‹ Manon Lescaut operacomique en trois actes paroles de M. Eugene ScribeChapitre 73 sur 93 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les PRÉCÉDENTS, RENAUD, entrant par la gauche.

RENAUD, parlant à la cantonade.

Que la charrette attende quelques minutes à la porte de l’habitation... Bras-de-Fer et Laramée veilleront sur mes nouvelles pratiques! (Entrant.) Que diable! on peut bien, par la chaleur qu’il t'ait, se rafraîchir d’un doigt de vin... il y en a ici... et du bon! du vin de France!

GERVAIS

A votre service, monsieur Renaud. (1 Marguerite.) C’est monsieur Renaud, ancien garde-chiourme, surveillant des détenus du fort Sainte-Rosalie... et qu’on a surnommé Tape fort!

RENAUD

Il faut cela dans la position que j’occupe. (Faisant le geste d’appliquer des coups de canne. — A Gervais, qui lui verse un verre de vin.) Merci, mon voisin ! car si VOUS saviez (Faisant le geste de battre.) combien l’ouvrage est rude pour nous...

GERVAIS. '

Et pour eux?...

RENAUD, continuant près de la table à droite à se verser à boire.

C’est leur état ! (a Gervais.) A votre santé !

GERVAIS

A la leur !

RENAUD, de même.

J’avais déjà bien assez de monde à gouverner, lorsqu’est arrivée ce matin au fort Sainte-Rosalie une dépêche annonçant qu'un brick venait de débarquer, à l’embouchure du fleuve, un chargement considérable, des provisions pour)! moi...

GERVAIS

De nouveaux détenus ?

RENAUD

Non ! cette fois il n’y a que des femmes ! une attention du

gouvernement qui nous les envoie pour peupler la colonie.

MARGUERITE , s’avançant.

0 ciel! ces pauvres femmes !

RENAUD

Allez ! elles, ne sont pas à plaindre ! elles riaient !! fallait les entendre! excepté une seule qui est jolie... mais qui pleure toujours ! sans cela , et comme j'ai le droit de choisir, je la prendrais pour moi !

MARGUERITE , avec effroi.

O mon Dieu! qu’est-ce qu’elle a donc fait pour ça?„.

RENAUD

C’était, dit-on, la maîtresse d'un grand seigneur... qui, dans une querelle... dans une orgie... aurait été blessé ou tué...

MARGUERITE

Par elle ?

RENAUD, froidement.

C’est possible!... on n’est pas parfait!... on parle aussi de diamants qui auraient disparu... enfin ça ne me regarde pas... elle m’a été remise ce matin... avec 1» autres 1 i’envoi était régulier... j’en ai donné un reçu... et maintenant qu’elle est sous ma garde...

MARGUERITE, d’un air suppliant.

Vous serez bon pour elle.

RENAUD, durement.

Pourquoi faire ?

MARGUERITE, de même.

Bon et clément ! * ,

RENAUD , de même.

A quoi bon ? (Avec ironie.) clément ! (Regardant Marguerite.) Qu’eS tce qu’elle a donc, celle-là ?

GERVAIS, vivement.

C’est ma femme!,., une femme qui mérite l'estime et Je respect de chacun ! ■ /

RENAUD

C’est différent !... jusqu’ici, je n’àvais encore rien reilcotUré de pareil dans la société...

GERVAIS, bas & Marguerite.

Je le Crois bien ! dans la sienne !! (Regardant à gauche par-dessus les palissades.) Ah ! mon Dieu ! une longue charrette découverte...

RENAUD

C’est mon équipage !

r . GERVAIS , regardant toujours,

Exposée à un soleil ardent... et gardée par une escouade do soldats de la colonie.

RENAUD

Qui ont ordre de faire feu à la moindre tentative d’évasion...

GERVAIS

Elle est bien impossible ! ces pauvres malheureuses sont attachées deux à deux par le milieu du corps...

AGTJ5 III, SCÈNE Y.

RENAUD t buvant toujours.

C’est ma méthode à moi, pour fixer la beauté...*

GERVAIS, regardant toujours à gauche.

Eh! mais.,, je ne me trompe pas... en voilà une qui penche la tête.., elle se trouve mal.

MARGUERITE, à droite, près de Renaud.

Monsieur !... Monsieur!... ordonnez qu’on la détache... qu’on puisse lui porter quelques secours.,,

RENAUD, froidement.

Ce n’est pas dans mes instructions.

ôta vais.

C'est vrai, monsieur Renaud! (Prenant la. bouteille qui est sur la table.) niais la bouteille est vide, et pendant que vous en boirez une seconde, on pourra la rappeler à la vie!... (Marguerite s’élance dans la cave à droite.)

RENAUD, souriant.

Une seconde bouteille, dites-vous ?

GERVAIS

Oui! vous consentez, n’est-ce pas?

RENAUD, remontant vers le fond et partant à la cantonade.

Qù’ou détache cette femme, et qu’on l’amène!

GERVAIS

Et puis qu’on mette la charrette là-bas, à l’ombre sous ce

grand bangar ainsi que les soldats qui ne la quitteront

pas. (Marguerite sort vivement de la cave dont elle laisse la porte ouverte et place une bouteille sur la table devant Renaud.)

RENAUD, la débouchant.

Vous faites de moi tout ce que vous voulez, madame Gervais! (Levant son verre.) Hommage à la vertu !

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