‹ Maman ColibriChapitre 87 sur 120 · SCENE VU · texte numérisé non relu

SCENE VU

GEORGES, ISABELLE, puis la Bonne,

Resté seul avec Isabelle, Georges redescend et ?e frotte les mains en chantonnant, puis il s'approche de sa femme et va l'embrasser. A et moment, fracas. Par la porte-fenêtre du fond un grand ballon de jardin a bondi sur eux. Ils se séparent effrayés. Puis, Georges, ayant compris d'où et de qui est parti le projectile, sourit, hausse les épaules. Il ramasse le ballon, va à la fenêtre.

GEORGES, riant.

clés.

Le ballon de Damo-

II envoie promener le ballon, d'un grand coup de pied, dans in jardin.

GEORGES. — Le ballon dé Damoglès.

ISABELLE. — Tu es bicoi joyeux, Georges; tu fais des mots... c'est ravissant... seulement, si tu pouvais avoir une joie moins bruyante, je t'en serais reconnaissante. ^

GEORGES. — Je serai triste, si tu y tiens ;, mais je n'ai pas de raison d'être triste.

ISABELLE. — Je sais; mais moi, j'en ai.... Je t'en prie, mets la sourdine... ce sera plus décent. ^'

GEORGES. — N'est-ce pas toi qui m'as recommandé d'être aussi gai que possible?... Je pensais que cela faisait partie du programme. C'est Une gaieté de...

ISABELLE. — ... de commande.

GEORGES. — Oui.

ISABELLE. — ' Merci. Tu t'en es bien»

L'Enchantement

! . ttté. Je me rappelle, en efïet, je croyais Ov.acvole-ment que la situation allait te gêner un tant soit peu, t'être désagréable... Je croyais, oui, je l'avoue, que tu allais souffrir de ton côté.

GEORGES. — Je veux bien souffrir, si tu y tiens absolument... mais je n'ai pas de raisons de souffrir.

ISABELLE. — C'est que c'est vrai, pourtant 1... Quelle raison aurait-il de souffrir, en effet?... C'est admirable! Tu es là, à l'aise, confortablement . . .

GEORGES. — Confortablement, non, non...

n'exagérons rien... Je ne suis pas mal, actuellement, voilà tout.

ISABELLE. — ^ Il y a deux femmes qui t'aiment, au lieu d'une! C'est tout le résultat que t'a apporté ce changement de vie!... Il a parbleu raison!... Seulement, moi, qui n'ai pas les mêmes sujets de gaieté, ce que je te demande, c'est un peu de décence dans tes expansions — pour celle qui souffre.

GEORGES. — De décence?.,. J'ai fait quelque chose d'indécent?

ISABELLE. — Ce que je te demande, c'est, devant Jeannine, un peu de retenue... afin de ne pas entraver ma tâche à moi, suffisamment pénible, telle qu'elle est.

7 3E0RGES. — Parce que j'ai ri tout à 1 neure, après la sortie de Jeannine?

ISABELLE. — Sans quoi, mon Dieu, je comprends tellement!... Oh! je ne t'en veux pas... c'est si naturel, en effet!... Tu es flatté... Ce sont des faiblesses d'amour-propre si compréhensibles !

GEORGES. — Flatté?

ISABELLE. — Ne t'en défends pas ; à quoi bon? Il y a beau temps que j'ai fait la remarque... en souriant... Je ne t'en ai pas parlé, parce que, nous autres femmes, nous corrkprenons si bien ces choses-là... et leis hommes so«it si fats !

GEORGES. — - Elle est bonne!

i&ABELLE. — Tu crois que je ne vois pas toutes tes. petites manigances?

GEORGES. — Oh ! conte-moi les petites manigances... j'en serai bien aise!

ISABELLE. — Tu veux?... Au hasard...

dans le tas... tiens. Dujant les regards qu'elle te jette, ces longs regards insistants ■et béatjs, qui ont l'air de dire : (( Est-il beau. Seigneur, est-il beau! », tu prends alors i^n air modeste, détaché... qui est très amusant, je t'assure, à observer! Mais oui, mon ami, vous avez des manières de faii'e des effets de mains, quand vous voyez que son regard se pose, s'installe sur vous... des gestes enfuis vers 1-a cravate...

GEORGES. — Vous êtes un vrai miroir, nais un miroir qui rend bien, sapristi !

^ jABELLE, — Le petit ton poli, condescen- .xnnc, et joliment fat, avec lequel vous lui demandez : (( Jeannine, voulez-vous me passer telle chose? »

GEORGES. — Quoi eucore ? quoi encore?

ISABELLE. — Un petit détail... entre

mille... mais assez drôlet. Vous fumiez la pipe, à Paris. Pendant six ans, vous avez fumé la pipe chez moi, sans vous gêner, oui, ma foi... je vous aurais brodé dos pantoufles!... Eh bien! maintenant, vous vous êtes mis à la cigarette!... Oh! c'est un rien, je le sais bien, mais un rien significatif pour l'observateur!

GEORGES. — Pardon, voilà une amélioration dont vous profitez aussi... L'hommage est de moitié pour vous... il y a ingratitude à me le reprocher.

ISABELLE. — Tenez encore... mais non...

ceci me gêne un peu à dire... Vous m'en voudrez.

GEORGES. — Dites, dite®, pendant que vous y êtes, vous auriez tort de vous gêner.

ISABELLE. — Quand elle chante sa Chanson de Florian, vous savez, avec l'expression en coulisse : « Qu'on chérisse au premier moment, qu'on aime ensuite davanta-a-ge », si vous voyiez votre air, lorsque vous lui répondez : (( Bien, ça, Jeannine... très bien.,, recommencez donc ! » Vous avez, à ce moment, une expression générale... extraordinaire., oh! intraduisible!... mais très comique. Il y a ainsi tout un côté de vous que je ne connaissais pas autrefois et que vous m'avez révélé... un côté (( calicot », mon pauvre ami!... Mais j'ai tort de vous dire tout cela, sans doute, vous m'en voudrez !

GEORGES, — Je vous suis très reconnaissant, au contraire.

ISABELLE. — Je ne vous cacherai pa^ que, par moments, vous m' apparaissez un peu ridicule, voilà tout.

GEORGES. — Ah! qu'est-ce que j'avais dit? Ridicule!... Ecoute ça, mon bonhomme, écoute ça!

ISABELLE. • — Mais, dès les premiers jours, je l'ai si nettement senti, Jeannine vous est devenue tout à coup si sympathique!... vous ne la croyiez pas si intelligente que cela, cette petite!... Tenez, le soir même de notre mariage, après le coup de folie de Jeannine, alors que nous nous concertions, je me rappelle déjà que j'ai été obligée de vous interrompre...

GEORGES, stupéfait. — Moi?

ISABELLE. — Oui, quand je vous ai dit : (( Nous la guérirons de vous », je me rappelle, vous m'avez répondu déjà de ce petit ton intraduisible : (( Pas si sûr que ça! »

GEORGES. — Moi ? ?

ISABELLE, — A ce point que j'ai été obligée, vous ne vous en souvenez pas? de vous reprendre... et d'ajouter : (( Mais si, mon ami, mais si... » en souriant, honteuse un peu pour vous.

GEORGES. ■ — C'est le comble, par exemple !

ISABELLE, continuant . — Et ça vous gêne-

lait, en effet, qu'elle guérisse! ça vous vexe-

»'ait... car elle ne peut guérir que par

l'amoindrissement de votre charme! Vous

'^rrez diminuer votre puissance de séduc-

i^ii jour par jour... ah! ce sera dur! Et

L'Enchantement

îomme je comprends que vous désiriez voir se prolonger cet état de choses le plus longtemps possible, quitte à entraver mon ouvrage!... car c'est contre vous que je travaille, en effet, mon ami... et ce n'est pas

ISABELLE. — Je connais trop moi-même le

POUVOIR DE vos ARMES.

commode... j'aurais mauvaise grâce à le nier! Je connais trop moi-même le pouvoir de vos armes !

Avec une révérence.

«BORGES, s'indinant. — Vous êtes bien aimable !

ISABELLE. — Cependant, vous vivez votre seconde jeunesse. Et c'est ce qui vous donne patte mine d'admirable prospérité!

GEORGES. — Je ne vais pas mal, je vous remercie... Oh! du côté de la santé!... Enfin, je tâcherai d'aller moins bien, s'il y a moyen.

ISABELLE. — Tout Cela est bel et bon,., je ris maintenant, mais il y a des moments où je trouve cela m-oins spirituel ! La situation a complètement dévié et se retourne contre moi. Ma parole, je deviens la femme ennuyeuse à laquelle on se résigne. C'est inouï! .

GEORGES. — Est-ce de ma faute?

ISABELLE. — . Je comptais sur un peu de bonne volonté de part et d'autre... sur sa tendresse... sur...

GEORGES. — Ah ! voilà bien le grand tort l

Vous comptiez sur ce que vous désiriez, tout simplement. Je vous ai assez prévenue, j'ai rabâché.... maintenant, vous êtes socialement responsable de nous! je ne m'en mêle plus, je ne veux rien savoir ! Je suppose que vous avez réfléchi,., alors, la paix! Il fallait tout prévoir.

ISABELLE. - — J'espérais appuyer sur un terrain quelconque, mais rien!.. Elle se dérobe à toute guérison.

GEORGES. — Guérison! Vous parlez tout le temps de ça comme d'une maladie!

ISABELLE, — C'en est une! .. et contagieuse encore !

GEORGES — A vous entendre, on dirait tout le temps qu'il y a un agonisant dans la maison ! J'en arrive à marcher sur la pointe des pieds... Alors, faites l'opération, sapristi !

ISABELLE. — C'est par vine lente hygiène que j'espérais...

GEORGES. — Par un régime, dites donc le mot!... Tout le temps, à Paris, que vous me découvriez vos intentions, ce mot me venait aux lèvres : Un régime. Bains le matin.., bain le soir... gymnastique suédoise... promenade... travail à cinq heures...

ISABELLE. — C'est Cela, appelez-moi pion, tout de suite!... Je suis le pion!

GEORGES. — Tout ce quo VOUS me dites là, je l'ai prévu, tout noté... (Sortant un carnet.) dans mon almanach prophétiîjue pour 1900... Tenez, le 26 septembre... (Il consulte le carnet.) Ah! non, vous êtes en avance!

ISABELLE. — Avouez-le, vous êtes extraordinaire! Rien ne vous enlève votre bonne humeur ! Mais votre sourire, au moins, expliquez-moi votre sourire !

GEORGES. — Impatiente!... Joconde, depuis le temps, n'a pas encore expliqué le sien!... Voyez-vous, Isabelle, c'est des idées à moi, des petites idées à moi... Dans la vie, je ne sais jamais s'il faut rire ou pleurer... ou plutôt, j'ai la sensation très nette qu'il faut à la fois rire et pleurer des mêmes choses, car toute chose a une double face, l'une drôle et l'autre... pas très drôle... et je ne sais jamais laquelle est la bonne. Ce n'est peut-être d'ailleurs ni l'une ni l'autre!... En tout cas, je n'ai pas assez confiance pour me laisser pleurer ; c'est pourquoi je commence toujours par sourire.. = par peur des dieux, avec la juste crainte d'un comique supérieur. C'est plus prudent.

ISABELLE, avec mépris. — Philosophe !

GEORGES, tout d\in coup, il la saisit à plein hras. — Et puis, ce n'est pas tout ça!... Il y a quelque chose qui me fait tranquille et patient : tes baisers,., oui, tes baisers à toi, les tiens, ceux que tu m'as donnés, car je te les ai arrachés... car ils ont passé tes lèvres serrées... car il su bien fallu que tu cries ta volupté...

ISABELLE. — Tais-toi!... tais-boil...

GEORGES. — Ah! nie-le donc un peu!...

j'en ai encore la brûlure et le désir!

L'Hnchantement

isAïniLLE. — Tais-toi... je t'en conjure!

GEORGES. — Que m'imparte, dès lors! J'ai ie sentiment calme de la victoire, et de l'atfcente ausisi. Pourquoi ne veux-tu pas que je soiis heureux, réponda, toi que, si je le voulais, je défierais de sortir de ces bras-là!... Ne te cache pas la tête ainsi, va, lève-la haut... lève-la! {Il lui relève la tête.) Tu pleures ?

ISABELLE. — Oui, un peu... Tu n'aurais pas dû dire cela... tu as eu tort.

GEORGES. — Oh ! Isabelle !

ISABELLE. — Laisse, laisse... (Elle passe.) Je suis, à mon tour, nerveuse aujourd'hui... Et puis, que oc soit fini!... Je ne sais ce que j'avais, un besoin. malsain de parler... On a tort. Cessons.

GEORGES. — Mais tu m'en veux.

ISABELLE. — Je te jure que non .. C'est moi qui me juge absurde. Remonte travailler... et redevenons sérieux. (Elle va à la sonnette et sonne.) A propos de choses sérieuses, j'attends toujours le notaire pour l'acte. Es-tu passé chez lui, mercredi? Qu'a-t-il dit de ma lettre?

GEORGES. — Mercredi?... non, je n'y suie pas passé... je n'ai pas eu le temps... J'irai demain.

ISABELLE. — Comment, tu n'as pas eu le temps de deux heures à sept? Qu'as-tu donc fait à la ville?

GEORGES, embarrassé. — Ben, pas mal de «mmissions. . . je me suis attardé chez le ^ellier... Et puis la vie de province, déjà!... J'ai flâné au café Lebrault, avec des amis.

ISABELLE. — Jusqu'à scpt heupes ?

GEORGES. — Je te demande pardon... j'enverrai le ooc'ier demain matin... Il n'y a pas de mal.

ISABELLE. — Merci.

Silence.

GEORGES. Quoi ?

ISABELLE. — Rien... bonsoir.

GEORGES. — Je croyais que tu me disais quelque chose.

LA BONNE, entrant. — Madame...

ISABELLE. — Voulez-vous appeler M^'^ Jeannine, et...

Elle s'arrête, attendant que Georges veuille bien sortir.

GEORGES. — Eh bien! je vous laisse, je vais finir ma page.

Il sort.

ISABELLE, à la bonne. — Dites-lui que c'est pour essayer des chapeaux...

LA BONNE , cVun air confidentiel. — Madame, je dois prévenir madame que M"« Jeannine s'est enfermée dans sa chambre, hier soir, à double tour... J'.ai eu très peur... je l'ai surveillée... j'ai vu la lumière jusque très tard.

ISABELLE, impatientée. — Mais oui...

mais oui... je sais!

LA BONNE. — Je dis ça.

dame m'avait recommandé.

• ISABELLE. — Oui... OUI... allez.

parce que ma-

Page 1