‹ Maman ColibriChapitre 85 sur 120 · AMIE... JE CROIS QUE MA PRÉSENCE EST TRÈS DÉPLACÉE · texte numérisé non relu

AMIE... JE CROIS QUE MA PRÉSENCE EST TRÈS DÉPLACÉE

•que vous n'aye'.. ^joiut quelque rapprochement, quelques heures d'intimité! Vous ne gardez pas cette contrainte superflue l'un devant l'autre, je suppose?

iSABELiJS, gênée. — Mais si, mais si... Cela fait partie de mon programme.

MADAME HEIMAN. — Fichtre ! Vous êtes ^une femme de caractère. (Se levant.) Allons,

je vois que tout est pour le mieux, en effet...

ISABELLE. Vous VOUS IcVCZ ?

MADAME HEIMAN, battant froîd. — Mon Dieu, ohère amie... je crois décidément que ma présence est très déplacée. Et je n'ai plus qu'à m'excuser d'avoir été indiscrète.

ISABELLE, hrus^uement . — Rasseyez-vous, Odette. Eh bien! oui, c'est vrai... pourquoi essayer de nier plus longtemps l'évidence même?... oui, ça ne va pas, ici... ça ne va pas comme je l'espérais.

MADAME HEIMAN, tout de suite ras&ê renée et curieuse. — Pauvre amie! Vous deviez vous attendre pourtant à toutes les difficultés !

ISABELLE. — Ah! ditas à toutes les affres 1 J'avais tout prévu. Aussi, je ne parle pas de mes angoisses personnelles... elles ne comptent pas... J'avaie prévu l'état d'anxiété chronique dans lequel je devais désormais vivre, par peur insurmontahle, irraisonnée même, de ce que ces yeux-là ont déjà vu!... Il y avait pourtant une chose sur laquelle je n'avais pas compté : le silence de Jeannine, un silence résolu, entêté... un mutisme mystérieux contre lequel je ne peux rien, aJbsolument rien!... Et cela, c'est mal de sa part, je crois avoir le droit de le dire !

MADAME HEIMAN, poussant Stt chaîse.

Mais racontez ; je ne suis au oourant de rien, moi!

ISABELLE — Sa-ns quoi, je ne sais que tT<yp la tâche terrible que j'ai assumée!... Oh ! ces premiers jours ! Je les prévoyais, mais rien ne peut vous en donner une idéel Nous avons fait tout ce que nous avons pu... Nous ne nous quittions pa« tous les trois. J'évitais de me trouver seule avec Georges. Je voyais tellement ses pauvres regards navrés dès que nous étions obligés de la quitter!,.. Ji devinais tellement ce qui ;se passait en elle!... Mais quoi? il fallait bien nous séparer, ne fût-ce que... pour la nuit... Oh! ces promiscuités inévitables! Cette espèce de honte continuelle! l'inévitable détail de l'intimité auquel il a fallu descendre! A^h! elle eût été autre, cette petite, mais, comme on. me l'a changée! Vous ne poua^ez vous douter de son insistance froide et silencieuse... cet œil qui voit tout, devine, cherche à percer, va au-devant des pensées... Et cela avec, je puis dire, une impudeur, un soudain cynisme, une sorte de fièvre froide extraordinaire!... Nous avons placé naturellement nos trois chambres à des paliers différents... mais que de nuits, je peux vous le confier, où j'ai entendu son petit pas nu monter furtivement l'escalier!... que de nuit où j'ai senti son haleine anxieuse derrière la porte!,.. Elle épiait... puis je l'entendai» descendre; alors mon cœur se remettait à battre... Oh! ces lendemains, oii je la voyais toute pâle, avec des cernures, et déjà vieillie par la mauvaise anxiété! Partout, dès que < nous nous trouvons ensemble, Georges et

L'Enchantement

moi, elle nous traque. On ouvre une porte... crac... elle est là, derrière, droite, les lèvres pincéeis. Elle vous regarde, puis pasise comme une ombre. Elle fait deiS irruptions brusques ; sa petite tête les prépare, les calcule toute la journée. Oh ! le reprodie perpétuel de son attitude! Et j'ai tenté tout, toutes les paroles, toutes les tendresses! J'ai essayé toutes les conversations, à trois, à deux, sur son «imour; j'en ai ri... j'en ai pleuré... Rien. Rien ne peut la faire sortir de ce silence. Elle me revient d'ailleurs... d'autre part... d'une autre vie... où elle a laissé la mémoire et le passé... Des mots de haine parfois lui échappent; elle n'a plus que cela à mon service, de la haine!

MADAME HEiMAN. — Oh ! de la haine ! à coup sûr, vous exagérez !

ISABBLTJB. — Non, je ne m'illusionne pas, allez! Elle me hait. Ah! ma tâche ne sera guère facile ! Enfin, tout cela n'est pas à raconter...

MADAME HEIMAN. VoUS êtcS du moius

certaine qu'elle a renoncé à ises idées noires?

ISABELLE. — Rien moins que certaine!

Allez savoir, avec un pareil mutisme ! Je vis dans des transes perpétuelles. Je l'épie comme je peux; je la fais surveiller jusque dans sa chambre par les domestiques... Vous devinez aisément toute notre vie !

MADAME HEIMAN. — Et Gcorges, au milieu de tout cela?

ISABELLE. — Georges ? Parfait, parfait ! Il est très correct.

MADAME HEIMAN. — Car lui aussi a sa bonne part d'ennuis... et chez un concentré comme lui...

ISABELLE. — Esprit beaucoup plus superficiel qu'on ne le croit en général!... Je le connais bien... Il y a du fond, certainement, chez ce garçon, mais de la surface surtout...

MADAME HEIMAN. — Vous trouvcz ? Je l'ai toujours connu plutôt méthodique, posé...

ISABELLE. — Oui, je sais... c'est l'impression qu'il donne en général!... (Elle hausse les épaules.) Il chasse, il travaille un peu... Il est d'attitude très joviale... avec moi, du moins. (Négligemment.) Je ne sais comment il se comporte avec Jeannine, quand ils sont seuls.

MADAME HEIMAN. — On 1© devins!

Elle a dit cela sans y ajouter d'importance.

ISABELLE, de but en blanc. — Vous le devinez ? Eh bien ! dites, pour voir ?

MADAME HEIMAN, prîse ttU dépOUTVV.

Mais... mon Dieu!... à les voir ensemble, lui, l'air raisonneur, paternel... les mains dans les poches... elle, bougon...

ISABELLE. — Vous les avcz vus ensemble?

MADAME HEIMAN. Oul.

ISABELLE. — Oii ça?

MADAME HEIMAN, un peu gênée. — Mais plusieurs fois... avant-hier encore... au bout

du pnrc, au tournant de la vigne phyllociérée. rsABELLifi. — Avant-hier, mercredi?

, MADAME HEIMAN. Oui.

ISABELLE. Ils VOUS OUt VUe ?

MADARfE HEIMAN. — J'ignore. IIb passaient.

rsAJJELLB. — A quelle heure, mercredi ?

MADAME HEIMAN, évasivc. — Ah! je ne me rappelle plus !

ISABELLE. — Le matin ou le soir?

MADAME HEIMAN, hésitation. — Plutôt le soir.

ISABELLE. — Quatre heures?

MADAME HKiMAN. — Oui, quatre heures, c'est ça... Pourquoi?

ISABELLE. — Pour rien. (Elle remonte.) Eh bien! sort-on, décidément?

MADAME HEIMAN. Qu'cst-CC que VOUS

avez? Ah! pauvre de moi, qu'ai-je fait encore?...

ISABELLE. — Rien, mais mercredi, à deux heures, Georges est partd à bicyclette pour la ville... et il m'a dit y être resté, sans bouger, jusqu'à sept... Voilà.

MADAME HEIMAN. — Je me sm& donc trompée de jou.r... Attendez... mais oux,, justement, je crois que...

ISABELLE, lui mettant la main sur V épaule en riant. — Non, non, je "vous en prie, ne cherchez pas à rattraper!... Comme ça n'a pas d'importance... Ils se cachent, voilà tout... Déjà!

MADAME HEIMAN. — Je counais Georges, et, tel que je le connais, je suis sûre de n'avoir pas gaffé... Voyons, voyons..» depuis le déjeuner je vous observe... Ne seriez-vous pas tout sim-plement jalouse?

ISABELLE. — Plaît-il?

MADAME HEIMAN. — Oui, ne senei3-vou3 pas j louse?

ISABELLE. — Jalouse, moi? Ah! vous tombez bien! Jalouse! Dieu non, par exemple!... Pas é& ça, Lisette! Vous me connaissez peu... Moi!... Je ne voudrais pas que vous le pensiez, surtout l

MADAME HEIMAN. — Est-ce bien vrai, aussi, ce que vous me disiez tout à I heure de votr© intimité, ou du moins de votre manque l'intimité avec Georges ?

isabeîîM:, avec un mouvement d'hésitation et f rapidement. — • Qu'importe!

MADAM HEIMAN. — Ah! bien, parfait'

isABBLî' 5, embarrassée, à voix bassK. — J'ai été oligée de céder à Georges. Oui, je n'ai pas {»a agir autrement... il m'a semblé -jiue mon devoir. o

MADAME îEiMAN, riant. — Parfait! Œlle va sur le perron et appelle en Vair.) Georges !

ISABELLE. — Que f aitcs-vous ?

:jadame HEIMAN. — Après ce que vous vei-iec de me conter là, je suis complètement assurée. Vous allez voir... j'ai hâte de vous démontrer que je n'ai pas gaffé.

LA voix DE GEORGES, par la fenêtre du premier étage. — Quoi?

L'hncliantement

MADAME HEiMAN, du perroîi. — Je m'en vaie... Alors, je vous appelle, comme vous me l'avez demandé. "•

VOIX DE GEOKGES. — Je descends 1

ISABELLE. — L'absurde histoire!

MADAME HEIMAN. — JQ ne faut pas laisser traîner les malentendus. Axiome. Vous débuter; ; moi, j'ai quinze ou vingt ans de... virtuosité. Fiez-vous-en à moi, ma ohère... Je vais commander ma voiture pour la promenade. Pendant ce temps, vous allez dire votre soupçon tout franchement èr Georges et... je reviendrai vous prendre en Victoria... Tenez, je ris!

ISABELLE. — Vous me rendez ridicule !

MADAME HEIMAN. — Faut-il que je sois sûre de votre mari pour risquer le paquet!... Dites-lui tout en deux mots, et vous verrez!... Mais abordez très franchement la question, hein? Pas de oomplications, surtout ?

ISABELLE. — Oh! des complications! que vous me connaissez peu!... Droit au but... telle est ma devise, toujours... Vous allez voir.

MADAME in I M AN. — Nou, je ne verrai pas.

ISABELLE. — Ça ne fait rien. Droit au but. Deux mots : oui ; non.

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