unique fléau qu'ait à redoute le genre humain , c'est l'excès de population Tous les autres fléaux, par cela seul qu'ils ser vent à combattre cet excès de population , leu paraissent non pas seulement tolérables, mai providentiels. Il faut les entendre , dis-je quand, après avoir établi ce qu'ils appellent 1 base de leur science, à savoir que la popula tion est toujours proportionnée aux moyen de subsistance, ils en concluent que l'inlêri des hommes, sous tous les rapports, est que i population reste stationnaire ou diminue; e qu'il est non seulement absurde, mais bar tare, de cherchera l'augmenter, puisqu'ell est toujours trop grande , et que son excè est la source de toutes les misi^res. Ils on vraiment des larmes dans la voix, quand il supplient ainsi l'Humanité de sacrifier ses en-
ants, et de se faire semblable au vieux Saturne, [ui , pour se nourrir, dévorait sa postérité.
Ah ! ils ne connaissent pas le lien nécessaire [ui unit l'homme à sa postérité, l'Humanité ivanle à l'Humanité future ! Ils se rient des ivres saints et du précepte de la Genèse ; mais ;'est parcequ'ils ne comprennent pas ce pré- :epte divin, qu'ils en parlent avec tant de dé- !ain et d'ironie.
Croient-ils donc que la loi même de l'espèce, a loi dans laquelle viennent se résumer toutes tos facultés, puisse être violée, blessée, déruite, sans que la vie sous tous ses aspects soit iolée, blessée, détruite? S'imaginent-ils qu'on uisse créer, comme ils le conseillent, des hecks à la population, sans accabler l'Huaanité de maux de tout genre, sans l'affliger de ous tes vices, sans lui imposer toutes les espèes d'impuretés , sans faire de la vie humaine n enfer éternel !
Et quand ils considèrent le beau idéal de îor science, quand ils voient la population 'une nation rester stationnaire ou s'augmenter
peine, ue comprennent-ils donc pas qu'en ertu même de leurs doctes observations, cette inmobilité de la population est un signe cerain que cette nation est malheureuse !
Croient-ils, en effet, que les enfants meurent ans que les parents souffrent! Hs parlent de es générations qu'il faut, suivant eux, immoer, ils en parlent, dis-je, comme s'il s'agissait l'une autre espèce ! Mais ces enfants qu'ils
condamnent à ne pas être, c'est l'espèce même.
Croissez et multipliez, et remplissez la terre. Ce mot de la Bible est toute profondeur. Des nations entières, les Juifs, les Chrétiens l'ont médité depuis bien des siècles ; et il est encore toute profondeur.
La multiplication de l'espèce humaine sur la terre est le signe de sa prospérité; sa diminution, le signe de son adversité. Il n'y a pas pour l'homme de meilleure mesure du bien et du mal. Les autres espèces ne sont pas unies par le lien de la famille au même point que la nôtre. Quelle que soit la force, l'intensité, l'ardeur de l'amour qui, dans toute la nature, lie les parents aux enfants, il n'y a que la société humaine où il y ait identité entre les uns et les autres, à ce point que les parents soient copartageants du bien et du mal de leurs enfants, et les enfants de celui de leurs pères. Un chêne n'en prospérera que mieux si on frappe avec la cognée ses rejetons; ce chêne est insensible et inconscient. Que la chasse dévaste la forêt, les anciens hôtes de la forêt pourront échapper et leurs petits périr ; l'absence de connaissance fera qu'ils n'éprouveront, du mal qui aura atteint leur progéniture, aucune douleur, tout au plus une sensation éphémère. D'un autre côté, la nature ayant fixé invariablement leurs parts, leurs générations ne reviendront qu'aux époques déterminées. Mais chez l'homme il n'en est pas ainsi; la connaissance a développé ce qui était seulement en germe dans la nature. Les
parents conservent leur lien avec leurs enfants pendant toute la vie ; la famille est stable ; elle est la source et le miroir de tous biens et de tous maux. La population se trouve ainsi le critérium de la prospérité des peuples. ;
11 y a cependant une anomalie qui a souvent étonné les observateurs. Ot) voit, comme pour résister à cette loi , des peuples ou des portions de peuple augmenter en nombre, alors que tous les genres de misère les ai'cnblent à la fois. L'Irlande est aujourd'hui vingt-sept ou fingt-huit fois plus peuplée qu'elle ne l'était au douzième siècle; et vainement dirait-on, pour expliquer cet accroissement, que ce pays au douzième siècle était un désert. Car aujourd'hui même que ce pays est peuplé, sa population augmente, bien que ses habitants soient des plus misérables qui existent sur la terre. On a remarqué la même chose des classes les plus pauvres de la société, cIîcz presque tous les peuples et dans toutes les civilisations. Mais cette apparente anomalie s'explique. Familiarisés avec toutes les souffrances et toutes les privations, et rendus pour ainsi dire invulnérables à force de dégradations, les hommes ressemblent alors, sous certains rapports, à ces espèces animales et végétales auxquelles les économistes prétendent en effet comparer l'Humanité quant à sa loi de multiplication. Gomme le chêne dont nous parlions tout à l'heure, la mort a beau les frapper dans leurs rejetons^, leur vitalité, qui n'est plus celle del'honme,
mais celle de la brute, résiste à des chagrins qui ne sauraient les atteindre, puisque l'extrême misère a détruit en eux ce qui est le propre de l'homme, la sensibilité unie à la connaissance, pour ne laisser que la sensation. Et alors, comnie s'ils voulaient prouver aux économistes que leur prétendue loi fondée sur le défaut de subsistance n'est pas vraie, ils pullulent au sein même de la souffrance et de la mort.
C'est ainsi que l'homme, dans toutes les situations, prou\e la vérité de la loi divine exprimée dans la Genèse. S'il est véritablement homme, si la connaissance l'a arraché à la condition de l'animal pour en faire ce qu'on peut appeler un animal transformé par la raison, tout le mal et tout le bien qu'il éprouve vient se réfléchir dans le lien qui l'unit à la femme, et dans les produits de ce lien, dans la famille. Alors si les moyens de subsistance manquent, les souffrances qui fiT,ppent les enfants frappent les pères; et si la population diminue, on ne saurait dire que ce soit uniquement par la disparition des générations nouvelles, car les tiges souffrent avec les rejetons. Si, au contraire, la tyrannie d'un peuple sur un autre, ou la mauvaise organisation sociale, ont détruit dans l'homme le caractère d'homme, pour ne laisser subsister que les instincts et les sensations de la brute, on a beau faire un crime à ces malheureux de mettre au monde des enfants condamnés d'avance, ils rejettent sur leurs tyraus ce crime, s'il y en a, et, dégradés
de la sensibilité humaine par leiiis oppresseurs, ils multiplient sans s'inquiéter du sort de leur postérité.
C'est donc une grande erreur que de s'imaginer que le précepte de la Bible est pour ainsi dire arbitraire, et de le regarder comme un ordre que Dieu pouvait donner ou ne pas donner. Le supprimer à ce titre , ce serait déjà nier toute Révélation; mais il y a une autre raison pour qu'on ne puisse le retrancher du livre sacré sans renverser de fond en comble toute religion et toute morale. C'est que ce précepte est l'essence même des choses , c'est qu'il exprime la vie ; c'est que la loi qu'il révèle n'est pas une loi extérieure à notre espèce, mais, si je puis m'exprimer ainsi, une loi immanente 'à notre vie. Aussi les économistes, avec toutes les attaques qu'ils ont livrées à ce précepte depuis cinquante ans, n'ont fait qu'en confirmer la vérité et en manifester la profondeur, ou plutôt la divinité. Ils se sont plu à comparer l'homm.e aux plantes et aux animaux, et à faire ressortir son étonnante fécondité. Mais qu'ontils prouvé par là ? Ils n'ont rien prouvé, sinon que le précepte exprimé dans la Bible nous est, comme je viens de le dire, immanent, et que le nier ou prétendre le détruire, c'est attaquer la vie, non pas hors de nous et dans une postérité imaginaire, mais en nous.
Ils peuvent s'être trompés d'ailleurs, et dans ïiotre conviction, ils se sont grossièrement
trompés, lorsque, partant du fait actuel et regardant la création humaine comme achevée, ce qui est le point de vue de tous les savants dépourvus de l'idéal , ils ont exagéré cette fécondité, afin d'arriver à leurs déplorables conclusions. Mais quand il serait vrai que la loi de multiplication humaine qu'ils ont observée sur quelques portions de l'Humanité ne pût pas éprouver de modification par, notre perfectionnement et fût absolument invincible^ que s'ensuivrait-il? Que le stationnement de la population qu'ils vantent et qu'ils désirent est équivalent à tous les maux qui le causent. Car si cet arrêt de développement a lieu, ii ne peut évidemment avoir lieu que parcequ'une force destructive pèse sur l'Humanité, non pas sur cette postérité qu'ils regardent bien à tort pourtant comme extérieure à l'Humanité, mais sur 3'Humanité elle-même, sur l'Humanité vivante. Ils en conviennent, au surplus, puisqu'ils établissent que si la population ne croît pas, et jîîême ne double pas en tout pays, en 25, 20, 45 ou même 10 ans, c'est que partout l'imlîiense majorité du peuple, réduite à la condition du salaire, et ne vivant que sous le boa jîlaisir des riches, en raison de la demande que .ces riches font de son travail, est immolée parla faim etpar les maladies! Ils en conviennent donc, et pourtant ils concluent non pas seulement au stationnement, mais à la destruction de la population, et abolissent toute charité pour procurer artificiellement regorgement permanent
de l'Humanité ! On a peine à concevoir une telle déraison. Quoi ! ils voient ou paraissent voir qu'il y a identité entre la multiplication de l'espèce et le bonheur de cette espèce, et ils prétendent qu'il faut tout faire pour empêcher cette multiplication!
C'est que les économistes se placent au point de vue des propriétaires du Capital, et non pas à celui de l'Espèce ; au point de vue de la multiplication pécuniaire, et non pas de la multiplication humaine. Leur science n'a aucun rapport avec l'amélioration de l'Humanité ; elle n'a d'affinité qu'avec l'Usure, que condamnent toutes les lois divines et humaines. Et c'est au profit de l'Usure que cette fausse science a attaqué, avec tant de folie, de cynisme, et d'impiété , la première de toutes les lois divines : Croissez et multipliez, et remplissez la terre.
Je devrais prou\ er ici ce que je viens d'avancer, que la progression attribuée par les économistes à la multiplication humaine peut fort bien être vraie dans l'état de dégradation et d'ignorance où est encore plongée l'Humanité sous la domination de l'inégalité et du Capital, mais qu'elle n'est pas pour cela la véritable loi de notre nature. Je devrais faire connaître à ce sujet les méditations d'un homme de bien (1) , qui, par l'observation et par la science, a été
(1) M. le docteur Charles Loiidon, ex -commissaire de S. M. Britànuique, chargé de l'inspeclion des enfants employés dans les manufactures d'Angleterre, dans ses Lettres à ua médecin intitulées : Solution du problème de la population»
conduit à des conséquences toutes différentes de celles de Malthus, fondées, non pas sur ce qui se passe actuellement dans une partie da monde, ou sur ce qui a eu lieu dans les générations écoulées, mais sur ce que nous enseigne l'étude de notre organisation, au point de vue physiologique. Je réserve ce sujet pour une autre Section, et j'ai le droit de faire cette réserve sans nuire au but que je me suis proposé dans celle-ci. Car, je le répète, quand même la progression géométrique de la multiplication humaine serait aussi vraie qu'elle me paraît fausse pour l'Humanité ramenée aux véritables lois physiologiques; quand même Malthus et ses sectateurs auraient, en vertu de cette donnée, raison à la limite, c'est-à-dire après l'accomplissement de cette progression, il ne s'ensuivrait pas qu'ils eussent raison de préconiser ce qui empêche cette progression d'arriver à sa Jimite. Jusqu'à cette limite, au moins, il faudrait maudire une doctrine tournée vers l'Usure, et non vers l'Humanité. C'est le moment de parler de ce que les économistes appellent le Capital.
De la mulliplicalioD pécuniaire.
Il y a cinquante ans, quand Malthus formula, dans son livre de bronze, la loi du Capital en ces termes, qu'il ne faut pas se lasser de répéter: « Un homme qui naît dans un monde déjà » occupé, si les riches n'ont pas besoin de soq
S travail, n'a pas le moindre droit h réclamer » une portion quelconque de nourriture, et il j> est réellement de trop sur la terre; au grand » banquet de la Nature, il n'y a point de couvert » mis pour lui ; la Nature lui commande de s'en » aller, et elle ne tardera pas à mettre elle- » même son ordre à exécution ; » quand Malthus, dis-je, prononça en ces termes l'arrêt d'extermination du Genre Humain, Godwin lui répliqua : « Non, ce n'est pas la loi de la Na- » ture, ce n'est que la loi d'un état social très » factice, qui entasse sur une poignée d'indivi- » dus une si énorme surabondance et leur pro- » digue aveuglément les moyens de se livrer à » toutes les folles dépenses, à toutes les jouis- » sauces du luxe et de la perversité, tandis que » le corps du Genre Humain est condamné à » languir dans le besoin ou à mourir d'inani- » tion (1). »
La réponse est belle, solide, admirable; et bénie soit la mémoire de celui qui l'a faite si à propos. Seulement Godwin aurait dû dire plus explicitement en quoi consiste cette loi d'iDt état social très factice qui fait que l'Espèce Humaine tout entière n'a droit à l'existence qu'en raison du besoin de quelques-uns de ses membres; d'où il résulte, comme le déduit si judicieusement Malthus, que cette espèce, prise en masse, n'a point son couvert mis au grand banquet de la Nature.
Cette réponse était d'autant plus facile à faire
(1) Recherches sur la population.
qu'elle se trouve dans tous les monumedts de la ReligioD et des Lois. Ouvrez le Lévitique et le Deutéronome, vous l'y trouverez; ouvrez l'Evaugile, elle y est ; consultez les Pères, tous leurs écrits en sont l'exposition, faite avec une verve inépuisable; interrogez les décrets des Conciles, vous la verrez exprimée sous la forme de prescriptions et sous celle d'anathèmes; consultez le Droit Canonique, il vous la fournira ; enfui si vous voulez vous en tenir aux traités des jurisconsultes, lisez Domat et Pothier; ou bien prenez le texte des anciennes ordonnances; ou même interrogez seulement l'esprit de notre législation actuelle, que l'Economie Politique anglaise, grâce à Dieu, n'a pu encore pervertir totalement, et faire dévier de la vérité.
Celte réponse était donc pour ainsi dire sollicitée par la Tradition tout entière. Il suffisait de se demander pourquoi toutes les lois humaines et divines avaient toujours proscrit l'Usure, c'est-à-dire l'intérêt de l'argent, c'est-à-dire le Capital.
Il y a une raison de cela apparemment ! Quand tous les anciens sages, à l'exemple de Caton , ont comparé le lucre que l'on retire saiis travail de la richesse accumulée à Vhomi- i cide, ils avaient apparemment quelque motif [ pour caractériser ce lucre un véritable meurtre. Quand tous les anciens législateurs ont formellement interdit, au nom de la Divinité , tout profit de ce genre, ils avaient apparemment autorité et inspiration pour le faire ; il
ET LES ÉCONOMISTES. 193 i'
serait trop absurde de supposer qu'ils l'ont fait ! sans raison légitime. Si Moyse, assimilant l'in- = térêt qu'on retire ainsi d'un Capital à la Guerre et à la Conquête, permet aux Hébreux de prêter à intérêt aux peuples étrangers, leurs ennemis, et leur défend de se livrer à ce gain, qu'il qualifie de crime , envers leurs compatriotes, c'est apparemment que Moyse, ce divin législateur, savait que le Capital est l'équivalent de la Guerre et de la Conquête. Si Jésus dans le Sermon sur la montagne répète le même précepte, et si dans toute sa doctrine il proscrit le lucre à l'égal de l'enfer, apparemment que le Sauveur des hommes savait bien que cela importait au salut du Genre Humain. Si les Pères, si les Conciles, si toute l'Eglise jusqu'à ces derniers temps ont fulminé contre cet abus de la propriété, pour qu'une telle una- • nimité se rencontre pendant dix-huit siècles ; entre tous les représentants de l'Humanité, il faut bien que la question soit grave et intéresse au plus haut point les destinées de cette Humanité. Enfin si les légistes qui ont succédé aux doc- . leurs du Droit Canonique n'ont nullement varié sur ce point, si toiis ont affirmé la vérité du ' dogme religieux, si tous en ont senti l'impor- ': tance, si tous se sont plu à mettre ce dogme en ) lumière, soit dans leurs traités généraux sur le ' droit, soit dans leurs écrits spéciaux sur la ?; m-atière du prêt, et si la législation civile a.; marché constamment d'accord avec les juris- r consultes et avec l'Eglise ; si aujourd'hui même
le principe est encore conservé dans notre Code et dans nos lois accessoires ; si le Capital ne perçoit que par une tolérance de l'Etat; si, mis en suspicion dans la pratique et nié en principe , il se montre ainsi ce qu'il est réellement, entièrement distinct et différent de la vraie propriété, n'est-ce pas qu'en effet, entre la notion de propriété et l'abus de la propriété connu sous le nom de Capital , il n'y a pas cause commune, et que, tandis que l'une a paru nécessaire, équitable et bonne, l'autre a toujours paru injuste et pernicieux?
Quel accord dans toute la tradition pour condamner la base de l'Economie Politique anglaise! Et d'où vient cet accord, sinon de la vérité que nous essayons d'exposer ici, à savoir que c'est le Capital qui, par sa loi même d'accroissement en progression géométrique, s'oppose à la loi d'accroissement de la population.
Il est certain, en effet, et en cela les économistes ne font que débiter une chose fort évidente d'elle-même, que l'Humanité ne peut pas s'accroître au delà des moyens qu'elle a de le faire, c'est-à-direau delà de ses moyens de subsistance. Mais ce qui est tout aussi évident, quoique les économistes se gardent bien de le dire, c'est que si, à mesure qu'un accroissement dans les moyens de subsistance peut avoir lieu, cet accroissement se trouve transformé eu Capital, c'est-à-dire enlevé à l'Humanité pour devenir ce qu'on appelle richesse accumulée portant intérêt au profit d'un propriétaire, qui
peut consommer improductivement les fruits de ce Capitalquandilveut, c'estabsolument, quant à la population générale, comme si l'accroissement de subsistance n'avait pas été obtenu.
Portez donc, peut-on dire aux économistes, la question sur ce terrain, et déclarez qu'il n'y a pas d'autre organisation possible que celle qui prend pour base la puissance du Capital dans des mains individuelles; que la production ne peut être mieux ni autrement organisée; qu'en un mot la richesse sociale ne peut être obtenue que d'une seule façon , à savoir par l'intervention des banquiers et des auties capitalistes. On comprendra alors pourquoi vous déclarez que la population est toujours excessive, et pourquoi vous condamnez l'Humanité à réagir violemment contre elle-même et contre la loi divine. Mais on vous montrera que , semblable à ceux qui , dans' tous les temps, ont subi l'illusion du moment, Vous prenez l'horizon pour les bornes du monde.
Considéré en lui-même, le Capital est une bonne, une excellente chose, puisque c'est la prise de possession par l'Humanité de l'espace et du temps, le moyen d'augmenter la production, et par là de suffire à la loi même de l'espèce , à sa faculté de procréation. Mais c'est précisément parceque c'est une excellente chose, que, placé entre les mains de l'égoïsme, et ravi à la surveillance et à la direction de la Société collective, il produit tous les genres de maux, et, loin de servir la faculté humaine
de procréation, la détruit et, comme nous l'avous dit, tue CHumanité.
liol)bes , contemplant les effets de l'égoïsme humain et la guerre que les hommes se sont faite et se font encore, les appela des loups les uns pour les autres. Les économistes ne s'aperçoi- ' vent pas que l'idole de leur science, le Capital, ■ est une des formes les plus odieuses de cette guerre intestine de l'Humanité. Etonnez-vous donc, après cela, de la rectitude apparente de la science des économistes et de l'impiété de leurs conclusions ! Ils partent d'un principe que toute la tradition a constamment déclaré être aussi dangereux, aussi funeste, aussi condamnable que la guerre : est-il étonnant qu'ils arrivent à leurs conclusions fatalistes ! Ils partent de quelque chose qui n'est pas l'homme et qu'ils appellent richesse, et donnent à ee quelque chose qui n'est pas l'homme la licence de croître sans cesse, de croître par son corps et par ses rejetons, par sa tige et par ses boutures, à quoi ils ajoutent encore la hcence de se consommer improductivemeut au gré de tous les instincts libidineux les plus criminels, de;u s'engouÛ'rer et de s'anéantir instautanément>,r> quand il plaît à ce quelque chose de s'abymer, pour ainsi dire, dans le vide de l'enfer : est-ii surprenant qu'ils arrivent, après cela, à dé*«jft couvrir que l'Espèce Humaine ne saurait s'accroître? Je le crois bien! ils ont lancé sur elle le loup dévorant que la prière chrétienne nous représente rôdant sans cesse autour de nous.
Montrons ici, en quelques mots, comment la simple concession que la richesse accumulée puisse rapporter un intérêt quelconque, par elle-mcme, et indépendamment du travail et des soins de celui qui l'a accumulée ou qui la possède, produit, comme conséquence nécessaire, tout ce que les économistes en ont, en effet, conclu avec une sagacité que nous sommes loin de mettre en doute. Oui, certes, ils ont très bien vu que l'Humanilé. qui, au dire de Montesquieu, est cinquante fois moins nombreuse aujourd'hui qu'elle ne l'était au temps de César, est encore trop nombreuse, et que, fût-elle réduite de moiiié, elle serait encore trop nombreuse. Leurs raisonnements contre la population et leurs conclusions finales contre toute charité publique et privée sont aussi justes que tout le reste de leurs idées, dès l'instant où l'on admet qu'il est bon et équitable qu'une chose qui ne participe pas de notre nature et de notre espèce croisse, grandisse, et pullule par son pi'opre droit, et établisse un droit contre le droit humain.
Il ne s'agit pas, dans ce chapitrcf je dois en prévenir le Lecteur, de développements qui trouveront leur place plus tard ; il s'agit uniquement de donner la caractéristique de ce qu'on appelle Capital. Ailleurs, nous montrerons avec plus de soins et de détails combien la notion du Capital diffère de la notion de la propriété véritable (1).
(1) Ce point devait être tivité dans un article de la TkiMi
198 MALTHCS
Ce qui caractérise le Capital, c'est û'ctre fondé sia^ une supposition absurde et contraire à la nature. Chose étonnante ! tout sur la terre est sujet à une diminution et à une fin, le Capital n'en a jamais ; la richesse capitalisée est censée éternelle et incapable de déclin. Chose plus étonnante encore! c'est sous le prétexte de cette décroissance universelle de tout ce qui existe, que l'avarice humaine a fondé l'intérêt du Capital, comme l'atteste le mot même d'usure (2). C'est sous le prétexte de la dépréciation produite par l'usage , c'est sous le prétexte de l'usure commune à toutes les choses du monde, qu'elle a obtenu le privilège de créer à la propriété le droit d'une chose qui ne s'userait jamais, qui serait toujours neuve, toujours active, toujours productive, sans fin, sans terme, sans altération, sans affaiblissement. Oh 1 qu'on reconnaît bien dans ce faux prétexte
Sociale, où Tauleur se proposait d'exposer les doctrines de la jurisprudence et les prescriptions de la législation. Ce travail n'a pas encore paru.
(2) « On appelle usure le dépérissement qui arrive aux ha- 8 bits, aux meubles, etc., par le long usage qu'on en fait. On j> appelle aussi usure le profil illégitime qu'on exige d'un ar- » gent ou d'une marchandise qu'on a prêtée. » {Dictionnaire lie L'Acadcmie.) 11 suflil de rapprocher ces deux acceptions du mot usure pour voir sur quel prétexte est fondée la notion du Capilal. Les étNmologies des mots qui expriment Vintérct dans les autres langues ne sont pas moins significatives. Mais Ja plus remarquable est peut-être celle du mot hébreu ncscc, qui signifie mur&ure. C'est en clfet une terrible morsure que l'ennemi du genre humain lui a faite en in\ entant le Capital au prolit de t'égoïsme individuel.
l'hypocrisie de l'avarice, et que le vol est bien constaté, puisque ce vol se constitue sur la non-dépréciation, alors même qu'il se fonde sur la dépréciation. De deux choses l'une: ou le Capital, pendant le temps qu'il n'est pas aux mains du propriétaire, s'use, ou il ne s'use pas. Si le Capital s'ase, de quel droit réclamet-il un acquêt quand il retourne au propriétaire? S'il ne s'use pas, pourquoi fonde-t-il son droit à une indemnité sur l'usage qu'on en a fait et sur l'usure qui est résultée de cet usage? Voilà votre chose, je vous la rends; est-elle dépréciée? en ce cas, elle était susceptible de dépréciation, et il vous suffit bien que je vous la rende de même valeur que lorsque vous me l'avez remise. Est-elle la même? qu'avezvous à réclamer de moi? qu'avez-vous fait pour elle pendant le temps qu'elle a été hors de vos mains? l'avez-vous accrue, pour avoir le droit de la redemander plus grande? Vous invoquez l'etïït du temps sur toutes les choses de ce monde, l'action qui détruit toute chose et en altère la valeur, au moment même où vous soutenez que la chose que vous m'avez prêtée n'est pas susceptible de diminution. Vous prétendez donc créer, au milieu de ce monde où tout est soumis à l'action du temps, un privilège bien extraordinaire, celui d'une chose qui prospérerait au nom môme du déclin de toutes les choses terrestres, et qui, étant d'un ordre à part, profiterait pourtant d'un droit qui ne peut appartenir qu'aux choses pé-
rissables et soumises à la diminution. Mais savez-YOus que s'il y avait réellement dans le monde une chose ainsi élevée au-dessus delà condition de toutes les autres, victorieuse par elle-même du temps, inaccessible à ses ravages, et s'accroissant par les chocs mêmes de ce temps qui affaiblit et brise tous les êtres, ne fût-elle, cette chose incroyable, qu'un atome à l'origine, elle détruirait bientôt le monde, elle engloutirait l'univers; et il ne lui faudrait pas beaucoup de temps pour cela ; car virtuellement elle produirait déjà cet effet par sa seule existence, puisqu'elle serait de sa nature inSnie et que tout dans le monde est fini.
Hé bien ! cette chose redoutable, cette force grandissante, indomptable, qui ne connaît d'autre limite que celle qu'elle voudra se donner à elle-même, cette puissance élevée audessus de toutes les lois naturelles et qui les renverse toutes, elle existe ; et c'est l'homme dans sa folie qui l'a créée contre lui-même : celte puissance insensée, funeste, destructrice de l'homme et de la nature, c'est le Capital.
Donc, quand Malthus fait ses calculs sur la multiplication humaine, dans le but de prouver qu'elle n'a pas de limites, tandis que la terre est bornée, afin d'arriver plus tard à ses conclusions homicides , on peut toujours lui répondre : « Je connais quelque chose qui pullule bien plus que l'Espèce Humaine n'est capable de le faire ; quelque chose dont la progression, au minimum^ dans une certaine
période, n'a pas pour rapport deux, mais deux fois deux, attendu que cette chose est aussi éternelle que sa graine, et éternellement procréative; ce qui fait qu'au bout d'une période de mille ans, cette chose se trouve être trois cent millions de fois plus procréative que l'Espèce Humaine. Et c'est cette chose qui tue l'Espèce Humaine, et l'empêche de se multiplier. Et cette chose est la base de votre Économie Politique. Et celte chose a toujours été réputée criminelle; et voilà pourquoi, acceptant cette chose, vous êtes forcé de rejeter toute religion, de chasser de nos cœurs toute charité, de nier Dieu et sa Providence, de renoncer à la promesse divine de Salut, de fouler aux pieds la Bible et l'Evangile. »
YI.
Toute multiplication pécuniaire est usure. — Origine de l'Economie
pililique anglaise.
Bien que j'écarte pour le moment les considérations tirées de la tradition religieuse et de la législation, je ne quitterai pourtant pas ce point de la multiplication pécuniaire sans dire à l'Economie politique ce qu'elle est et d'où elle vient.
Au moment où j'écris, en Europe comme en Amérique, dans ce qu'on appelle la bourgeoisie, tous les cœurs, ou presque tous (car il y a encore des exceptions) sont tournés vers le Capital, devenu le Dieu de la terre. La science des économistes, qui s'est répandue de-»
puis le milieu du dernier siècle, a bien contribué pour sa part, il faut en convenir, à dégrader ja-nsi l'Humanité par l'esprit d'avidité et d'avarice. C'est aux économistes que ce mot de Capital doit en partie le lustre dont il jouit. Cependant l'analogie ou plutôt l'identité de ce lerme, qui exprime ce qui règne aujourd'hui, avec un terme qui exprimait autrefois l'infamie , avec Vusure, puisqu'il faut la nommer par son nom, n'a pu disparaître de notre langue. Vous ne dites Capital que parceque vous dites intérCty c'est-à-dire usure.
Les lois qui défendaient l'intérêt de l'argent :étant tombées en désuétude, et les économisles ayant préconisé l'Usure, et ayant achevé de renverser toutes les barrières qu'on lui avait opposées, en assimilant l'argent à une marchandise et le prêta intérêt à un négoce quelconque et à tous les genres de conventions, il en est résulté ce que nous voyons aujourd'hui, à savoir que la destinée des nations est tombée <lans les mains des Usuriers nommés Capitalistes. Si la législation sortie du Christianisme avait eu l'issue qu'elle devait avoir, si la Fonc' lion, que la Propriété contenait en germe, avait pu s'établir, il n'eu aurait pas été ainsi, €t le Capital, si honoré aujourd'hui, ne serait qu'un souvenir des erreurs et des vices du passé.
Le Capital, que l'on confond avec la Propriété, est véritablement le contraire de la Propriété; car, comme je l'ai déjà dit, il ea est l'abus, et par là même la destruction.
Qa'est-ce que le Capital? C'est le droit de tirer un profit, ou, pour employer le terme consacré, un intérêt du seul fait d'une richesse jiccumulée, sans participa' en rien à l'emploi utile de cette richesse. Or la Propriété, entendue comme elle doit l'être et, j'espère le démontrer dans un prochain écrit, comme elle l'a toujours été au fond, avant la déplorable science des économistes, n'est pas cela; elle est l'usage direct et personnel de la richesse. La Propriété s'aitaçhe à la personne humaine, et, fondée sur un travail vrai ou supposé, sur une fonction en un mot, elle est, en germe du moins, ce qu'elle a le droit d'être, ce qu'elle sera un jour, une fonction sociale.
Quand j'exposerai les principes de la législation, je montrerai que, même dans cette propriété féodale si attaquée, et qu'on se vante depuis 1789 d'avoir détruite, il y avait quelque chose de fondé en raison comme en droit, et que c'est précisément ce qui n'était pas fondé dans cette propriété féodale, que c'est l'abus de cette propriété qui se trouve constituer aujourd'hui ce qu'on nomme le Capital. Je prouverai, en elfet, jusqu'à la dernière évidence, que le droit procréatif donné à la richesse accumulée sans emploi personnel du propriétaire, sans fonction et sans travail de sa part, n'est autre que l'ancien droit du seigneur, le droit de redevance et de suzeraineté. Encore le suzerain était-il censé protéger et protégeait en effet le vassal auquel il confiait l'instrument de travail.
la terre, tandis que le capitaliste ne protège pas, il hypothèque.
Vainemeut donc les économistes confondent la cause du Capital et celle de la Propriété. Propriété et Capital sont deux choses tout-à-fait différentes. Pour qui connaît le droit, et en particulier le droit français, un mot suffit à le prouver : c'est que la législation, comme je l'ai déjà remarqué, a toujours sanctionné la Propriété, et toujours défendu l'intérêt de l'argent, sans lequel il n'y a pas de Capital.
Aujourd'hui même l'intérêt de l'argent, oa le revenu du Capital, n'existe pas dans nos lois à titre de propriété, mais à titre de pure concession que l'Etat fait aux Usuriers ou Capitalistes, leur permettant, par raison d'Etat, de tirer des intérêts du prêt d'argent, chose qui n'est pas licite par elle-même, chose contraire à l'équité, reconnue de tout temps pour destructive de la vraie propriété, et enfin condamnée d'un commun accord par le Christianisme et par la législation, à tel point que la peine prononcée par nos anciennes lois était, pourla première fois, l'amende honorable et le bannissement, et pour la seconde la peine de mort. Et qu'on ne croie pas (bien des gens pourraient se l'imaginer, vu l'éclat actuel du Capital et le respect qu'il inspire) qu'il y avait quelque distinction entre l'intérêt de l'argent à un taux modéré et ce qu'on appelle vulgairement l'usure; cette distinction, comme le savent tous ceux qui sont un peu versés dans l'histoire du
droit, n'existait pas. Tout intérêt était proscrit, comme contraire à la religion et à la bonne organisation des Etats. « On appelle usure, dit » Pothier, le profit, quel qu'il soit, que le prê- » teur exige de l'emprunteur au-delà du sort » principal pour le prêt qu'il lui a fait : Lucrum » supra sortem exactum propter officiwn mii" •» tationis, o\\ Lucrum ex mutuo exactum. — » Tout intérêt que le prêteur exige de l'em- • prunteur de plus que le sort principal est p usure: Usura est quidquid ultra sortem mu- » tuatam exigitur. — L'usure , quelque mo- » dique qu'elle soit, est défendue par les or- » donnances, etc. (1). »
Il est remarquable que c'est après la destruction de toute vraie théologie, lorsque le sens de la métaphysique chrétienne commença à disparaître au sein du Protestantisme, que les peuples marchands qui avaient adopté la Réforme osèrent, pour la première fois, émettre cette opinion que le Christianisme ne défendait pas l'usure commerciale. Lue erreur si grossière devait précéder et amener l'Economie polique anglaise. « Plusieurs auteurs, dit en- > core Pothier, ont prétendu que la défense de » stipuler et d'exiger des intérêts dans le conj> trat du prêt d'argent devait souffrir exception » à l'égard des prêts d'argent qui étaient faits » à des commerçants qui empruntaient pour
(1) Du Contrat de prêt, partie II, section i, art. I, 3, etc. Vo^ez aussi Domat et les autres jurisconsultes.
» employer dans leur commerce la somme qui » leur était prêtée et l'y faire fructilier. C'était » l'opinion de Calvin dans ses Institutions ; il » prétend que la défense de prêter à intérêt » qui se trouve dans les livres saints ne con- » cerne que les prêts faits aux pauvres. En con- » séquence, les lois civiles des états protestants » ont permis le prêt à intérêt, pourvu que l'inn térêt n'excède pas le taux réglé par la loi. » Pothier discute cette opiniou, et la déclare « fausse de tous points, contraire à toutes les » lois divines et aux ordonnances du royau-* » me (1). »
Il est certain que Calvin et les autres théologiens protestants qui approuvèrent le prêt à intérêt sous prétexte de commerce, ou le Capital des économistes, le lirent par la même raison qui engagea Moyse à le permettre aux Juifs à regard des étrangers. Les Etats protestants étaient alors en lutte avouée ou secrète avet les Etats catholiques, tous plus puissants et plus anciennement constitués. Les saper par l'usure était un excellent moyen de les vaincre. Je ne dirai pas que ces théologiens de la se-' conde époque du Protestantisme lisaient beau* coup plus la Bible que l'Evangile, et s'inspi-* raient plus de ce que Dieu permit aux Hébreux^ à cause de la dureté de leur cœur, que du fonds divin d'où l'Evangile lui-même est sorti, mais il me sera permis d'avancer que l'esprit de
(1) Du Contrat de -prêt , partie II, section r, art 1, 3, etcyi
•Et.
lucre, d'avidité, et d'avarice, qui animait les descendants des pirates saxons et ceux des pirates normands put et dut influer sur la décision des théologiens protestants. Quoi qu'il en soit, telle est l'origine très récente en Europe' de l'opinion fivorable au Capital; et si aujourd'hui , en France , par exemple , la propriété foncière est grevée de treize à quatorze milliards d'hypothèques (l) , c'est-à-dire de la moitié de sa valeur, si des départements entiers sont inféodés à certains usuriers des bords du Rhin ou d'ailleurs, on peut s'en prendre à l'hérésie venue des bords de la Tamise et du lac Léman.
Telle est la noble origine de l'Economie politique anglaise. Cette science n'est que la Doctrine de l'Usure timidement introduite d'abord par une erreur temporaire des théologiens protestants, et élevée depuis à une insolence incommensurable.
Cette digression achevée, reprenons notre examen. Nous avons montré que la loi divine de la multiplication humaine est fondée sur la nature, et est identique avec le bonheur et la prospérité de notre espèce, tandis que la multiplication pécuniaire est établie contre la na^ tare. Oublions pour un moment cette multiplication pécuniaire; nous y reviendrons plus
(1) Le relevé des dettes hypothécaires qui grèvent le sol porta la dette des propriétaires terriens, en 1860, à la somme de 12,5^4,098,600 francs. Avant vingt ans, toute la propriété foncière sera aux mains des Capitalistes.
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tard. Les économistes nous disent que la multiplication humaine est impossible, vu le défaut de subsistance, et qu'en conséquence la loi divine doit être abrogée. Voyons sur quoi ils fondent cette assertion.
De l'accroissement de sobsistanc^.
Les économistes se plaisent à remarquer que « la fécondité de la Nature est telle dans tous » les genres, que, si la presque totalité des ger- » mes qu'elle produit n'avortait pas, et si la » très majeure partie des êtres qui naissent ne » périssait pas presque tout de suite faute d'a- » limeuts, en très peu de temps une seule es- » pèce de plantes suffirait pour couvrir toute » la terre, et une seule espèce d'animaux pour » la peupler tout entière (1). » Us font à ce sujet étalage de science et de faits, toujours dans le but d'arriver à prouver que puisque la Nature, a uniquement occupée des espèces, et non des » individus, a prodigué les semences des êtres » d'une façon si prodigieuse, il n'est pas sage > de tant tenir à la multiplication des individus » dans l'espèce humaine, et qu'il faut bien re- » connaître que cette espèce est soumise à la » loi commune, celle de la destruction des ger- » mes et des individus (2). » D'où les uns con-
(1) Destutt-Tracy , Traité d'Economie politique , chap. IX.
(2) Ibid. Tout en disant cela, et en professant avec un cynisme qui depuis a encore été surpassé les conclusions Molthu».
cluent, comme Malthus, au célibat ou aux checks artificiels, et les autres au laissez faire. « J'a-- » voue, dit un de ces derniers, que je ne par- » tage pas plus le zèle des moralistes pour di-^ » minuer ou gêner nos plaisirs, que celui des » politiques (1) pour accroître notre fécon- » dite et accélérer notre multiplication. Tout » cela me paraît également contraire à la rai- » son (2). » Et il se contente de prouver que « l'intérêt des hommes, sous tous les rapports, » est de diminuer les effets de leur fécondité, » s'en remettant d'ailleurs au grand prévôt de Malthus, la Nature ou la Mort, qui saura bien mettre ses ordres à exécution. « Ce sujet, > ajoute-t-il, n'est que trop clair par lui-même, » sans avoir besoin d'en dire davantage (3). » O prodigieuse sagesse, qui se réduit à ceci : V L'Humanité dans ses attraits, non plus que dans son essence, n'a rien qui la différencie des
siennes, M. de Tracy ajoute que Y Espèce Humaine est peutêtre soumise à celte loi (de multiplication d'une rapidité ininfinie) d U7i moindre degré que bien d'autres. Comment rentend-il ? Il ne s'explique pas. Il aurait dit la vérité , s'il avait dit que l'Espèce Humaine, perfectionnée par le développement de sa science, de sa moralité, et de sa richesse, pourrait, en vertu même des lois physiologiques de notre nature, échapper de plus en plus à celte loi des espèces animales et végétales. C'est ce que nous montrerons plus tard en exposant les vues lumineuses du docteur Loudon sur celte partie du problème.
(1) Les politiques d'autrefois; car depuis que la doctrine de Malthus est devenue l.£co»»omie politique officielle, les po-' litiques sont occupés de tout autre chose que d'encourager la population. Voyez la section précédente.
(2) Destutt-Tracy, Traité d'Economie politique, (3)Ibid.
animaux ; la fatalité règne dans le monde : laissons donc faire sans nous mettre en peine, et buvons frais. »
Mais, admirables sages que vous êtes, j'ai nne question à vous adresser au sujet de cette fécondité dont vous arguez à perte de vue. Cette fécondité, n'est-il pas vrai, n'est point particulière à l'homme?
— Non, sans doute, me répondent les économistes; n'entendez-vous pas ce que nous nous tuons de vous dire ? La Nature, se souciant peu des individus, a créé d'innombrables germes dans toutes les espèces. Ainsi on a prouvé par le calcul que la quantité de froment que produit un arpent de terre suffirait, si on ensemençait chaque année la récolte, pour couvrir en quatorze années la surface entière du globe. Vauban a démontré qu'une truie peut protluire, après dix générations, douze millions de porcs* Un physiologiste, Burdach, pense que la fécondité possible d'un couple de lapins ferait monter leur reproduction dans l'espace de quatre ans, si rien ne venait la troubler et l'interrompre, à plus d'un million. On a supputé que la reproduction d'un hareng pouvait s'élever à vingt mille individus. On sait qu'une disposition semblable
Assez, mes maîtres, vous êtes fort savants, et je vous remercie de m'avoir démontré quevous êtes absurdes. Voyons, en effet, ce qui résulte de ce que vous venez de m'apprendre, et raisonnons un peu.
ET LES ÉCONOMISTES. Zlï
Puisque la nature est si féconde , puisqu'elle peut produire, la bonne mère qu'elle est, tant de grains, tant de fruits, tant d'animaux divers, comment se fait-il qu'elle ne puisse nourrir des hommes? Il me semble que l'homme est omnivore, et qu'il pourrait fort bien se nourrir sur cette terre si féconde. Les géographes calculent qu'il y a à peine sur toute la surface du globe un milliard d'hommes, et vous trouvez qu'un genre humain qui pourrait tenir tout entier dans six lieues carrées est beaucoup trop nombreux. Mais moi je trouve qu'une science qui limite ainsi l'Humanité ne mérite pas le nom de science, ne pouvant être, s'il y a UQ Dieu et une Providence, qu'une stupide erreur. Il me semble , en effet , que Dieu ne s'est pas seulement occupé de faire des bouches, mais qu'il a su créer aussi la nourriture qui devait les remplir
— Erreur! me répondent les partisans de Malthus ; cela pourrait être vrai , si la manne tombait constamment du ciel.
— La manne ne tombe pas du ciel; mais, de votre aveu, il tombe du ciel une nourriture aussi substantielle, puisque, de votre aveu, la Nature est d'une fécondité sans bornes, et que l'homme, par sa constitution, peut se nourrir de toute la Nature. Réfléchissez, de grâce , mes maîtres , sur ce que vous dites ; car il résulte de votre aphorisme concernant la fé-» condité infinie des espèces que la subsistance humaine est virtuellement et priraordialement
infinie? N'est-il pas vrai que , dans la Nature , les espèces ne se dévorant que pour se nourrir, et la terre s'engraissant de leurs dépouilles et de leurs sécrétions, rien ne se perd, et qu'il n'y a pas de consommation improductive?
N'est-il pas vrai aussi que tout ce grand travail d'élaboration de la Nature aboutit à l'homme, et n'est pour ainsi dire que la fabrication de la subsistance humaine? Donc, de toute nécessité, il s'ensuit que la terre est pour l'homme ce Jardin dont parlaient toutes les anciennes théologies, ce Paradis, cet Eden, où sa subsistance , complètement assurée par la bonté du Créateur, serait restée éternellement ce qu'elle avait été créée sans la faute du genre humain. Comment donc avons-nous perdu notre héritage, et sommes-nous déchus, au point qu'un nombre d'hommes qui tiendraient to us dans la plaine Saint-Denis forment, suivant vous, une charge trop grande à nourrir pour une /izcu/té infinie répandue dans un globe qui a trois mille lieues de diamètre? Expliquez-moi cela» je vous prie, mes maîtres; expliquez-moi comment vous accordez votre point de départ, la fécondité infinie de la Nature avec votre conclusion, qui équivaut à la stérilité absolue do cette même nature?
Voici une proposition aussi certaine que toute vérité mathématique : a La subsistance humaine a été créée par Dieu infinie; elle a été créée ainsi, et elle est ainsi virtuellement. Donc elle pourrait toujours être ce qu'elle est
virtuellement. Car elle est ainsi par l'essence môme des choses, en vertu de la fécondité infinie de toutes les espèces, et par le don fait à l'homme de pouvoir proliter de toute la Nature. »
Et en voici une seconde qui n'est que la conséquence de la première : « La subsistance humaine, étant par essence infinie, n'est rare que par la faute du genre humain. »
Vous me demandez quelle est cette faute l..< En effet , comment la verriez-vous , quand votre science est toute dévouée à celui que la Bible appelle le grand adversaire de l'œuvre divine, à celui qui, suivant cette Bible, a causé la chute de l'homme et qui entretient l'homme dans sa chute! Mais tenez, mes maîtres, n'insistons pas là-dessus; car il me serait aisé de prouver que tous les vices habituels et toutes les passions déréglées qui sont en nous la source ordinaire de nos péchés, et que les théologiens ont désignés sous le nom de péchés capitaux, l'orgueil, l'avarice, l'envie, la gourmandise, la luxure, la dureté égoïste, et la paresse ou l'oisiveté, ont tous leur justification et leur apologie dans votre science. Laissons cela, dis-je, pour votre honneur, et revenons à vos principes.
Vos principes! ils sont basés sur une incroyable contradiction. Pour prouver que la multiplication humaine est infinie, vous remarquez que la Nature déployé dans toutes les espèces une puissance de fécondité incalcula*»
ble; mais quand vous arrivez aux moyens de subsistance de l'homme , vous oubliez ce que vous venez de dire; vous oubliez que si l'homme est doué de fécondité, il se trouve au sein d'une Nature que vous avez déclarée vousmêmes douée, dans toutes ses espèces, d'une fécondité supérieure à celle de l'homme; vous oubliez que l'homme est, par son intelligence, le directeur et l'arbitre de cette Nature infiniment productive. Comment l'arbitre d'une faculté infinie de subsistance pourrait-il manquer de subsistance?
Les économistes n'ont pas compris que cette fécondité de la Nature dans toutes les espèces , d'où ils concluent la fécondité de l'Espèce Humaine pour la mieusL détruire, est la garantie la plus évidente de la certitude et, si je puis m'exprimer ainsi, de la logique du précepte divin : Croissez et multipliez, et remplissez la terre. Dieu a mis dans la Nature une fécondité infinie : donc l'Espèce Humaine peut en toute sécurité et confiance obéir à ce précepte. Elle le pourrait du moins, si elle obéissait aux autres préceptes divins, et si elle ne s'affamait pas elle-même par la guerre intestine qu'elle se livre. La fécondité de la Nature est un gage que la fécondité de l'homme trouvera les moyens de subsistance qui lui sont nécessaires. L'homme n'est qu'une espèce , et Dieu , avant de la créer, a créé une multitude d'espèces pour la nourrir ; il a donné à ces espèces une fécondité infinie, et à l'homme le
droit et la faculté de puiser sa nourriture au sein de cet inlini de subsistance: comment l'homme craindrait-il donc et refuserait-il d'ohéir à la loi divine, qui est la loi même de son être !
Mais l'homme a désobéi, et, par son immoralité, se trouve avoir non pas détruit, mais altéré profondément l'œuvre divine, et fait de cette Nature un désert stérile. Les économistes partent de là pour lui commander de continuer cette œuvre de désobéissance et de destruction, et de la continuer jusqu'au suicide. Ce que toute science véritable devrait, au contraire, montrer à l'homme, c'est le moyen de rentrer dans cet Eden que la Nature coi^tient virtuellement, et dont l'Espèce Humaine n'est sortie , par la connaissance imparfaite et par l'amour égoïste , que pour y rentrer un jour par la connaissance complète et par l'amour éclairé. Mais la fausse science des économistes, partant de la donnée de l'enfer actuel, ne sait que nous plonger plus avant dans cet enfer. La loi de production qu'elle prétend éterniser au profit de la disette et de la dépopulation, la seule loi de production qu'elle comprenne, c'est la loi du Capital, celle même que toutes les religions et toutes les législations ont justement condamnée.
Les économistes ont prétendu élever la négation de la subsistance humaine à la hauteur d'une loi de la Nature. Quand on y réfléchit > on s'étonne d'une telle impiété. La Nature
proteste contre leur assertion ; la Nature crie par toutes ses voix que la dépopulation du genre humain vient de l'homme, et non pas de l'auteur de la Nature. La Nature donne en preuve sa fécondité et son asservissement aux volontés de l'homme, son favori, son fils, qui est en ïnême temps son seigneur et son maître. Comme elle a tout fait pour lui, et s'est résumée en lui, nier la possibilité d'existence de l'Homme, c'est nier la puissance de la Nature, et c'est nier aussi l'existence de l'infinie Sagesse, de l'infini Amour, et de l'infinie Puissance en qui la Nature repose et vil éternellement.
Soite. — L'homme est par sa seule organisation reprodaclcnr de subsistance,
Oserai-je exprimer une vérité certaine, et montrer jusqu'à quel point le principe des économistes sur la rareté de la subsistance humaine comparée à la multiplication humaine est réfuté par la Nature ? Pourquoi ne le ferais-jepas? Pourquoi la délicatesse de notre langue m'empêcherait-elle de répondre, au nom de la Nature, à celui qui a osé écrire : « Un homme qui naît dans un monde déjà oc-
> cupé, si les riches n'ont pas besoin de son
> travail, est de trop sur la terre?... » Vanini, accusé faussement d'athéisme, ramassa un fétu de paille dans la boue, et dit : « Je ne veux que ce brin de paille pour démontrer mon inno-
cence en prouvant l'existence de Dieu. » il suffisait, faut-il le dire, des excrémeuts de rhomme pour répondre à Malthus.
Est-ce, en effet, qu'avec toutes vos richesses vous produisez quelque chose? Non, c'est la Nature qui produit tout; et quand vous pénétrez au fond de vos moyens de produire, l'industrie vous renvoyé à l'agriculture, et celle-ci à vos fumiers. La Nature a établi un Circulus entre la production et la consommation. Nous ne créons rien , nous n'anéantissons rien ; nous opérons des changements. Avec des graines, de l'air, de la terre, de l'eau, et des fumiers, nous produisons des matières alimentaires pour nous nourrir; et en nous nourrissant, nous les convertissons en gaz et en fumiers qui en produisent d'autres : c'est là ce que nous appelons consommer. La consommation est le but de la production, mais elle en est aussi la cause. Or, quant aux graines, vous convenez vous-mêmes qu'un arpent en fournit assez pour couvrir en quatorze années la surface entière du globe. Pour de l'air, l'atmosphère par sa fluidité a échappé à l'avarice, et par soa abondance appartient encore à tous les hommes. Il en est de même de l'eau ; il y en a tant sur la terre et dans l'air que vous n'avez pas songé à vous l'approprier. Donc, de par la Nature, j'ai le droit de vivre sans la permission des seigneurs à qui Malthus livre ma vie. Car pourquoi ces seigneurs me défendraient-ils de vivre? Si je consomme, je produis. Avez-vous
droit sur mon fumier, pour dire que je n'ai le droit de vivre que sous le bon plaisir des riches?
Que la Religion, si méprisée des économistes, est belle, et que leur science est petite! La Religion, qui enseignait à l'homme sa spiritualité et lui assignait la vie éternelle, ne craignait pourtant pas de lui dire qu'il était poussière, cendre, terre, qu'il en était sorti, et qu'il y rentrerait. Les savants de nos jours ne sont pas même capables de tirer quelque conclusion élevée de leur science malérialiste!
Consultez-les, ces savants, ils vous diront que l'engrais excrémentitiel de l'homme est le plus fécondant qui existe, et que la quantité de cet engrais provenant du genre humain suffirait à la fécondation des terres nécessaires à la nourriture en céréales de ce genre humain tout entier, chaque homme en fournissant assez pour la reproduction de la quantité de froment nécessaire à sa propre alimentation (1). Ils ont
(1) Voyez les ouvrages de Tliaër et de Woglh, les cours de l'Ecole de Grignon, etc. Voyez aussi les analyses des chimistes. MM. Payen et Boussingault, entre autres, ont trouvé que, sous le rapport de la richesse en azote, l'urine de l'homme était à l'urine de vache, et en général aux fumiers des animaux, dans le rapport de 23 à 3. Le guano, qu'on va chercher en ce moment aux extrémités du monde, n'est représenté dans leurs tables, sous le rapport de l'azote, que par le nombre 15. Et pourtant en ce moment, en France et dans beaucoup d'autres pays, on chasse l'homme des campagnes, au profit d'un faux système d'agriculture, dans lequel on remplace les hommes par du bétail! Mais à qui vendrez-vous ce hélail? peut-on dire aux spéculateurs en agriculture. L'imijuense majorité du peuple ne mange pas de viande, parce-
reconnu ce rapport; ils devraient en conclure le droit de chaque homme à la subsistance. Mais il y a si peu de lien aujourd'hui entre
qu'elle n'a pas de quoi en acheter. Ne voyez-vous pas qu'il vous faudrait commencer par enrichir le peuple, pour pouvoir ensuite trouver des débouchés à celte augmentation de bétail que vous imaginez ! L'Angleterre est, à cet égard, dans une situation toute difTéreute; l'agriculture à prairies artificielles tl à bétail a pu y faire des progrès, parceqiie les six cents familles propriétaires du sol ont un débouché assuré dans un peuple qui vit sur le commerce extérieur, sur un milliard et demi d'importations et autaut d'exportations. Au surplus, nous traiterons ces questions, quand nous démontrerons que l'agriculture en France ne peut faire aucun progrès réel soua la loi du Capital. Qu'on nous permette seulement, à propos de la fécondité de l'engrais excrémentitiel de l'homme, deciter ce que nous écrit un de nos amis : « La loi que vous m'avez ■ énoncée, que l'homme, au moyen de l'association, pouvait •» se nourrir par ya seule faculté d'exister, à cause de la puis- 9 sauce reproductive de ses sécrétions, est une chose prouvée I chimiquement. Ouvrez l'ouvrage d'un homme célèbre dans a cette partie, Justus Liebig. Il arrive à démontrer que le but ■» de l'agriculture doit être de donner le plus d'ammoniaque •» possible aux plantes, parceque les autres éléments, l'acide f carbonique entre autres, sont fournis par l'atmosphère, s Ensuite il fait voir que les fumiers des animaux n'ont au- » cune valeur comme engrais, si ce n'est en donnant quekiues
> sels ù la terre ; qu'il n'y a qu'un seul véritable engrais four- » nissant l'ammoniaque, Vurine humaine, et que l'urine des
> aiiiiuaux a une valeur infiniment moindre. Sa conclusion
• définitive est : Chaque kilogramme d'urine qui se perd enp traîne la perte d'un kilogramme de blé. D'où il suit que le » système d'agriculture que vous m'avez exposé est le seul » fondé en raison , comme il est le seul qui soit humain. » Comme vous le dites fort bien, au lieu de chasser la popuî) lation des campagnes par l'agriculture à l'anglaise, il faut » se servir, pour nourrir tous les hommes, de la faculté ■• reproductive si supérieure que leur donne la nature. Ce
• système d'agriculture est tout difl'érent du système actuel, B puisqu'il fournit la matière nutritive directement. Tandis
• que dans le système actuel les bêtes sont des machines à » engrais, daus le vôtre elles ne seraient que des forces. »
toutes les sciences que , tandis que les agrono* mes découvrent celte vérité, les économistes l'ignorent ou n'en concluent rien, plus occupés qu'ils sont de la prospérité des Capitaux que des droits de l'homme.
Le Christianisme consacrait une de ses fêtes solennelles à enseigner à l'homme son affinité avec le limon de la terre : Pulvis es, et in put' verem reverteris. C'était la manifestation par le culte de ce Circuliis de la Nature qui fait sortir le genre humain de la boue , et par là même élève le genre humain à la liberté et à l'égalité. Dans la Genèse, Dieu crée Adam, c'est-à-dire le genre humain, avec ce que le livre sacré appelle la poudre de la terre (1) j et c'est aussi de ce principe qu'il tire i'Eden , c'est-à-dire cette inépuisable source de subsistance qu'il donne à l'homme, et en vertu de laquelle il lui commande ou lui permet (ce qui est tout un) de croître et de multiplier. Tout est complet dans la synthèse divine: tout est fragmentaire dans la prétendue science de nos savants. Ils ont beau loucher le limon de la terre, ils ne savent pas en faire sortir la vie.
Ainsi , pour nous résumer sur ce point, non seulement la Nature s'offre à fournir une subsistance indéfinie au genre humain tout entier; mais chaque homme même, s'il n'était pas exclu du Circulus de la production naturelle^
(1) Genèse, chap, II, v. 7,
a la faculté de reproduire au moins une grande partie de sa subsistance , indépendamment de sa relation avec les êtres vivants des autres espèces créées par Dieu. Il a cette faculté, parcequ'il participe de la faculté générale de produire, la seule qui existe au fond et dont toutes les richesses sont tirées. Il esl producteur de sa subsistance avec le concours de la Nature, et en vertu de cette puissance divine du limon terrestre d'où l'auteur de la vie a fait sortir, c'est-à-dire fait sortir éternellement tous les êtres; il est producteur, dis-je, parcequ'il est consommateur, et sa faculté de produire est le gage de son droit de consommer. Mais en vain Dieu a parlé ; l'on refuse , au nom du besoin limité des riches, le droit de vivre à l'Espèce Humaine presque tout entière. Est-il possible!... Quoi! cet homme à qui l'on refuse le droit de vivre peut invoquer Dieu, l'auteur de la vie, pour garant de son droit, et on lui refuse ce droit ! Il a encore pour garant la Nature, manifestation de la puissance divine; et, tout en reconnaissant que cette Nature est inépuisable, on refuse sa garantie! Bien plus, par une affreuse ironie, on conclut de la fécondité même de la Nature contre le droit que cet homme a de vivre, et on dit à cet homme : o II ne nous plaît pas que tu vives; va l'ensevelir dans cette virtualité infinie de la Nature, avec tous les germes innombrables qu'elle contient. » Enfin cet homme à qui l'on refuse le droit de vivre a pour garant de soa
droit la possibilité que la Nature lui a donnée de se nourrir par sa faculté même de consommer; mais en vain il représente que dans le Circulus naturel , sa production répond à sa consommation : on le chasse de ce Circulus au nom do ce que les économistes appellent la circulation clés richesses, et Malthus lui répond : La terre est occupée !
Vous mentez, peut-on dire à Malthus; la terre n'est pas occupée. Dans les pays mêmes où vous déclarez la population arrivée à sa limite, la terre est possédée, mais n'est pas occupée. Vous savez bien vous-même que l'Angleterre, qui n'a que vingt-huit millions d'habitants, en pourrait nourrir trois cents millions (1). Donc la terre d'Angleterre est possédée (et elle l'est en effet par six cents familles), mais n'est pas occupée. Il en est de même des pays les plus peuplés. Il y a en France huit millions de population réduite aux aumônes de la charité publique et privée , et il y a dans cette môme France huit millions d'hectares de terres incultes qui pourraient nourrir, sans autre engrais que le leur, ces huit millions de pauvres dévoués à pulluler sans cesse au sein même de la mort. Donc la terre, en
(1) B II est certain , et des ciilculs non contestables faits à B deux époques éloignées l'une de l'autre, d'abord par lord t Lauderdale, et dans ces derniers temps par M. Alison, le > démontrent; il est certain, disons-nous, que l'Angleterre » peut alimenter cent vingt , deux cents , deux cent cinquante, » et même trois cent millions d'hiibitants.» {Solution du pr(t' blême de la population. , par M. Ch. Loudoo.)
France aussi, peut être dite possédée, mais n'est pas occupée.
le paradoxe des économisles, ou comment ils prétendent qae le Capital des
Capilalislcs est le Capital des Nations.
« Mais, objectent les économistes, la terre ne produit pas instantanément; et pour transporter et faire vivre les prolétaires de la France sur ces terres incultes oii vous dites que leur fumier seul pourrait les faire subsister, il faudrait un Capital. Il en est de même de toute amélioration possible dans l'espèce bumaine. Voilà pourquoi notre science s'attacbe au Capital, c'est-à-dire à cette vertu qu'a la richesse accumulée de pouvoir produire d'autres richesses, en utilisant soit des hommes, soit la terre ou les autres instruments de travail. Faites donc, de grâce, quelque chose sans Capital, c'est-à-dire sans avance ! c'est absolument impossible. Ne voyez-vous pas que la consommation ne peut avoir lieu qu'après la production ? Or il est de la condition humaine que nous ayons besoin de consommer même avant d'avoir produit. Il est bien vrai qu'en consommant nous préparons la production future, mais nous ne faisons que la préparer. Le Capital ou l'avance est donc le lien qui rend possible la satisfaction de nos besoins, et par conséquent la création de nouvelles richesses. Il y a trois termes dans le phénomène de la pro-^ duc lion-consommation , le passé, le présent.
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le futur; et vous ne pouvez faire que ces trois termes coexistent. Le présent, comme dit Leibnitz, est gros du passé et engendrera l'avenir, ou bien, en d'autres termes, se nourrit du passé et produit l'avenir. Mais comment s'accomplit celle transmission de la vie , sinon par le Capital, par la richesse accumulée? Sans l'influence salutaire de cet agent de toute production et de toute consommation , la vie cesse, parceque la production et la consommation ne peuvent se joindre et se réunir. Au contraire, que le Capital existe, l'une et l'autre est possible. Alors, en effet, le présent a le passé à sa disposition sous une forme présente, la richesse accumulée ; il s'en nourrit donc pendant qu'il travaille, c'est-à-dire consomme, car au fond travail et consommation sont tout un; et, par la vertu régénératrice que la Nature a mise dans l'acte de consommation , cette richesse accumulée reparaît ensuite , quelquefois accrue, quelquefois diminuée (ce sont les deux sortes de consommation , reproductive et improductive , que nous distinguons dans notre science) ; et ainsi se continue la vie des nations par ce que nous appelons la circulution des richesses y a l'instar, nous en convenons, du Circulas que la Nature a établi entre la production et la consommation, Circulus qu'au fond nous reconnaissons comme le seul producteur. Nier la vertu du Capital est donc folie, et c'est contre ce rocher que viendront se briser toutes les utopies humaines. »
Nous voilà enfin arrivés à la vraie question. La vraie question n'est ni celle de la prétendue loi de la multiplication humaine en progression géométrique, ni celle de la prétendue loi de l'accroissement de subsistance en progression arithmétique. La vraie question est celle du Capital. Les économistes ont, depuis cinquante ans, étrangement trompé l'Humanité, en détournant son attention du véritable point de la question , pour la porter sur des points accessoires. Ils ont effrayé et trompé l'Humanité de deux façons ; car au lieu de la lancer sur la piste du véritable fléau qui la dévore, ils l'ont engagée à se livrer de confiance à ce fléau, en lui faisant peur de deux fléaux imaginaires. 1° Ils ont consterné l'Humanité en lui faisant supposer qu'elle n'avait pas de plus grand ennemi qu'elle-même par son accroissement de population ; ils ont, à cet effet, exagéré sa loi de multiplication : non pas que leurs supputations Sur ce qui s'est passé aux Etats-Lnis et ailleurs manque d'exactitude, mais parcequ'il n'y a pas à conclure du fait présent au fait futur, et de l'Humanité vivant dans le vice et l'ignorence à THumanité plus morale et plus éclairée. 2° Ils l'ont désespérée encore en affirmant le défaut de subsistance ou le simple accroissement en proportion arithmétique. Mais ils n'ont pas discuté le Capital, sous la loi duquel s'opère aujourd'hui la production et se passent les faits observés par eux. Ils ont critiqué l'homme et
son droit de vivre ; ils ont critiqué aussi l'objet de l'homme ou son besoin ; ils ont nié sa subsistance. Mais le lien actuel de l'homme à celte subsistance, ils ne se sont pas donné la peine de l'examiner, ils ne l'ont pas pesé dans leur docte balance. Ce point de la question était cependant inséparable des deux autres, ou plutôt, comme je viens de le dire, c'était là la vraie question.
La métaphysique que je viens de prêter aux économistes, et qui se trouve, en effet, d'une façon plus ou moins confuse, au fond de leurs écrits, n'a qu'un défaut : c'est de célébrer les avantages de la richesse accumulée, ou du Capital, comme si cette richesse accumulée était celle du genre humain, ou d'une nation, tandis qu'elle est celle de quelques individus. Elle n'a que ce défaut, dis-je ; mais c'est un grand défaut.
Est-ce que le Capital de M. de Rothschild est le Capital de la France? Si on me répond oui, je n'ai rien à dire. Et pourtant il y a des gens assez infatués de l'Economie politique anglaise pour être prêts à me répondre que le Capital de M. de Rothschild est le Capital de la France, que les bénélices que fait M. de Rothschild sont des bénéfices pour la France; que sans M. de Rothschild , le Capital actif de la France ne serait pas ce qu'il est , et qu'il est utile à la France que M. de Rothschild capitalise comme il le fait.
Mais à ceux qui me répondraient ainsi, je
tiens prête cette autre question : « Si M. de Rothschild ou ses héritiers jugeaient à propos de dépenser improductivement le Capital que vous soutenez être utile à la France, quediriezvous? M. de Rothschild ou ses héritiers ont-ils cette faculté? Ils l'ont assurément; vous ne sauriez le nier. Ainsi la France verrait tout-àcoup une portion notable de son Capital s'évanouir en pure perte? Vous dites que le Capital de M. de Rothschild est le Capital de la France; vous sous-entendez donc : avec la permission, de M. de Rothschild. La France dépend donc des Capitalistes.
C'est en effet la vérité. La France et toutes les Nations où le Capital est toléré dépendent des Capitalistes.
Ecoutez l'Economie politique formulant ce qu'elle appelle la circulation des richesses :
« Les capitalistes directeurs de l'industrie . sont réellement le cœur du corps politique, r, et leurs capitaux en sont le sang. Avec ces » capitaux ils donnent des salaires à la plus 1 grande partie des salariés; ils donnent leurs » rentes à tous les oisifs possesseurs soit de » terres, soit d'argent, et par eux des salaires
> au reste des salariés; et tout cela leur revient • par les dépenses de tous ces gens-là, qui
> leur payent ce qu'ils ont fait produire par
> leurs salariés immédiats plus cher qu'il ne » leur en a coûté pour ces salaires et pour la » rente des terres et de l'argent empruntés. » Mais, dira-t-on, si cela est, et si les Capita-
> listes actifs recueillent en effet chaque année
> plus qu'ils n'ont semé, ils devraient en très » peu de temps avoir attiré à eux toute la infortune publique, et bientôt il ne devrait » plus rester dans un Etat que des salariés » sans avances et des capitalistes entrepre-
> neurs. Cela est vrai ; et les choses seraient
> ainsi effectivement, si ces entrepreneurs ou 9 leurs héritiers ne prenaient le parti de se re- 9 poser à mesure qu'ils se sont enrichis, et » n'allaient ainsi continuellement recruter la » classe des capitalistes oisifs (1). »
Ainsi l'idéal de l'économie politique, c'est Vactivité des loups cerviers (ce n'est pas moi qui les nomme ainsi le premier) qui, par l'intérêt auquel ils empruntent et celui auquel ils prêtent, gagnent sur tous, et accumulent des richesses, pour ensuite se reposer ç^i dépenser împroductivement par le luxe ce qu'ils ont ainsi conquis par le lucre. Voilà ceux qu'elle proclame le cœur du corps politique.
N'est-il pas évident que quand les nations en sont là, les nations n'existent plus, qu'elles sont en pourriture , et que les gouvernements, qu'on suppose les réprésentants de ce qu'on appelait autrefois l'Etat, n'ont plus d'autre fonction que celle de gendarmes veillant à ce que le capitaliste oisif consomme sans trouble sa rente dans tous les débordements du luxe, J)endant que son homonyme actif se prépare,
(1) Deslutt-Tracy, Traité d'Economie politique, chap. XI.
par le lucre, la rapine et l'avarice, à faire tôt ou tard de même, lui ou son héritier?
C'est pour cela qu'il est difficile de nier aux économistes que le Capital des Capitalistes ne soit pas le Capital des Nations.
Il n'y a rien en vérité à leur répondre ; car il. est évident que les nations ne tombent dans cette situation de n'avoir plus d'autres gouverneurs que les accapareurs de richesse, qu'aux époques de destruction, quand une civilisation est terminée. Seulement on peut toujours demander, au nom du bon sens et de la moralité humaine, si, les nations sortant de cette triste imbécilité, le Capital perdrait sa vertu salutaire parceque l'incarnation des nations dans les Capitalistes aurait lieu d'une autre façon.
Vous dites que le Capital de M. de Rothschild est le Capital de la France. J'ai eu tort de le nier, j'en conviens. Cela est en effet plus vrai que je ne le pensais d'abord. Car votre science me démontre qu'un Capital quelconque ne se forme que par le travail général de cette, nation^ aux dépens de cette nation, et par la permission donnée à l'usure. A mon touc donc, je vous demanderai s'il ne serait pas juste que la France fût réellement en possession de son Capital, et que M. de Rothschild et les autres Capitalistes ne fussent que ses fonctionnaires?
Quand ces fonctionnaires de la richesse auraient besoin de se reposer, on leur donnerait une retraite, comme on en donne aux minis-»
très, aux maréchaux de France, aux officiers de terre et de mer, aux juges, aux membres de l'université, en un mot à tous les fouclionnaires de l'Etat. Il est juste, en effet, que la richesse profite encore au fonctionnaire, alors qu'il cesse de lui faire rapporter de nouveaux fruits; il est juste qu'ayant travaillé pendant que la nature lui en donnait les moyens, il se repose et termine ses jours en paix, quand Tâge est venu lui enlever la faculté du travail. Mais alors le profit que rapporterait la richesse accumulée ne risquerait pas de produire ce luxe insensé par lequel toutes les nations ont été détruites.
On comprendrait l'accumulation des richesses, si elle était ainsi faite par l'Etat et pour l'Etat; on la comprendrait, dis-je, parcequ'elle aurait un but, celui de faire le bonheur de l'espèce humaine. Il y aurait une science de l'emploi par l'Etat, c'est-à-dire par la société ellemême, de cette richesse accumulée, de manière à procurer la meilleure hygiène morale, intellectuelle et physique de la société tout entière, conformément aux lois divines.
Mais que parlé-je de Capital et d'accumulation de richesses , dans l'hypothèse ou je me place! Le vrai Capital de la société, c'est la Moralité, aujourd'hui comptée pour rien. L'association humaine aurait pour effet immédiat de rendre inutile, au-delà de certaines bornes déterminées par la science en conformité avec la Nature, ce qu'on appelle aujourd'hui accu-
miilation de richesses. Dieu a mesuré les saisons! le présent, le passé, l'avenir ne sont pas aussi loin et ne se joignent pas aussi difficilement que les économistes le pensent. C'est parceque l'homme s'est fait l'ennemi de l'homme et s'est séparé de Dieu, que le passé, le présent, et l'avenir, ont des barrières infranchissables. Les économistes croient renverser ces barrières avec le Capital, c'est-à-dire Tavarice et l'avidité, et ne font que les redoubler. L'association humaine, en obéissant aux lois divines, les renverserait facilement. L'Humanité plus éclairée prendra un jour au sérieux la prière du Christ : « Notre Père , qui êtes »dans la lumière, donnez-nous aujourd'hui » notre pain quotidien. »
Le paradoxe des économistes n'est donc qu'un sophisme. Ils sacrifient l'Humanité à l'illusion d'une vertu bienfaisante de la richesse accumulée dans les mains d'un petit nombre d'individus; et pourtant ils reconnaissent : 1° que si la richesse augmente, elle n'augmente qu'entre les mains de ce petit nombre d'individus; 2° que tant que ces accapareurs de richesse sont actifs, ils ruinent le reste de la population par l'usure; et enfin S» que quand ils se reposent ou deviennent oisifs, leur richesse s'absorbe dans le luxe, et se consomme improductivement.
Les économistes, qui appellent leur science la science de la richesse, ignorent véritablement ce que c'est que la richesse. La richesse vérita-
ble, c'est l'homnie, c'est la vie humaine. La rir chesse est faite pour les hommes, et la richesse qui tue l'espèce humaine n'est pas la richesse.
Conclusion.
Conclusion : C'est parceque la production se fait ainsi sous la loi du Capital, et c'est également parceque la consommation se passe sous la même loi que les fameuses propositions de Mallhus sont exactes sons cette loi ; c'est, en un mot, parceque le Capital règle production et consommation , que la multiplication humaine excède toujours les moyens de subsistance.
Donc, quand Malthus, et depuis lui tous les économistes, ont observé ce qu'ils appellent la loi fatale des sociétés humaines (loi que les politiques, à leur suite, ont érigée en axiome gouvernemental et traduite en pratique), ils n'ont pas observé autre chose que les effets du Capital. Eu considérant la misère ils ont cru voir les effets d'une loi de la Nature ; mais ils n'ont vu, en réalité, que les effets de la mauvaise organisation de la production et de la consommation.
Donc leur science, prise dans sa totalité, est une absurdité. Car ils posent un principe, le CAPITAL, d'où suit nécessairement une conséquence, le DÉFAUT DE SUBSISTANCE, qu'Us al*
tribuent, non pas à leur principe, sa véritable cause, mais à la Nature.
Mais cette fausse science est plus qu'une absurdité ! Elle mène l'Humanité au désespoir ; elle autorise et elle justilie tous les vices, toutes les impuretés, et tous les crimes ; elle détruit toute religion , elle éteint toute piété et toute charité parmi les hommes; elle abolit de fond en comble les principes que l'Evangile a établis dans le monde.
284 AÏALTHUS