‹ MandrinChapitre 104 sur 266 · En date du 15 octobre 1754. Archives du Puy-de-Dôme · texte numérisé non relu

En date du 15 octobre 1754. Archives du Puy-de-Dôme

raient qu'ils étaient venus avec la résolution de massacrer, ceux qui ne leur obéiraient pas. Les scènes connues se répètent : descentes chez les buralistes et les entreposeurs, obligation d'acheter du tabac de contrebande, promenade des malheureux débitants par la ville de maison en maison, sous bonne escorte, afin de leur faire emprunter les sommes exigées. Quand les nommés Mayet, Coppat et Douvreleur, marchands de tabac, représentèrent « que leur débit était très médiocre, qu'ils n'avaient point chacun trois louis à leur disposition », ce furent des jurements : on allait leur brûler la cervelle et incendier leurs maisons. Les contrebandiers enfoncèrent les portes de leurs armoires, mirent sens dessus dessous leurs garde-robes, fouillèrent jusque dans leurs poches. Ils tirèrent dans l'intérieur de leurs demeures des coups de fusils dont vitres et meubles furent brisés. Chez Douvreleur, ils répandirent six livres de poudre sur la paillasse du lit, faisant le geste d'en approcher une mèche allumée ; chez Mayet, ils portèrent du chanvre et de la braise, avertissant d'ailleurs les habitants d'Ariane que s'ils s'avisaient de soutenir leurs débitants de tabac ou de sonner le tocsin, ils mettraient le feu à la ville. Puis, de maison en maison, la promenade des malheureux entreposeurs recommença.

Les contrebandiers les bourraient de la crosse de leurs fusils, leur disant :

« Marchez, J... F..., pour nous fournir d'argent. Allons partout où il s'en trouvera ; car s'il en fallait pour nous faire pendre, vous en trouveriez d'abord1. »

Enfin, en les traînant et en les maltraitant comme des criminels, ils firent ramasser aux sieurs Mayet père et fils

4. Paroles rapportées dans la déposition des notables d'Ariane. Archives

760 livres, à Douvreleur 1 000 livres et i 800 livres aux deuxCouppat. Dans les boutiques, ils prirent les marchandises qui leur convenaient, « à prix de contrebandier ». Les débitants recevaient des ballots de tabac et des reçus signés cette fois « Monsieur Mandrin » ; car le jeune capitaine les fit écrire par l'un de ses hommes. Ils ne sont pas de son écriture.

Les Mandrins quittèrent Ariane à six heures du soir, pour atteindre le même jour encore la Chaise-Dieu, où, dès leur arrivée, leur chef établit un poste au pied du clocher de l'église afin d'empêcher qu'on n'y sonnât le tocsin. Les buralistes s'étaient enfuis. « Richard père, assisté du sieur Pissis, médecin, sortit sa femme, qui était dans le lit, malade, par une porte de derrière »; il courut lui-même s'enfouir au fond d'une grange, sous un tas de paille. Les portes des divers débits de tabac furent enfoncées à coups de crosses. Étaient restés au logis, soit le fils, soit la fille, ou les servantes. Les contrebandiers entendaient leur faire prendre de leurs marchandises pour 10000, 15 000, 20 000 livres. Ils menaçaient de mettre le feu aux maisons. A cet effet ils portaient des mèches enfoncées dans les canons de leurs carabines et disposaient des tisons sur les planchers. Le PèreMalevergne, célerier de l'abbaye, et l'abbé Belladier, régisseur des revenus du cardinal de Rohan, abbé de la Chaise-Dieu, prêtèrent de l'argent aux buralistes. Mandrin était descendu à l'enseigne du Saint-Esprit, où se vinrent faire les transactions et où il délivra quelques-unes de ses célèbres quittances. Il reçut de Richard père et fils une somme de 2 000 livres, pour laquelle il « fit jeter dans leur boutique quatre ballots de tabac » pesant 340 livres.

Les contrebandiers régnèrent ainsi en maître à la Chaise- Dieu, depuis leur arrivée, le 13 octobre sur les neuf heures du soir, jusqu'au lendemain deux heures après midi qu'ils

partirent. Ils avaient mis des postes dans les divers quartiers, ne laissant passer et circuler dans la ville que ceux qui leur plaisaient '.

En quittant la Chaise-Dieu, les Mandrins prirent la route du Velay. On voit ici encore la rapidité de leurs mouvements. Depuis Thiers jusqu'à la Chaise-Dieu, ils avaient couvert, en quarante-huit heures, une distance de cent kilomètres, en dépit des stations qu'ils avaient faites à Ambert et à Ariane2.

Un de leurs biographes écrira :

Hé! qui me fournira des jambes Pour suivre ces chasseurs ingambes?

Qu'ils vont vite el qu'ils tirent droit»!

Une partie des troupes qui avaient pénétré en France sous la direction de Mandrin, le 4 octobre, s'était détachée du corps principal, pour marcher sur Saint-btienne, où elle avait trouvé le meilleur accueil. Au point que les compagnons s'y étaient installés. A Saint-Éticnnc, durant le jour, nos contrebandiers vendaient publiquement leur tabac, leurs flanelles et leurs indiennes ; ou bien ils se promenaient sur la place, dans les rues, avec leurs fusils doubles, leurs sabres et leurs pistolets ; la nuit ils allaient par pelotons, chantant et jouant du tambour de basque4. Saint-Etienne devenait la Capoue des contrebandiers. Loin d'imiter l'activité inlassable de leurs camarades, ils s'y oubliaient dans les

1. Les faits sont connus en détail par la déclaration des débitants de tabac et des aubergistes de la Chaise-Dieu, recueillies le 14 octobre 1754, par Marcelin Olier, sundélégué de l'intendance d'Auvergne, publ. par Ulysse Rouchon, les Exploits de Mandrin, p. 37-44.

2. L'intendant d'Auvergne an contrôleur des Finances, 19 oc 1. 1754, Qermont.

4. Relation (16 oct. 1751) de M. Berlin, intendant à Lyon. Communication de M. Antoine Vernière.

fc. *.

plaisirs. Pour renforcer leur attirail de guerre, ils marchandèrent à la manufactures d'armes deux pétards, « dont ils se fabrique journellement à Saint-Etienne pour l'armement des vaisseaux ». Mais on ne s'entendit pas sur le prix. Il arriva que des cavaliers de la maréchaussée du Puy voulurent emmener de Saint-Etienne à Lyon quatre déserteurs. Les Mandrins les forcèrent à lâcher leurs prisonniers. La population, prenant une fois de plus le parti des contrebandiers, poursuivit la maréchaussée à coups de pierres, « Les Mandrins sont maîtres de la ville, écrit l'intendant de Lyon, et les ouvriers leur paraissent dévoués l ».

L'administration finit par s'émouvoir*. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, cent huit dragons arrivèrent secrètement, sur les minuit ; car c'étaient à présent les gendarmes qui arrivaient en se couvrant des ténèbres et à pas de loups, comme des voleurs. Six des contrebandiers furent saisis dans leur lit, au logis Saint- Denis. L'un d'eux, ayant fait mine de saisir son pistolet, fut tué par un officier3. Parmi eux, leur chef, La Mouche. 11 était de ceux qui donnaient des quittances signées du nom de Mandrin. On les conduisit dans la prison seigneuriale, au cachot du Lion d'Or*.

Mandrin, de son côté, avait été attaqué sur la route de la Chaise-Dieu au Puy, entre Fix et Saint-Geneix, par un détachement des hussards deLenoncourt. Mais il n'était pas, lui, dans -son lit. Les hussards de Lenoncourt furent mis en déroute * et les Mandrins entrèrent en bon ordre dans la pittoresque capitale du Velay.

1. Lettre du 27 octobre 1754. Communication de M. Antoine Vemière.

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