SCÈNE II
ARVED, CATHERINE.
ARVED , se réveillant brusquement.
Qui va là?. . . qui vive?. . . Soldats, à vos armes.. . Hein ?... où suis-je ?... C’est toi , Catherine?... pardon...
CATHERINE
Que je suis fâchée de vous avoir éveillé !
ARVED.
11 n’y a pas de mal ... Je me croyais surpris par les Autrichiens ou par les Russes . . . Combien donc ai-je dormi?
CATHERINE
Près de trois heures.
ARVED.
C’est une nuit entière . . . mais on repose si bien dans le château de ses pères.
Air de Partie et Revanche.
Oui , pour nous autres militaires ,
Dont chaque jour menace le destin ,
)1 n’est que des plaisirs précaires ;
Mais aujourd’hui mon bonheur est certain ,
Et je crois même au lendemain.
Dans un bon lit la nuit s’achève ,
Sans qu’un houra trouble notre sommeil.
Pour les dangers , on n’eh a plus qu’en rêve ,
Et le bonheur nous attend au rcveil.
CATHERINE. •
Au moins , étiez- vous bien ?...
ARVED.
Tu me demandes cela, à moi qui, depuis long-teins, n’avais pas d’autre chambre à coucher que le bivouac. . . je me trouve ici dans un palais.
CATHERINE
Dam !... c'est la plus belle chambre du château!.. . c’est celle qu’occupait M. de Barenlin... et, pendant qu’ils sont à la chasse , je l’ai déménagé pour vous y installer.
ARYED.
J’en suis fâché. . .
CATHERINE
Et moi , i’en suis ravie. . . Qui donc sera bien logé, si ce n’est le nls de la maison?.. . c’est aux étrangers à lui faire place . . .
ARYED.
Tu aurais pu attendre ... vu qu’il part demain. CATHERINE.
Dieu soit loué ! il part... et nous voilà. .. on a bien raison de dire qu’un bonheur n’arrive jamais seul.. . aussi,
t ’étais venue pour vous dire. . . que. . . attendez donc. . .
ourquoi étais-je venue?... ah!... d’abord, pour vous voir. • . car je ne peux pas m’en lasser. . . et puis, pour
vous donner cette lettre qu’on vient d’apporter
C’est charmant. . . depuis que nous avons ici un officier supérieur, les estafettes et les courriers se succèdent à chaque instant ... le château a l’air d’un quartier-général. . . sans compter qu’il faut donner à boire à tous ces gaillards-là ... et que , pendant qu’ils boivent , je les fais causer de vous et de vos campagnes.
ARVED, pendant ce tems , a ouvert la lettre.
Ali ! ce sont les renseignemens que j’avais demandés sur M. de Barcnlin... [Lisant.)
« Mon général ;
» Nous connaissons parfaitement le jeune compatriote » dont vous nous parlez ... on le nommait autrefois Du- » hamel; mais il est très-vrai qu'il avait près de Rouen , » à Barentin , une lubrique assez considérable , d où il » aura pris probalîlement son nouveau nom. » ( S’interrompant , .) C’est Ja mode maintenant !... et si ce n’est que cela, il n’y a pas grand mal... ( Continuant la lecture de la lettre .) « C’est un excellent garçon. . . Son père, qui jouissait de » l’estime générale , était un des premiers confiseurs de » Rouen. »
CATHERINE
Il serait possible !... lui qui nous donnait toujours à entendre qu’il était un grand seigneur déguisé à cause des événemeus politiques.
ARVED , lisant.
« M. Duhamel le père laissa en mourant vingt- cinq à » trente mille livres de rentes, qu’il avait mis quarante ans » à amasser, et que son fils a mangées en quelques années,
» d’une manière originale Né avec une complexion
» assez délicate, les médecins de Rouen ne lui avaient » donné que cinq ou six ans à vivre. . . alors, et pour ne » rien laisser après lui, il s’était imposé, pour système fi- »> nancier, de dépenser cent mille francs par an. Mais à » mesure que sa fortune s’en allait, sa santé revenait. . . . » de sorte, qu’au bout de six ans, il s’est trouvé guéri et » ruiné; et il n’a conservé de sa maladie que son goût pour t» la dépense, qui, probablement, ne le quittera jamais.
» Forcé de partir ensuite dans les gardes d honneur, il »• s'y est fort bien conduit , et était très-aiiné du régiment, » auquel il donnait tous les jours à dîner.. . . en uu mot, » mon général, c’est ce que les pères de famille appellent » un mauvais sujet; et ce que, nous autres militaires, ap- » pelons un bon enfant. . . Tels sont, mon général, les ren- >> seignemens que nous avons l’honneur de vous faire passer » à son avantage , etc. etc. etc. » ( Fermant la lettre .)
Ils sont jolis!. . un mauvais sujet. ■ . un dissipateur. . . qui cherche à refaire scs affaires par un bon mariage, et qui mangerait la fortune de sa femme , comme il a mangé
la sienne ... du reste , cela ne me regarde pas . . . c’est à mon oncle d’en juger. . . tu lui remettras cette lettre.
CATHERINE
Et avec plaisir; monsieur qui ne voulait jamais mu croire , quand je lui répétais... Mais, puisqu'il s’en va, je n’en dirai pas davantage; . . je suis trop heureuse aujourd'hui pour en vouloir à personne... Adieu , monsieur le général, adieu, mon fils Arvcd.
ARVED.
Adieu, ma bonne nourrice. ( Catherine sort par la droite.)