‹ MandrinChapitre 106 sur 266 · Inventaire publ. par Ul. Rouchon, p · texte numérisé non relu

Inventaire publ. par Ul. Rouchon, p

déjà, et à quatre reprises, ils avaient allumé la chandelle, mais chaque fois ils avaient renoncé à leur dessein sur les prières d'une religieuse, une sœur de Saint-Charles1, qui les suppliait, à mains jointes, de ne pas créer de nouveaux malheurs. Il y avait chez ces hommes, jusque dans leurs plus violents excès, un fond de bonté réelle et que Ton pourra comparer avec celle de leurs adversaires.

Les Mandrins couronnèrent leur journée en se rendant, comme de coutume, aux prisons, afin d'en faire sortir les détenus pour désertion ou pour contrebande. Ils espéraient y trouver un des leurs, nommé Rochette, qui y avait été enfermé trois semaines auparavant ; mais on avait brûlé à nos compagnons la politesse en transférant le prisonnier en lieu sûr et qui ne put être découvert.

Les contrebandiers sortirent du Puy durant la nuit du 16 octobre, pour arriver le lendemain à Pradelles, où ils réclamèrent 10000 livres à l'entreposeur, mais se contentèrent de 2000 livres, pour lesquelles ils laissèrent quatre balles de tabac2. A Langogne, le 18, ils en obtinrent 7000. Nos compagnons y arrivèrent au nombre de 140. « Ils ont profité, pour se jeter sur les quartiers, du temps du changement des troupes », écrit M. de Saint- Priest, intendant du Languedoc. Puis, par les plateaux élevés et incultes que domine le mont Mézenc, ils atteignirent Tence en Vivarais, dans la soirée du 19. De l'entreposeur de Tence, les Mandrins eurent 2000 livres, en échange de quatre ballots de tabac. Le lundi 21, à quatre heures du soir, ils entrent à Saint-Didieren-Velay, aujourd'hui Saint-Didier-la-Séauve. Ils y passèrent la soirée à rendre visite à M. Mol lin, entreposeur des tabacs

1. Mémoire de l'intendant du Lyonnais & celui d'Auvergne publ. par Ul. Bouchon, p. 81.

2. L'intendant d'Auvergne au Contrôleur général, 17 oct. 1754. Archives deFHérault,Cim.

et à quelques revendeurs de sel, desquels ils tirèrent 2400 livres à leurs conditions ordinaires ; et, durant la nuit, ils pillèrent les maisons des employés des Fermes qui s'étaient enfuis, à l'exception d'une seule, car le gâpian qui l'habitait était également aubergiste et leur avait fourni du vin. Jamais bon procédé ne trouva Mandrin paresseux à en rendre témoignage.

Les Mandrins quittèrent Saint-Didier le 22 octobre, dans la matinée, après avoir soldé leurs dépenses dans les auberges1. Ils pénétrèrent dans le Forez et firent ce même jour, après une course de six lieues, leur entrée à Saint- Bonne t-le-Château, sur les trois heures de l'après-midi. Descente chez les divers hôteliers qui doivent fournir du fourrage aux chevaux; visite à M. Gaudin, entreposeur des tabacs et en même temps receveur du grenier à sel, à qui Ton réclame 10000 livres, pour une quantité d'excellent tabac qu'on va lui fournir; mais Gaudin n'a que 1 816 livres chez lui. Il offre tout ce qu'il a en or, argent, monnaie ou vieilles espèces. Il est bourré de coups de crosse; on lui met des canons de fusil à « bout touchant »; finalement on le promène à son tour, par la ville, deux heuresdurant, pour lui faire emprunter chez ses amis et connaissances, ici 43 louis, ailleurs 456 livres; de M. Rony, changeur, il obtint 264 livrés, de l'abbé Grimaud, 60 livres. « Ils n'ont enfin abandonné ledit Gaudin, que lorsqu'ils l'ont vu excédé de lassitude, pour avoir été conduit dans tous les endroits et à toutes les maisons de la ville pendant plus de deux heures et à trois reprises différentes, et qu'il n'y avait pas à espérer qu'il pût trouver quelque autre argent2. »

1. Relation de M. Berlin, intendant de Lyon. Communication de M. Antoine Vernière.

2. Les scènes de Bonnet-le-Château reconstituées d'après les procès-verbaux dressés, sur les déclarations des intéressés et des témoins, par

Chez la veuve Antoine Tarchier, débitante de tabac, par les mômes procédés, « la bouche du fusil à la face », les contrebandiers obtiennent 300 livres contre un reçu et une benne de « tabac prohibé ».

Puis la visite obligatoire aux maisons habitées par des gâpians. Mais ceux-ci s'étaient mis en campagne. Us étaient en tournée « pour l'intérêt des Fermes ». La femme de Jean Chalus, brigadier, a fait barricader sa porte. Les Mandrins grimpent par la fenêtre, dont ils enfoncent le châssis vitré. Ils vident les armoires, pillent la garde-robe, jettent dans la rue les paquets de linge, les habits, les draps, la batterie de cuisine, détruisent les livres de compte. La serrure d'un coffre, qu'ils trouvent fermé, est fracassée d'un coup de feu; ils emportent treize louis d'or et une paire de pistolets. Us emportent même un coupon d'étoffe qui avait été baillé à la dame Chalus pour son travail de couturière. Le lendemain la pauvre femme ne possédait plus que deux matelas et deux habits de son mari sauvés par une voisine. Même scène chez la femme d'André Gaignaire, « employé ». Les Mandrins prennent tout, complets de drap, culottes, chemises, bonnets de nuit, pistolets, couteaux de chasse; et ils se retirent en jurant et menaçant que son mari ne restera pas huit jours en vie, s'il ne se démet immédiatement de son maudit emploi.

Les contrebandiers quittèrent Saint-Bonnet-le-Château entre huit et neuf heures du soir; ils passèrent la nuit à Moingt et entrèrent dans Montbrison le 23 octobre, à onze heures du matin. Ils étaient encore 150 compagnons.

Mandrin allait trouver à Montbrison un receveur des

Jacques-Laurent Verchère, capitaine-châtelain et juge royal de Bonnet-le- Chàteau, publ. par Vincent Durand, Louis Mandrin à Saint-Bonnet-le- Château, dans Recueil de Mémoire* et documents sur le Forez, publications de la Société la Diana, IV (1878), 161-176.

Fermes, M. Bail lard du Pinet, qui devait enfin être homme & l'attendre et à lui tenir tète. M. du Pinet sut comprendre Mandrin et lui parler, aussi lui devons-nous l'une des pages qui nous font le mieux pénétrer dans l'esprit du célèbre contrebandier.

Les Mandrins mirent donc pied à terre devant la maison de M. Pierre Baillard du Pinet, receveur du grenier à sel. Celui-ci, prévenu, s'était renfermé chez lui. Comme les contrebandiers se mettaient à heurter violemment à la porte et à menacer de tout briser, du Pinet leur dit de la fenêtre qu'il leur ouvrirait, s'ils lui promettaient de ne pas le tuer et de n'entrer qu'en petit nombre. Mandrin s'avança et lui répondit que, sur les deux points, il pouvait être rassuré1.

La porte s'ouvrit et Mandrin entra, lui dixième. Il demandait au receveur 20000 livres en échange du tabac qu'il allait lui livrer. Le receveur accueillit le bandit avec fermeté, mais avec politesse. 11 l'introduisit avec ses compagnons dans son salon, où il les présenta à sa femme, à sa sœur et à sa mère, nullement effrayées, et qui ne tardèrent pas à se mêler à une conversation commune. Celle-ci glissait d'un sujet à l'autre. Mandrin, qui avait le bras en écharpe, racontait comment il avait été blessé au Puy. 11 souffrait beaucoup et demanda incidemment s'il ne serait pas possible de faire venirun chirurgien pour le panser. M. du Pinet se leva et donna ordre à un domestique d'aller quérir un chirurgien. Dans ce moment, Mandrin était très las. Il était affaibli par le sang qui coulait de sa blessure. Mme du Pinet lui offrit de lui faire préparer un bouillon. 11 accepta, et gracieusement la dame se rendit à la cuisine pour y recommander à la cuisinière de préparer ce bouillon avec soin.

1. Ces faits et les suivants, d'après la relation de M. Bertin. intendant de Lyon, qui écrit d'après les rapports & lui adressés par M. du Pinet lui-même. Communication de M. Antoine Vernière.

L'auteur de la Mandrinade assista à la scène et la rapporte

en ses vers burlesques, dans le style mis à la mode par

Scarron :

Une dame, en fin cotillon, Court aussitôt à sa cuisine, Ordonnera sa Catherine D'en mettre vite un sur le feu1...

Notre poète — appelons-le «poète », puisqu'il écrit en vers — est frappé par le ton d'autorité de Mandrin, par son allure hautaine. Il ne daigne pas dire merci à l'accorte soubrette qui lui sert son potage.

De bon cœur dans ma peau j'enrage De voir, dans la fleur de son âge, Ce beau tendron au cuir poli Servir, sur un drap bien blanchi, Ce bouillon à ce méchant traître, Qui, le prenant d'un ton de maître, Ne lui dit pas : « Bien obligé. »

Cependant le domestique, envoyé à la recherche d'un chirurgien, revenait tout penaud. Il ne s'en trouvait pas dans tout Montbrison qui consentît à venir soigner Mandrin. Alors Mme du Pinet, qui décidément avait pris le « brigand » en sympathie, offrit de sortir elle-même pour aller quérir un praticien. L'un des contrebandiers, qui répondait au nom de « Chevalier », voulut l'accompagner, avec ses armes. « A la vue de mes armes, disait-il, le chirurgien se décidera; » et il sortit avec Mme du Pinet. Ce Chevalier n'était autre que le frère de Mandrin, Claude, qui avait alors vingt-trois ans. « Chevalier » était son nom parmi les contrebandiers 3. A

1. L'auteur de la Mandrinade déclare expressément qu'il assista à la scène. Elle est confirmée, en ses détails essentiels, par Terrier de Cléron, Abbrégé, p. 32, et par le rapport de l'intendant de Lyon.

3. Lettre de M. de Chavigny, du 25 mai 1758. A. A. £., ms. 356 Suisse, f. 201.

Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, Claude avait exercé le métier de peigneur de chanvre. Il était de taille moyenne, plutôt petit. Il avait avec son frère aîné un air de ressemblance, un air de famille, des cheveux châtain clair tirant sur le blond, des yeux gris. Sa barbe était de la môme couleur que ses cheveux. Il avait une jolie figure l.

Tandis qu'on était à la recherche du chirurgien, Mandrin, sensible à la sympathie qui venait à lui, se laissait aller à confier le fond de ses pensées à M. du Pinet. « C'est un homme grand, froid dans la conversation, écrira le receveur du grenier à sel. Il convient qu'il fait un mauvais métier. » Mandrin s'excusait de l'avoir entrepris à force ouverte, sur les pertes que les Fermiers lui avaient fait subir dans son entreprise de Montpellier (l'affaire des mules). Comme M. du Pinet lui représentait que sa blessure avait besoin de repos, il répondait qu'il ne pouvait en prendre en France, mais qu'il serait bientôt en pays étranger et que là, il se reposerait. Les deux autres chefs parurent à M. du Pinet des jeunes gens qui étaient « sans grande qualité pour leur métier ». On a vu que l'un d'eux était Claude Mandrin, et le second François- Saint-Pierre, dit le Major, de qui il a déjà été question.

Les autres contrebandiers, qui étaient entrés et qui s'intéressaient peu à ces considérations d'un ordre général, « revenaient toujours à demander 20 000 francs au receveur ». Celuici pria alors Mandrin d'entrer seul avec lui dans son bureau. Il lui montra ses livres, lui justifia que sa recette ne s'élevait mensuellement qu'à 7000 livres, qu'il payait dès que le mois était expiré. Dans le moment, il n'avait que 5002 francs en caisse. Mandrin, qui entendait raison, lui dit alors qu'il le tiendrait quitte pour 6000 livres, mais en le suppliant de lui

1. Signalements annexés au manifeste du Sénat de Savoie. i*r mars 1757, publ. par J.-J. Vernier, p. G0.

garder le secret de cette concession, à cause de sa troupe, dont il ne faisait pas ce qu'il voulait. Comme il manquait 1000 livres à M. du Pinet pour parfaire la somme. Mandrin lui dit qu'il les lui ferait prêter par le receveur des tailles, et il désigna quatre de ses compagnons qui accompagnèrent M. du Pinet chez M. Lecomte, le receveur. Le chirurgien étant enfin arrivé avec Mme du Pinet, Mandrin fut pansé.

Quand les quatre contrebandiers, qui, sur Tordre de Mandrin, avaient accompagné M. du Pinet, virent que celui-ci ne rapportait que mille livres, ils voulurent le forcer à rebrousser chemin. Mais le receveur leur dit que c'était le chiffre fixé par leur chef et ils se calmèrent. L'argent sur la table, Mandrin voulut qu'on dressât de la transaction un procès-verbal régulier. On eut peine à trouver des officiers de justice, aucun notaire ne voulant se mêler de cette aventure ; enfin, le procureur du roi répondit à l'appel et rédigea un procèsverbal en présence de deux conseillers au présidial.

Comme Mandrin avait fait déposer dans la cour de l'hôtel des marchandises pour une valeur de 20000 livres, il fallut remettre le surplus — vu qu'il n'emportait que 6000 francs — sur le dos des chevaux. Il laissa douze balles de tabac et fit recharger le reste, qui consistait en flanelles et en indiennes, * au grand murmure et mécontentement de sa troupe ».

En se retirant, Saint-Pierre et Chevalier querellèrent leur chef de ce qu'il s'était contenté de si peu d'argent ; Mandrin répliqua qu'il savait ce qu'il faisait et qu'ils devaient ae taire.

Durant ces opérations, une poignée de contrebandiers s'étaient rendus à la prison dont ils avaient enfoncé les portes à coups de hache. Ils en tirèrent dix-neuf détenus qui s'agrégèrent à la bande. Il est remarquable que le concierge de la prison, Simon Rajat, quand il fut interrogé sur l'invasion des

bandits, déclara avoir entendu dire la veille à l'un des prisonniers, Louis Charlin, qui s'adressait à ses camarades :

« Réjouissons-nous, Mandrin est à Chazelles. Il doit venir ce soir àMontbrison. Au demain, sur les dix heures, il viendra nous délivrer1. »

Avec les prisonniers qu'il s'était adjoints, Mandrin devait avoir, au sortir de Montbrison, près de 200 hommes sous ses ordres; une partie d'entre eux prirent une destination qui nous est inconnue. Une centaine d'hommes entrèrent ce même jour, mercredi 23 octobre, avec Mandrin, à Boën-sur- Lignon, vers les sept heures du soir.

Ils se transportèrent chez les différents débitants de tabac, et leur réclamèrent une somme totale de 2000 livres pour lesquelles ils leur offraient du tabac et des étoffes. C'étaient tous de pauvres petits marchands sans ressources. A dix heures du soir, à l'auberge de la Croix- Blanche, où Mandrin était descendu, les débitants de tabac arrivèrent tous ensemble. A la demande de Mandrin, ils s'étaient fait accompagner du capitaine-châtelain et des divers officiers de la ville et prévoté de Boën. Le curé du lieu et les recteurs de l'hôpital leur avaient prêté les deux mille livres demandées. Ils reçurent en retour quatre ballots couverts en serpillière, dont deux ballots de tabac et deux d'indiennes. Un procès-verbal fut dressé par le commis-greffier et Mandrin signa avec le capitaine-châtelain, le juge Girard, le procureur fiscal, le commis greffier et les divers débitants2.

Dans la nuit du 23 au 24 octobre, à Villemontais, les

Page 1