BARENTIN, DUBREUIL, MALVINA
BARENTIN, à part.
C’est cela . . . toutes les têtes renversées !... il n’y a rient que je déteste comme les reconnaissances de famille, et la sensibilité en sortant de table . . .
DUBREUIL
Voilà près de trois ans que je ne l’ai embrassé. .. car
c'est à la lin de 181 1 qu’il est parti , comme capitaine, pour cette campagne de Russie , d’où j’ai cru qu’il ne reviendrait jamais... Eh bien! ma chère amie, eh bien! lu ne vas pas t’habiller pour le recevoir?
MALVINA
A quoi bon?. . . pour un cousin, il n’y. a pas besoin de cérémonies.
BÀRENTIN.
Mademoiselle a raison . . . c’est une si belle parure , que la simplicité et le naturel !... sans compter que c’est peutêtre la plus rare.
DUBREUIL, le regardant.
Je ne dis pas non; mais, dans celte circonstance , j’ai des motifs... (A Mahina.) pour que le premier coup-d'œil soit à ton avantage. . . tu connais mes projets. . - je ne te les ai pas laissé ignorer. ..
MALVINA
Non, certainement. . . mais je ne sais pas comment vous l’expliquer. . . il est des inclinations, des sympathies qui naissent d'un coup-d’œil . . . et ces sentimens-là, jamais Arved ne pourra me les inspirer. . . . non que je ne lui reconnaisse d’excellentes qualités... c’est un brave garçon, bien rond, bien uni; mais pas d’élévation dans les idées, pas d’enthousiasme, d imagination. . . en un mot, il ne fera jamais qu’un honnête homme, et pas autre chose.
DUBREUIL
El un bon mari.
MALVINA
C’est ce que je voulais dire ; et jamais nous ne pourrions nous comprendre... Dès l’enfance, nous u’élions jamais d’accord; élevés ensemble, avec lui et Marie, ma jeune cousine , il prenait toujours son parti contre moi . . . me contrariait à tout propos, et nous étions toujours en guerre.
DUBREUIL
Et c’est pour un pareil motif que tu refuses le plus riche parti de la Bretagne ?
MALVINA
Eh! mon père . . . qu’avons-nous besoin de tant de richesses?... quant à moi, si j’étais maîtresse de mon choix, je préférerais celui qui, pauvre et malheureux, sait aimer et souffrir en silence. . je serais fière de réparer envers
lui, les torts de la fortune , et je croirais faire mon bonheur, en l’enchaînant à moi par l’amour, par la reconnaissance , par tous les scntimens qui ont du pouvoir sur un cœur géuéreux.
BARENTIN
Ah ! mademoiselle ! . . une telle manière de penser vous fait trop d’honneur.
DUBREUIL
Oui : c’est magnifique ... en théorie ; et ces mariageslà fonL toujours admirablement bien dans les romans. . . . mais, dans le monde, c’est autre chose.