Ibid
3. Journal de l'abbé d'Aurelle et Archives de la Dr6me> B 1304, f. 294.
4. Jugement du 19 mars 1756. Archives de la Drame, B 1304, f. 294.
En quittant Cluny, vers Mâcon, l'horizon s'agrandit. Ce sont des plateaux inclinés, couverts de champs tondus, car les récoltes ont été faites ; vastes étendues de chaumes roussis au soleil. Les contrebandiers gravissent les cols de ces derniers contreforts des Cévennes ; à leurs pieds, du côté de l'Est, où ils se dirigent, les plaines de la Bresse, de la Dombes et du Dauphiné ; au loin surgissent des masses blanches, immobiles, les neiges des Alpes. La route glisse vers le Sud, où se détachent, parmi les collines, des roches abruptes, taillées en dents de scie, les roches de Solutré et de Vergisson. La terre a des teintes rougeâtres, les sommets sont couverts de bruyères. La route coupe les vallons, elle grimpe les côtes, elle suit les ombrages de la petite Grosne. A mesure qu'on approche de Mâcon, les villages se multiplient. Mais les Mandrins ne pénètrent pas dans la ville ; ils passent la Saône en amont, le 26 octobre.
Le chemin est bordé de talus herbeux ; il traverse des prés détrempés. Au bord des mares profondes, de vieux saules éclatés montrent leurs entrailles, comme des bœufs entr' ouverts à l'étal des bouchers. La prairie se développe en hémicycle, Cotisée immense, dont les collines du Maçonnais paraissent les gradins. Des troupeaux nombreux, conduits par des pâtres qui chantent. Insensiblement le sol s'élève.
Sur la route de Pont-de-Vaux, les Mandrins s'avançaient en bon ordre quand vient à leur rencontre un postillon de grande maison. Celui-ci, à leur vue, épouvanté, tourne bride.
Le baron d'Espagnac, mestre de camp dans les armées du roi, avait pris une part importante à la victoire de Fontenoy, comme aide de camp du maréchal de Saxe. Il venait d'être nommé, le 16 octobre 1754, gouverneur mili-
CINQUIEME CAMPAGNE 2St
taire de la Bresse, du Bugey et du pays de Gex. Le siège de son état-major était à Bourg, d'où il devait diriger les corps de troupes placées dans le pays pour combattre les contrebandiers. En compagnie de son chef, le comte de Tavanes, gouverneur de Bourgogne et de Bresse, Espagnac parcourait, en chaise de poste, le pays où il allait avoir à exercer 9on commandement. A sa grande surprise il vit revenir le postillon — qui, selon l'usage, précédait sa voiture — dans un état d'effarement qui lui laissait à peine l'usage de la parole.
Au fait, voilà que, au tournant de la route, débouchent une centaine d'hommes, sous les ordres du célèbre contrebandier1.
Force fut au baron d'Espagnac de faire arrêter la voiture, de décliner ses nom et qualités. Mandrin connaissait les hauts faits de Maurice de Saxe et considérait comme un honneur de pouvoir entrer en contact avec un officier qui avait été l'un de ses principaux auxiliaires. Et il avait une faveur à lui demander.
« Une faveur!
— Je vous serais très reconnaissant, Monsieur le mestre de camp, de vouloir bien passer mes gens en revue et de les faire manœuvrer pendant quelques minutes. »
Il ne s'agissait pas de refuser. Mandrin céda au baron d'Espagnac son propre cheval et il le suivit modestement sur la monture d'un de ses hommes.
La revue se passa selon toutes les règles militaires et l'aide de camp du maréchal de Saxe se déclara émerveillé de l'exactitude et de la rapidité qu'il avait constatées dans
1. Le minisire de la guerre au baron d'Espagnac, 2 nov. 1754, A. Gms. 3386, n* 5.
les mouvements de cette troupe d'élite. Sans doute il exagérait.
Peu après, à Bourg-en-Bresse, Mme d'Espagnac recevait, en un rouleau de carton, une étoffe des Indes de l'impression la plus fine, dont M. le mestre de camp n'eut pas de peine à deviner la provenance 1.
Les Mandrins arrivèrent le 26 octobre à Pont-de-Vaux, qui a de vieilles portes à beffroi, sur la Reyssouze, aux eaux louches, teintées de vert, comme mêlées d'absinthe, bordées de saules et d'acacias. Du pont de la ville, on entend le vieux moulin qui fait tic tac au fil de l'eau ; on entend le clapotis des lavandières agenouillées parmi les piles de linge blanc. Une rue unique, en ellipse, comme à Nantua, aux gros pavés rocailleux, aux larges banquettes, où s'étale, orgueilleuse, la maison du bailli ; une rue à pignons couverts en tuiles rouges, où sont percées au rez-de-chaussée de larges baies en plein cintre, les devantures des magasins.
Après avoir mis en liberté un déserteur retenu dans les prisons de la ville *, les contrebandiers se répandirent dans les cabarets, burent à leur coutume, payèrent de même et se gîtèrent pour la nuit3.
Au sortir de Pont-de-Vaux, la route de Saint- Amour court
1. Silhouettes et anecdocles littéraires, publ. par Elle Berthet, Revue de France, XXIV (1877), p. 341-44. Anecdote rapportée par le fils du baron d'Espagnac qui dit la tenir de son père. D'autre part, la rencontre indiquée du baron d'Espaçnac avec les Mandrins est fixée par une lettre à lui adressée par le ministre de la guerre, 2 nov. 1754, en réponse à une lettre de d'Espagnac du 23 octobre précédent. Archives de la Guerre, ms. 3386, n° 5. — J.-B. -Joseph Damazel de Sahuguet, baron d'Espagnac, né en 1700, aide de camp du maréchal de Saxe à Fontenoy, nommé gouverneur de la Bresse le 16 oct. 1754, maréchal de camp le 20 février 1761, gouverneur des Invalides (où l'on voit son tombeau) de 1766 à 1783. année de sa mort. Son fils, ancien conseiller au Parlement, fut Président de la Chambre des pairs sous Louis-Philippe.