Laval, 1667, in-18 de 62 pages
livrent continuellement à un commerce contraire aux lois ; les enfants s'y forment de bonne heure sous les yeux de leurs parents. »
Faux sauniers et gabeleurs étaient donc, sur tous les points de la France, en guerre perpétuelle, guerre séculaire.
C'est pour obvier à l'impossibilité où l'on se trouvait de mettre obstacle à la contrebande du sel, que Ton avait imaginé, dans les'pays de grandes gabelles, cette obligation pour chaque habitant d'aller acheter au grenier de la Ferme un minimum de sept livres de sel par an. Il y avait donc là tout au moins un premier approvisionnement pour les ménages, qu'on était certain d'arracher à la contrebande et d'assurer au fisc. Mais si la quantité de sept livres était suffisante à la consommation du pauvre, elle ne l'était pas à celle du riche ; puis il y avait tous les usages de la vie où le sel est nécessaire, les salaisons, les conserves, etc. La contrebande trouvait donc encore à s'exercer. On en arriva ainsi, par une conséquence nécessaire, — tandis qu'on obligeait les habitants des pays de grandes gabelles à acheter individuellement sept livres de sel par an, — à défendre aux habitants des districts limitrophes d'en acheter par an plus de 14 livres par tète, de crainte qu'ils n'en fissent passer à leurs voisins.
En sorte que si les uns se plaignaient de ce qu'on les obligeât d^ acheter trop de sel, les autres se plaignaient de ce qu'on les empêchât d'en acheter suffisamment.
Procès-verbaux, saisies, arrêts, condamnations, amendes et peines afflictives tombaient dru comme grêle. Les édits défendaient expressément aux juges de modérer les peines fixées par les ordonnances en matière de « faux sel ». Le Contrôleur général lui-même avouait bon an mal an 3500 arrestations pour délits de gabelle, réparties entre 2340 hommes, 900 femmes et 260 enfants ; un nombre infini de visites domi-
ciliaires ; plus de 6 000 saisies ; 500 condamnations au fouet et aux galères. Le tiers du nombre total des galériens étaient des condamnés pour délit de gabelle.
Les pénalités étaient d'une rigueur extrême. « Tristes effets, dira Necker, d'une constitution vicieuse, qui fait des peines, ce frein sacré déposé entre les mains du souverain, un besoin continuel du fisc1. »
Darigrand, ancien employé aux gabelles, met sous nos jeux ces deux tableaux, comme en un diptyque :
« Dans ce village, une famille tout en larmes défend contre des huissiers les haillons qui la couvrent; déjà une voiture est chargée d'une vingtaine de gerbes de blé, glanées par les enfants, elles étaient destinées à nourrir ces infortunés le mois de décembre. Ces malheureux n'ont pas été assez opulents pour saler leur soupe, et on a décerné contre eux une contrainte pour la quantité qu'on a jugé qu'ils auraient dû consommer de sel. Il se fait des milliers d'exécutions pareilles dans le royaume, et à peine les meubles vendus suffisent-ils pour payer les frais. »
Mais un spectacle « plus réjouissant » arrête notre avocat quelques pas plus loin :
« Des juges ont quitté leur robe, et, mêlés avec leurs greffiers, des receveurs, des commis, je les vois tous travailler avidement à répartir entre eux un monceau de sel. C'est un bon de masse. On nomme ainsi ce que tous ces gens, préposés à la distribution du sel au peuple, ont eu l'adresse de retrancher sur la portion de chacun : sous prétexte de marquer le sel, on y a mis plusieurs mesures de terre; l'on a eu soin que la trémuie, ou entonnoir, qui reçoit le sel pour