‹ MandrinChapitre 88 sur 266 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

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chefs contrebandiers qui, jusque-là, avaient opéré d'une manière indépendante, étaient spontanément venus se ranger sous ses ordres, avec leurs adhérents \ Il pénètre ainsi en France, à la tête de la troupe de margandiers la plus nombreuse que Ton y ait encore vue ; deux ou trois cents hommes, en comptant les valets qui conduisent un convoi de 98 chevaux chargés de tabacs et d'étoffes.

Les Mandrins s'intitulent « voyageurs et marchands contrebandiers ». Ils passent sous le feu des canons de l'Écluse et franchissent la Valserine à six heures du soir. Un détachement de fusiliers, fourni par la garnison de Châtillon-de- Michaille, était établi au pont de Bellegarde. Leur logis, à dix pas du pont, avait été entouré d'épaulements qui en faisaient une manière de fortin. Les fusiliers, qui s'y trouvent en sûreté, n'ont garde d'en sortir.

La poste aux lettres de ce jour est retardée; Mandrin l'a arrêtée afin de prendre sur elle l'avance nécessaire au succès de son entreprise, car il ne doutait pas que les lettres expédiées de Genève n'annonçassent sa nouvelle expédition.

Mandrin prend le chemin de Nantua par la vallée de la Valserine. La route du col de la Faucille, riante d'abord, devient solitaire et sauvage à la hauteur duCrét de la Neige et du Reculet. Avec sa troupe, il suit la rivière jusqu'à Châtillon-de-Michaille, qui se voit de loin perché sur son promontoire. Après Châtillon, le lit de la Valserine prend la direction du Nord, tandis que la route de Nantua, barrée par la montagne, oblique à gauche, pour retrouver la gorge où elle doit s'engager. Au fond du ravin gronde la Semine, affluent de la Valserine, rebondissant et brisant ses eaux sur

4. Le baron d'Espagnac au ministre de la guerre, 16 déc. 1754, A. G. ras. 333i,n«339.

les rochers. Ni culture, ni maisons. Les montagnes, qui enserrent le défilé, sont trop abruptes pour que l'homme ait pu y accrocher sa demeure. La route fuit sur une pente égale, en légères sinuosités, très blanche au milieu des sombres forêts de chênes et de hêtres, parsemées de rochers aux formes pittoresques. Une solitude faite de rocs et de verdure, où Ton rêve aux ermites du vieux temps. En se retournant, on aperçoit le Credo, les derniers escarpements du Sorgia, égratignés de rainures presque à pic, les couloirs par lesquels les bûcherons font glisser les sapins dans la plaine.

Avec un bruit monotone, la Semine coule sur une pente très raide ; le lit, aux endroits où il s'évase, ressemble à un gigantesque escalier. C'est comme les gradins d'un amphithéâtre en ruine. Mais, peu à peu, le torrent devient rivière. Des scieries remplissent de leur bruit joyeux la vallée profonde qui s'élargit enfin à l'endroit où la Semine la quitte à son tour, pour faire place au Combet.

La Semine a guidé les Mandrins jusqu'à Saint-Germain de Joux ; ils arrivent à Notre-Dame-de-Lorette, à des prairies, à des champs d'orge et d'avoine que l'homme a créés autour des rochers. De-ci, de-là, se groupent à présent de rares habitations ; La Voutte, Frébuge, Burlandier. La vallée s'élargit encore. Derrière une forêt de roseaux d'un vert sombre apparaît le petit lac de Sylans, au fond d'un cirque de montagnes sans issue apparente. Sur la gauche de la route que suivent les bandits, le lac étend ses eaux d'un vert plus tendre que celui des prairies. Ils passent à Pisserache, ils traversent Mon tua. Le col tourne, le lac disparatt. Dans l'étroit vallon qui se creuse en tuile sur la droite, parmi les masses noires des sapins, la Doye prend sa source. Ce sont des flaques d'une couleur moirée, à croire qu'on y a versé des pots de minium et des essences. Le ruisseau suit la route

où vont les contrebandiers, la coupe aux Nayrolles et va se jeter dans le lac de Nantua.

Au centre de son paysage de montagnes, qui s'allongent en vagues immenses dans toutes les directions, le petit lac de Nantua miroite, jolie tache bleu saphir, à la lumière du ciel. Deux montagnes à pic l'étranglent comme dans un étau, et, tout au fond de ce fjord paisible, quelques maisons, groupées autour d'un clocher, ont l'air de barques de pêcheurs endormies dans une calangue.

On lit dans un mémoire rédigé à cette date « sur la position des troupes aux ordres de M. le comte de Tavanes, lieutenant-général en Bourgogne â » :

« Nantua est une ville située à l'entrée des gorges du Valromey et sur le grand chemin de Lyon. Elle n'a qu'une seule rue, à l'issue de laquelle on a mis à chaque côté une barrière qui tient lieu de poste. On peut veiller de ces deux barrières à ce qui pourrait se glisser entre les montagnes et la ville. Il y a trois compagnies à Nantua et, comme ce poste est en seconde ligne, à trois lieues de Châtillon-de-Michaille et à trois lieues d'Oyonas, il a ordre de se porter au secours de l'un ou de l'autre s'ils étaient attaqués. Ce poste sert également à défendre les gorges du Valromey au cas que les contrebandiers, ayant passé le Rhône des environs de Seyssel, voulussent tomber sur Nantua par les montagnes du Valromey. Il y a d'ailleurs dans cette ville un grenier à sel considérable. Les contrebandiers ne sauraient attaquer Nantua sans s'exposer à être mis entre deux feux par le poste de Châtillon. »

Cette unique rue de Nantua est en ellipse ; les maisons en sont étroites, avec de jolis balcons en fer forgé ; les fron-

i. Bibl. de F Arsenal, m9. 6449, n* 383.

tons des portes et des fenêtres recroquevillés, dans le style de l'époque. Petits hôtels bourgeois, derrière lesquels des masures antiques, sans âge, se serrent étroitement, si près de la montagne, poussées par elle, qu'elles grimpent Tune sur l'autre, étagées en gradins de reposoir.

Ni les trois compagnies, ni les dispositions stratégiques de M. de Tavanes n'empêchent Mandrin d'entrer dans la ville, sur les onze heures du soir.

Il se fait conduire au bureau de tabac, géré par une dame, comme à Brioude, la veuve Robin. On cogne à l'huis, on éveille la dame, on lui offre du tabac, on exige dix mille livres. Dix mille livres! Mme Robin dans sa caisse n'a que deux cents écus. Quelques-uns des margandiers voudrafent recommencer les scènes de Brioude; mais, cette fois-ci, très rudement, Mandrin leur impose silence :

« Taisez-vous! Personne n'a le droit de parler en ma présence l ! »

Enfin, il donne un reçu pour 700 livres et laisse deux bennes de tabac.

Pendant ce temps, quelques contrebandiers parcouraient la ville, en tirant des coups de fusil. Us menaçaient d'une balle quiconque s'aviserait de mettre le nez à la fenêtre. D'autres cherchaient les gardes dont se composaient les trois compagnies; mais ceux-ci s'étaient « tapis dans leurs paillasses ». Quelques compagnons s'étaient mis à boire dans les cabarets qu'ils avaient fait rouvrir à grands coups de talons de crosses dans les portes. Au fait, les Mandrins employèrent toute cette nuit à boire; car, étant repartis au signal de quelques coups de fusil, après avoir passé à la Cluse, où les

1. Abbrégé, p. 22-23. — L'auteur de YAbbrégé est très exact dans toute cette partie de son récit. Ainsi, il dit que les Mandrins reçurent 700 livres de l'entreposeuse de Nantua et c'est précisément le chiffre indiqué par une lettre datée de Lyon du 20 octobre 1754. Archives de r Hérault, G 1699.

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CINQUIÈME CAMPAGNE m

« his-tan-clac-pan », on veut dire les métiers à tisser, étaient silencieux à cette heure nocturne, ils burent encore i une petite lieue de là, au village de Saint-Martin-du- Fréne, puis encore à Pont-de-Maillac, où ils se reposèrent enfin et dormirent sous la garde de leurs sentinelles. Us n'en repartirent pas moins avant l'aube.

Du lieu dit « Notre-Dame-des-Sept- Douleurs », ils s'engagent dans des combes boisées, où la route se serre entre (es futaies d'ormes et chênes, entourée dune végétation broussailleuse, très touffue. Il n'était pas encore jour quand, peu avant d'arriver à Cerdon en Bugey, les contrebandiers furent brusquement arrêtés par une fusillade qui partait des fourrés voisins. C'était une embuscade de gâpians et la première fois qu'on osait attaquer Mandrin. Ses compagnons répondirent; mais, à la faveur de l'obscurité, sous le couvert des bois, les « employés » disparurent. Dans cette affaire, Mandrin eut un cheval tué et un homme blessé. En outre, un de ses valets, Caratin dit Gros-Claude, en faisant le coup de feu contre les agresseurs, eut le pouce de la main gauche emporté, son fusil lui ayant éclaté entre les doigts â»

Les Mandrins poursuivirent leur route par Poncin et par Neuville-sur-Ain, où ils franchirent la rivière. Ils parurent devant Bourg, capitale de la Bresse, le S octobre 1754, à dix heures du matin8. Ils étaient au nombre de 152 hommes,

1. Ce Gros-Claude, surnommé aussi « Juron », de son vrai nom Jean- Claude Caratin, était le bâtard d'un gentilhomme d'Yenne-en-Savoie. Ayant été pris dans la suite, il fut condamné à être pendu, par jugement du 2 juin 4759 et exécuté le 7 juin suivant. Archives de la Drame, B 1304, f. 321.

2. Pour retracer le passage des Mandrins à Bourg-en-Bresse, les documents sont nombreux : le rapport de Joly de Fleury, intendant de Bour-

Sogne et Bresse, 5 oct. 1754, Archivée de la Côle-d'Or, C 322; la relation de [. de Bohan, lieutenant de roi à Bourg, publ. par A. Rochas, Biographie du Dauphiné, 1860, in-8°, p. 98-Hi: une correspondance insérée dans la Gazelle d'Avignon, n« 89; un mémoire transcrit dans le registre des délibérations de la municipalité de Gex, à la date du 3 mai 1755, Archives mun. de Gex; enfin le récit donné par YAbbrégé, p. 24-26. L'auteur de

y compris les valets qui menaient les chevaux de bât1.

On doit toujours avoir présent à l'esprit que le nombre d'hommes, directement commandés par Mandrin, au cours d'une expédition, est très variable. Il lui arrive fréquemment d'envoyer des détachements dans des directions diverses et, d'autre part, outre les enrôlements qu'il fait à prix d'argent, il engage souvent des « journaliers », c'est-à-dire des recrues qui ne s'attachent à sa suite que pour un temps très court.

Bourg avait 6 000 habitants et des « caisses considérables ' », qui ne devaient pas laisser de séduire nos compagnons.

Les clochetons de la vieille ville, aux maisons de bois peint, aux toitures pointues et vernissées, apparaissaient en un fouillis pittoresque au-dessus de l'antique « chemise » de briques, rempart bastionné sous Henri II. L'année d'avant, avaient précisément été refaites les serrures des lourdes portes aux pentures de fer ouvré, pratiquées dans l'enceinte, comme si l'on eût prévu l'attaque des Mandrins. Mais leur arrivée fut si brusque, ils se saisirent avec tant de promptitude des diverses entrées de la ville s et portèrent si rapidement une troupe de solides gaillards, armés jusqu'aux dents, à la place des Halles, où les rues principales aboutissaient et où la défense aurait pu s'organiser, que le gouverneur n'eut pas le temps de mettre en éveil les dragons casernes dans la ville4, ni de rassembler les milices bour-

YAbbrégé. ainsi qu'on l'a déjà noté, est particulièrement bien informé sur toute cette partie de la vie de son héros. Parmi les historiens modernes, Ch. Jarrin, Mandrin,* éd. p. 88-127, et A. Rochas, Biographie du Dauphiné ont parlé de cette journée du 5 octobre avec le plus de détails.

1. [Lalande] Etre fines historique* à f usage de la Bresse.., pour Vannée 1755 in-32 de 80 p. s. 1. n. £ (1755), p. 43.

2. Mémoire sur les troupes du comté de Tavanes, Bibl. de Arsenal, ms.

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