SCÈNE IX
ISABELLE, MADAME HEIMAN
ISABELLE - — Ah ! VOUS en avez, vous, des idées! J'ai suivi vos conseils, j'ai étrenné une robe neuve...
MADAME HEIMAN. — Elle est charmante, bravo!... et dans la note!
ISABELLE. — Je me suis humiliée un peu plus, voilà tout le résultat!... Pouvais-je de- ■viner qu'au moment où je me traînais comme une fille, oui, comme une fille, à ses pieds, je venais de déranger une scène d'amour?... et. quelle scène!... tenez, en voici les débris... Et, ià, le mouchoir avec lequel il lui étanchait tendrement, ah! si tendrement, la main... c'est touchant!... Je la vois, la scène, je la vois ! Que le hasard est donc bête! Voilà, roilà, au moment où je m'écroulais de tendresse, ce que j'ai trouvé sur son cœur!... (Elle jette le mouchoir à terre. Après quoi, elle regarde Ji™® Heiman avec an-goisse.) Ah!' je ne pourrai pas le supporter ! je le sens bien, c'est inutile, je ne pourrai pas!
M.\DAME HEIMAN. — Si j'ai compris un mot à tout ce que vous venez de me débiter, je veux bien être pendue! Bon dieu, qu'est-ce que tout ça veut dire?... Je regarde avec stupeur les pièces à conviction ! On dirait d/'un assassinat... Du verre pilé... le bâillon du crime!... Cela vient donc de se passer à la minute ? Georges avait pourtant l'air le plus naturel du monde.
ISABELLE. — Est-ce quc je lui laisse voir quoi que ce soit ?
MADAME HEIMAN. — Cest douc ccla quc vous pleuriez toute seule comme un pauvre petit bout de Madeleine... dans cette purée de fleui*s!...
ISABELLE. — D'autres choses aussi. On dirait qu'il y a des minutes dans la vie qui contiennent toutes nos douleurs ensemble, comme pour nous faire tout plei^rer en une seule fois, par économie. Cela, tenez, que je lisais quand vous entriez, c'est une lettre. Elle est datée de Coljao. Vous connaissez ? Xoei ? Ce doit être loin, Collao ?
MADAME HEIMAN. — ■ Pierre ?
ISABELLE. — Ecoutez : (Elle lit.) a Je vous écris, mon amie, d'un grand jardin sur le bord de la Madeira. Les camélias lu<cueux, les mille étoiles des azalées dans les lourds massifs, me cachent la mer qui m'attend. La verdure de ce pays est sombre, luisante, et sans bruit. De temps en temps seulement, un ca-mélia pourri tombe cohime un fruit lourd à travers les branches. C'est tout. Seu-
L'Enchantement
îement voici : il y a au milieu, caché dans les massifs, un peuplier de monjmys, un (jrand peuplier qui monte vers le ciel. Je le distingue m(d d'où je suis, mais je Ventends frissonner dans les cimes. Il est extrêmement sensible et très seul. Il n'est pas d'ici. Il n'y a nul souffle dans Vair tiède et pourtant il frissonne à je ne sais quel vent invisible pour nous, et il murmure là-haut, tout seul, sa longue peine natale. Il ne me voit pas, et pourtant dans cette grande immobilité de silence, le peuplier de mon pays et moi nous nous comprenons. Et voici que de cette peine inconnue et légère qui l'agite naît une forme féminine. Je pense à vous. Etes-vous heureuse, mon amie? Moi, je repars demain, pour un peu plus loin, dans ces contrées graves et amères. Ce sont de belles patries, que vous ne connaîtrez jamais, Isabelle II y a des coutumes bizarres et naïves qui vous étonneraient, entre autres, celle-ci (qui explique le petrf: paquet joint à cet envoi) Les femmes d'ici veulent que quand le grand mal d'amour vous a pris, on trouve, en respirant certains parfums locaux, l'oubli de son mal. Ce parfum est considéré, ici, comme iin rernède infaillible. Au fond, je crois bien que c'est simplement de l'eau de roses. Il est peut-être ironique de vous envoyer ce flacon, mais c'est une garantie que vous avez dans votre tiroir... Ne vous étonnez pas si le flacon est débouché : c'est que je l'ai respiré... Adieu, ma grande amie. Il est tard.- L'air doit être encore plus doux que de coutume, car tout s'est calmé et je n'entends plus le peuplier de mon pays. » Pauvre ami, comme il a dû souffrir !
MADAME HEiMAN. — RomancG de guitare!...
ISABELLE. — Oh! je ferai comme lui, je partirai ! Il ne sera pas dit, au moins, que je n'aurai pas su disparaître! Je m'en irai loin, si loin, qu'ils n'entendront plus parler de moi !
MADAME HEIMAN. — Mais nou, mais non !... Ne vous laissez pas ga.gner par le sentimentalisme italien de ce phraseur de Pierre... Vous ferez ce que vous eussiez dû faire dos le premier jour... Vous surmonterez la terreur nerveuse qui vous lie à cette enfant et vous me la confierez quelques mois. Je vous ai dit que je m'en chargeais... (Isabelle hausse les épaules de l'air de dire : C'est tout ce qu'ils trouvent, eux!! p^ds elle ouvre le paquet. — A part.) Oh! mais! oh! mais!...
GEORGES, du dehors. — Un verre d'eau dans mon cabinet... oui, avec un citron.
MADAME HEIMAN. — Voilà Georges... Allons, cachez-lui ces vilains yeux rouges, au moins GEORGES, du dehors. — Et ne laissez monter personne.
MADAME HEIMAN. — Pristi, c'est Vrai, cette lecture! Je n'y pensais plus... La Logomachie depuis Charles le Téméraire... Et Victor qui no revient pas I