‹ Maman ColibriChapitre 20 sur 120 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

PAULOT, RlCHxVRD

Pauïot est assis à une table, sur la gauche, à côte d'une pile de bouquins d'écolier.

RiiHARD, entrant. — Je te dérange, tu tra^ viailles?...

PAULOT. — Je finis un exemple de colle pour le bachot d'octobre. Ce n'est pas pressé.

RICHARD. — ^ J'ai à te parier, Pa,ulot... Non, non, reste assis.

PA.ULOT. — Important?

HJCHARD. — Grave... Pasee-moi une allumette. (It allume une cigarette.) A quelle heukre Georget doit-il venir de Trouville?

FAULOT. — Je crois, par le train qui part à 2 heures de Trouville.

RICHARD. — Il faut un quart d'heure, au plu®, de trajet, n'est-ce pa-s, pour venir jusqu'à Touques?

FAULOT. — Comment ! tu n'as pas encore pris le train, depuis que nous avons loué? Je croyais que tu étais allé à Trouville avanthier.

RiCHAUD, — A cheval.

PAULOT. — Par le train, moi, je mets un quart d'heure, juste, et dix minutes pour venir de la gare ici, à pied.

RICHARD, regardant sa montre. — Bien.

Nous avons le temps de causer. 11 va se passer peut-êtft'e aujourd'hui quelque chose de grave. Il vaut mieux que tu sois averti... Ne t'effraie pas. ^

PAULOT. — Que veux-tu dire?... Je ne comprends rien. En quoi Georget est-il mêlé à...

RICHARD, avec solennité. — Georget a forfait à l'honneuT. (Mouvement de Faiilot.) Ne m'interroge pas. C'est un misérable. Je suis décidé à ne pas te répondre sua- ce chapitre. Qu'il te suffise de savoir, quelle que soit sa faute, qu'elle est gi'ave, très grave. Il nous ;i traJîis de la plus odieuse façon.

PAULOT. — Mais dis quoi?... Un abus de confiance? un... vol, peut-être?... dee docu-

ments de la maison?... Quoi?... des tripotages d'argent?... dis?...

. RICHARD. — N'importe !... la question n'est pais là.

PAULOT. — Mais nous y sommes mêlés?

RICHARD. — De très près.

PAULOT. — I Papa sait?

RICHARD. — Non. Et il importe qu'il ne sache pas. Ta parole que tout ce que nous 'disons restera secret pour lui, pour maman et pour qui que ce soit d'ailleurs.

PAULOT. — C'est juré.

RICHARD. — Merci, vieux. Je sais qu'on peut déjà se confier à toi comme à un homme. Du feu? (Paulot tend une autre allumette à Eichard.) Merci.

Bichard est assis auprès de la table. Il balance lentement sa jambe croisée et envoie de longues bouffées au plafond.

PAULOT. — Père doit ignorer, dis-tu ?

RICHARD. — Il faut à tout prix lui éviter cette émotion^et les conséquences en seraient trop graves. De plus, la chose doit, tu entends? doit être réglée de lui à moi. Si je me confie à toi, petit, c'est que j'ai besoin d'un confident. Ce me serait dur de garder pour moi souil, sans un témoin, la responsabilité de ce qui va se passer. On est des amis, pas vrai?... et puis aussi, on est des frères. Ça ne s'oublie pas dans les moments graves. Et on ne sait jamais ce qui peut arriver.

PAULOT, les yeux dans les yeux. — A ce point-là ?

RICHARD, hochant la tête. — A ce point-là.

Silence. On voit que Paulot réfléchit; puis il baisse les yeux.

PAULOT, sur ses cahiers, simplement. — Bien.

RICHARD, se balançant toujours, tout en agitant nerveusement sa cigarette. — Voilà.

PAULOT. — Bien.

RICHARD, après un silence. — Je t'affirme, Paulot, que tu peux t'en rapporter absolument à moi. J'ai dit le mot : un misérable.

PAULOT. — Tu es certain de ne pas te tromper?

RICHARD. — Oh! j'ai attendu... Il y a deux mois je n'avais que des doutes sur sa conduite. La première chose inquiétante me fut révélée le jour même où j'ai rompu avec Nichette... li s'en est aperçu... Et les semaines qui suivirent, je ne pus pas le pincer... Il se méfiait... J'espérai alors m'être trompé, et dès lors j'ai été oooLipé par mes formalités de fiaaiçailles avec Ma^leleine... 11 m'a fallu aivssi vérifier les affaires de M"^^ Chadeaux qui n'étaient pas en ordre, puis c'est moi qui suis venu choisir et louer cette villa... tu te souviens? Ce fut long à trouver, puisque maman ne voulait pas une villa avec l'air direct de la mer ; bref, je n'ai pas pu surveiller les agissements de Georget. Ce n'est qu'il y a ti'ois semaines juste... [IL réfléchit.) oui,

juste... deux ou trois jours à peine avant notre départ de Paris et notre installation ici, que j'ai acquis la certitude absolue que je redoutais... Alors, comme il était convenu que Georget devait aller passer l'été à Trouville, j'étais sûr que l'on se verrait tous les deux jours au moins : j'ai attendu... J'ai calmé mon émotion, j'ai supporté mon dégoût. Maintenant j'estime que cela a assez duré... Tout le monde ici est tranquille, bien installé; père tire les oiseaux de mer... il va tous les jours à cheval prendre son bain... J'ai donc bien mes journées à moi, toutes à moi. Nos affaires, très en ordre, peuvent dormir jusqu'en octobre; Madeleine est en Auvergne avec sa mère et nous ne nous verrons qu'en novembre, juste pour le mariage... Tu vois que tout est pesé, que je n'agis pas à la légè-re et que j'ai choisi mon moment pour intervenir. (7^ 56 lève.) Mais, par exemple, j'ai hâte maintenant, ah ! oui j'ai hâte d'effacer sur sa figure ce vilain souvenir!... Chasser le bonhomme de chez nous, ce n'est pas suffisant; je lui donnerais le moyen de profiter ailleurs de sa faute, et plus à l'aise... Non, un bon coup d'épée, voilà la seule signature qu'il faille au bas de cette histoire et qui servira en même temps, pour la galerie, de prétexte à ne plus jamais nous revoir.

PAULOT. — Alors, expliquez-moi bien mon rôle, veux-tu, que je ne commette pas de gaffe.

RICHARD. — Je vais procéder ainsi : après l'explication que nous allons avoir, nous prendrons un prétexte banal... Par la suite, quoi qu'il advienne, tu ne nous démentiras jamais.

PAULOT. — Compris.

RICHARD. — Je te tiendrai au courant de ce que nous aurons décidé, au fur et à mesure. Je te donnerai aussi en dépôt, — pour quelques heures seulement, rassure-toi, — deux ou trois lettres. On ne sait jamais! 11 peut arriver un malheur ; il faut que nous soyons d'accord.

PAULOT, timidement — Est-oe que?...

RICHARD. — Est-ce que?...

PAULOT. — Rien.

RICHARD. — Si, parle. Tu voudrais dire quelque chose

PAULOT. -^ Non, rien.

RICHARD.*^ Je vois tcs grands yeux bleus qiri essaient de me percer... Rassure-toi. Si j'affij'me que nous devons, moi agir, et toi te taire, tu peux vivre tranquille et sans émotion.

PAULOT. — Je n'en ai pas.

RICHARD. — Bravo ; voilà comme je t'aime... Quant a.ux vraies raisons, je ne te les donnerai pas, je t'avertis. Il y a des choses dans la rie qui ne sont point de ton âge, des responsabilités peu drôles... ah! (Il fait un geste emphatique.) Tu n'as vraiment aucun soupçon de rien?

PAULOT. — Non, je te jure...

RICHARD. — Nous prendrons très probablement un prétexte de femmes... une cocotte

quelconque... la petite Aline, peut-être...

PAULOT. — Aline, c'est bien invraisemblable.

RICHARD. — Ou Liane.

PAULOT, interrogeant. — Et vis-à-vis de Georget lui-même, que dois-je?..o

RICHARD. — Tu es un chic type.

RICHARD. — Règle-toi sur moi... Adopte mon attitude. (Nouveau silence. Regardant Paulot qui a la figure baissée et contractée.) Paulot, tu n'es pas ému ?

PAULOT. — Non. J'ai un peu chaud, à cause de l'orage.

On sent que le petit ne veut pas laisser percer la moindre impression. Il est simple et raide.

RICHARD, essayant un ton délibéré. — Le fait est que le temps est éreinfcant! (Faulot s^est remis à travailler doucement, comme si de rien n^ était. On devine que c^est pour cacher courageusement les cillements de ses yeux. jRichard se lève, va à lui et lui soulève de la main une boucle blonde sur le front. Avec émotion :) Tu es un ohic type.

Il l'embrasse brusquement.

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