Manifeste de Laurier [microforme]
Le parlement élu en 188%.et dont le terme ne dévait “expirer que dans un an, a été dissous brusquement. : Les électeurs du Canada sont maintenant appelés à élire à la hâte de nouveaux représentant# 4 la Chambre des Colmmunes.
Les questions soumises au peuple et sur lesquelles il doit se prononcer sont d’une importance vitale, et l'opposition de Sa Majesté en appelle avec la plus grande confiance au Le sain du pays À part les divisions qui séparent le gouvernement et l'opposition, il existe actuellement un autre fait qui doit être pris en considération, — la manière dont le parlement a été dissous. Et cette dissolution hâtive mérite d’être fortement blâmée. Il est à remarquer que sir John Macdonald, dans le manifeste qu’il vient de lancer aux électeurs du Canada, fait apel à la loyauté du peuple canadien, appel entièrement inutile, puisqu'il ne s’agit dans la lutte actuelle. de rien qui puisse affecter d'une manière quelconque la forme actuelle du gouvernement du Canada. Mais la loyauté à la Couronne d'Angleterre doit signifier aussi, de la même . manière, la loyauté aux institutions que nous aÿons reçues de l'Angleterre, et auxquelles le peuple de ce pays a tou- + jours été attaché, parce qu'elles soutiennent pour lui les
meilleurs say mu degouvernement possibles. Si pour
les aviseurs on Excellence, le mot “ Loyauté” n'était pas autre chose qu'une farce, jamais ils n'auraient conseil-
“16 à Son Excellence de dissoudre le parlement, car ils ont alors placé la Couronne dans cette pénible position d'être obligée de manquer de parole envers les Communes et le peuple. Fee
Par l'acte du cens électoral, le gouvernement s’est emparé pratiquement de la préparation annnelle des listes devant servir à l'élection des membres de la Chambre des Communes, au lieu de se servir des listes préparées par les autorités municipales.
Il est fortement à désirer que les listes soient préparées et revisées au moins une fois par an, pour la raison évideute que des milliers d'élect'urs atteignent chaque année, leur majorité et à l’âge d'exercer leurs droits politi-
ues. |
Pendant la dernière session, le gouvernement a présenté un bill décrétant quel’on ne procèderait pas à la préparation des listes qui devaient être faites au mois de juin dernier, en donnant pour raison qu’il ne devait pas y avoir d'élections générales avant la révision des listes qui devaient être faites au mois de juin de cette année.
Sur l'assurance qui'en fut alors donnée par les ministre de la Couronne, le parlement consentit à accepter cette proposition et ne fit pas d'opposition. Il en résulte qu'aujourd’hui que le parlement est dissous, des milliers d'électeurs qui légalement avaient droit de vote ne pourront pas maintenant l'exercer, Le parlement n’a jamais fait aux aviseurs de Sa Majesté l’injure de supposer qu'ils n'étaient pas sincères quand ils lui firent cette proposition, et s’il avait cru que la parole qu’on lui donnait au nom de la Couronne devait être violée et que les électeurs pouvaient être appelés à voter d’un moment à l’autre, il n’aurait pas accepté la proposition du gouvernement, et il aurait exigé que Ja revision fût faite selon l'usage. Il est évident que dans ces conditions, on n'aurait pas dû conseiller de se servir du pouvoir de dissoudre le parlement sans une raison impérieuse, urgente et pressante. J’admets que si un événement extraordinaire avait eu lieu tout à coup, nécessitant l'opinion immédiate du peuple, on aurait pu dissoudre les Chambres, bien que l'on se fût adressé à un électorat incomplet ; mais cet événement a-til eu lieu ? Non, pas même d’après les aviseurs de la Couronne eux-mêmes, et j’accuse ces hommes qui rejettent toujours sur leurs adversaires tout l'odieux de la déloyauté,
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d'avoir forcé la Couronne à commettre un acte que l'on ne souffrirait jamais en Angleterre.
J'appelle l'attention du peuple canadien sut ce fait, que dans le manifeste du premier ministre, on ne dit pas un mot, on ne fait ras la moindre tentative, pour justifier la ligne de conduite qu'il a conseillé à la Couronne de suivre. et c’est ainsi qu'il prouve clairement que sa position est absolument fausse sous ce rapport. Le pouvoir de dissoudre le Parlement, d'après notre Constitution, appartient
bien à la Couronne, mais il ne doit être exercé qu'en cas.
de nécessité. Dans le cas actuel, la dissolution est un eoup porté au système parlementaire du Le eg qu'aucun premier ministre n'aurait osé, en ngleterre, ou que le peuple h'oublierait jamais si on se permettait d'agir ainsi.
La presse ministérieile a voulu nous faire croire que la dissolution avait eu lieu dans le but de consulter le peuple canadien sur l'opportunité d’envover à Washington des commissaires chargés d'essayer de conclure entre les deux pavs, un traité de réciprocité pour les produits naturels, et nous avons appris en effet, que des ouvertures avaient été faites à ce sujet au gouvernement impérial.
Cependant, chose étrange, le Premier Ministre n’en
souffle pas mot dans son manifeste. ‘414 11155 64 Dans ce document, sir John Macdonald en appelle au peuple des mérites de la Politique Nationale, et rien de plus. L'opposition de Sa Majesté accepte la lutte sur ce terrain. Sir John Macdonald affirme, et il semble parler sérieusement, que la politique nationale a amené la prospérité dans le pays, que les manufactures et les industries ont repris une nouvelle vigueur et se sont multipliées dans nos grands centres. Il ajoute que le cultivateur a trouvé des débouchés pour ses produits et que l'ouvrier et le journalier ont du travail et de bons gages. Je nie l'exactitude des avancés du Premier Ministre. Je dis u’ils sont faux, et sans aller plus loin, je laisse aux électeurs le soin de juger le débat sans passion, avec la sonfiance absolue, que tout ouvrier et tout cultivateur, qui sait dans son cœur ce que la politique nationale a fait pour lui, et s’il a obtenu la réalisation de ce qu'il réclamait, devra naturellement voter pour la continuation de es bienfaits. É
D'un.autre côté, tout ouvrier qui travaille la moitié.
du temps et à des gages réduits dans ces soi-disants centres d'industrie nouvelle, tout cultivateur dont la propriété a cohstamment diminué depuis dix ans, devra naturellement voter pour une réforme nouvelle, J'attaque la politique nationale sur tous les points évoqués en sa faveur. Je l'attaque sur ce point, qu'elle devait d’après l'affirmation de ses auteurs, arrêter l'émigration et donner de l'emploi et de bons gages à tous Les citoyens du Canada. Je prétends que sous ce rapport elle a été nonsculement un insuccès, mais une tromperie. ‘ Sir John A. Macdonald a aflirmé lui-même, én 1878, qu'il y avait alors un demi-million de Canadiens aux Etats-Unis, et aujourd'hui. après onze ans de politique nationale, le nombre s'en est élevé d’un demi-million à un million entier au moins.
L'opposition de Sa Majesté dit qu'un pareil état de choses dans un pays possédant d'immenses ressources comme le Canada est intolérable et qu’une réforme est devenue absolument nécessaire. La rélorme proposée est la réciprocité absolue, la liberté de commerce entre le Canada et les Etats-Unis.
Les avantages de cette politique, reposent sur ce fait, que la production de notre pays est de beaucoup plus grande que la consommation, et que nous devons par conséquent, chercher au dehors de nouveaux débouchés Je ne crains pas de l'affirmer aujourd’hui, par notre situation géographique, la grande nation voisine, de 65 millions d'habitants est notre meilleur débouché. Les avantages de cette politique sont tellement évidents qu'ils sont indéniables, et qu'on ne peut contester cette affirmation. On lui oppose cependant trois objections. On affirme que cette politique, 10 serait préjudiciable à l'Angleterre ; 20 qu'elle rendrait la taxe directe inévitable; 80 que c’est une trahison déguisée qui conduirait à l'annexion.
L'accusation que la réciprocité illimitée serait préjudiciable à l'Angleteïre, ne peut pas avoir un grand poids de la part d'hommes dont la politique était la protection, dont le but était d'empêcher l'importation des produits des manufactures anglaises, et détruire le commerce anglais dans cette. mesure. Il est bon cependant de répondre bonnêtement et franchement à cette accusation. On ne peut espérer, ce serait folie d'espérer, que les inté-
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rêts d’une colonie soient toujours semblables à ceux de la mère-patrie,
Un joûr doit yenir où sans autre cause que le développement de la vie nationale de la colonie, il se produira un conflit d'intérêts avec la mére-patrie, et dans ce cas, tout en en regettant Ja nécessité, je soutiendrai mon pays patal. D'autre part, aflirmer que la réciprocité illimitée signifie préjudice à l'Angleterre, c'est admettre que le tarié canadien devrait être assimilé au tarif américain. Je le nie. On peut obtenir la réciprocité par une assimilation de tarifs, ou encore, par chaque nation conservant son propre tarif. La réciprocité est une affaire de convention que l’on conclut par des concessions mutuelles’ de la part des deux pays. Si les concessions demandées, au peuple eanadien entratnaient: à des conséquences, pouvant d'après lui, porter atteinte à l'honneur ou aux droits, soit de luimême, soit de la mère patrie, il ne devrait pas accepter la réciprocité à ce prix; mais rejeter d'avance cette même idée avant qu'on n'ait fait de traité, en se basant sur des eonséquences qui ne peuvent découler que de l'existence même d’un traité, est évidemment une chose aussi illogique qu'injuste.
20 Qué Ja réciprocité illimitée doit amener une telle perte de revenu qu'il faudra en arriver à la taxe directe,
C'est encore une conséquence lointaine et obscure mise en face d'un résultat immédiat. La perte de revenu signifie diminution de taxe proportionnelle à cette perte. L’é6quilibre du revenu et des dépenses ne pourrait naturellement être rétabli que par une diminution de dépenses et par un remaniement des impôts basé sur les méthodes actuelles, et sans imposer un plus grand fardeau que celui que porte maintenant le peuple.
30 L’accusation que la réciprocité illimitée est une “trahison déguisée ” est un appel direct et indigne fait à la passion et aux préjugés. Elle ne mérite pas d’être discutée, alors même qu'elle est formulée entourée du grand prestige du nom de sir John Macdonald.
Quant à la conséquence que la réciprocité illimitée nous conduirait à l’annexion,' si elle a une signification quelconque, elle veut dire que cette réciprocité illimitée rendrait deux peuples si prospères que, non satisfaits d'une alliance commerciale, ils voudraient voter pour
l'absorption politique dans la république américaine. Si
ce n'est pas là la véritable signification de l'accusation, j'en appelle au jugement de tout citoyen, elle esteomplètement inintelligible dans un autre sens. , |
La dissolution hâtive, inutile, injustifiable et injustifiée du parlement forcera un électorat incomplet à se prononcer sur une question que le gouvernement, s'il croit en avoir le droit, aurait dû considérer plus avantageux pour. lui de voir soumise à la diffusjon la plus large et la plus approfondie. Cette dissolution ferme aussi la porte à l'enquête à faire sur de graves accusations qui réjaillissent sur l'administration d'un des grands départements de l'Etat ; accusations sur lesquelles un gouvernement jaloux de son honneur et fort de son innocence aurait exigé une enquête immédiate et complète devant le grand tribunal de la nation. ;
L'opposition croit que la question commerciale, qui est le sujet de la lutte actuelle, doit primer toutes les autres et c'est à la solution de ce problême basé sur les raisoune- . ments qui précèdent qu'elle s’attachera avec un dévouement infatigable jusqu'à ce qu'elle ait complètement triomphé, convaincue qu’elle est que nulle autre réforme ne peut être proposée ni effectuée tant que la situation
économique du peuple ne sera pas plus satisfaisante. ; Quant aux autres questions pendantes la PARARE de l'opposition conserve toujours avec soin les vues larges qu'elle a eues dès le début et, dans l'avenir comme par le porn elle s’eflorcera de conserver la constitution dans ‘esprit dans lequel elle a été conçue, pour améliorer ce qui est susceptible de perfectionnemert, pour maintenir intacte l'autonomie des provinces, et pour répandre par tous les moyens, la bonne harmonie et l'esprit de concorde entre toutes les races, toutes les religions et toutes les classes du pays. |
(Signé) WILFRID LAURIER.
Québec, 12 février, 1891.
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