‹ Manuel bibliqueChapitre 328 sur 476 · style d'Isaïe · texte numérisé non relu

style d'Isaïe

1° Le style d'Isaïe est digne de ses prophéties. « Jamais peut-être aucun homme n'a parlé un plus beau langage (2). »

(1) Prxf. ad Paulam et Eustoch., dans les éditions de la Vulgate. Voir aussi son Prolog, in Is., t. xxiv, col. 18 et passim. — « Mihi videtar beatus propheta Isaias non sola prophetiae gratia plurimum exornataa sed et decoribus Apostoli, dit S. Cyrille d'Alexandrie. Est enim hie propheta simul et Apostolus, et in hac scriptione sua habebit sermones evangelicae praedicationis splendore non carentes. » In Is. Proœm. in fin., t. Lxx, col. 14. — «Maxima pars prophetiae ejus Evangelium est, » dit l'auteur de la Synopsis Scripturae Sacrae, inter Op. S. Athan.^ xix, 38, t. XXVIII, col. 363. Voir aussi S. Aug., De Civ. Dei, 1. xviii, c. xxix, n» 1, t. XLI, col. 583. S. Isidore de Péluse l'appelle ô ôiopaTixtoTaxo;, summa perspicacitate prasditus, Epist., 1. i, Ep. XLii, t. Lxxvni, col. 208.

(2) L. Seinecke, Der Evangelist des alten Testaments, Erklârung der WeîSsagungenJesaias,c. xl-lxvi, Leipzig, 1870. « Les prophéties d'Isaïe, a dit La Harpe, me paraissent une suite de chants sublimes qu'on doit lire et relire comme ce que la poésie lyrique oifre de plus grand. Il est impossible de trouver plus de chaleur, plus de richesse de coloris, plus de génie enfin dans aucun poète. » Pour comprendre combien La Harpe loue à bon droit, en particulier, la richesse de coloris du style d'Isaïe, il suffit de l'ouvrir au hasard et de lire le premier verset qui tombe WU8 les yeux. Qu'on prenne, par exemple, le premier chapitre pour s'en rendre compte, et l'on verra qu'il y a presque autant d'images que

Gomme tous les génies, il unit la grandeur à la simplicité : rien de plus sublime et en même temps rien de plus naturel, de plus clair et de plus limpide (1). Son éloquence est pleine de mouvement et de poésie, sans aucun trait forcé ou exagéré; elle coule à pleins bords, calme et majestueuse, comme un large fleuve, mais sans sortir de ses rives. Isaïe n'a point des élans de passion comme Joël et Nahum , ses transports ne sont pas impétueux et saccadés comme ceux d'Osée ou d'Amos, et il produit néanmoins une impression plus profonde, parce qu'il sait varier son langage à l'infini et prendre toujours le ton qui convient à son sujet; tour à tour tendre et sévère; persuasif et irrésistible, comme une mère, dans ses exhortations; foudroyant et terrible, comme un juge, dans ses menaces.

2° Son style est coulant, rapide, vif, énergique, coloré. Ses transitions, comme en général chez les Orientaux , ne sont pas ménagées (par exemple, ii, 22) ; elles entraveraient sa marche ; il va droit à son but , et les énumérations sont chez lui fort rares (excepté m, 18). Ce qui le caractérise, c'est la noblesse, l'éclat , la sublimité, mais il réunit à lui seul les diverses qualités que les autres se partagent (2). David est un poète lyrique dans les Psaumes, Jérémie un poète élégiaque

de mots. Quant aux figures de pensées, elles abondent et leur beauté est de premier ordre, comme celle des ligures de mots. Lowth en a signalé de nombreux exemples dans ses leçons De sacra Poesi Hebrxorum. Indiquons surtout, comme passages remarquables, rallégorie de la vigne, v; la prosopopée des habitants du Scheôl à la descente du roi de Babylone au milieu d'eux, xiv, 10 sq.; l'ironie contre les idoles, XLîv, 9-20

(1) S. Isidore de Péluse dit avec raison, Epist., 1. i, Ep. ccclxvi : « Isaias prophetarum omnium apertissimus, » ô (jaçéaTaxoç, t. LXXViii, col. 389-390.

(2) « Jamais Homère ni aucun autre poète, dit Fénelon, n'a égalt^ Isaïe peignant la majesté de Dieu, aux yeux duquel les royaumes ne sont qu'un grain de poussière, l'univers qu'une tente qu'on dresse au jourd'hui et qu'on enlèvera demain; tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue dans les riantes [teintures qu'il fait de la paix; tantôt il s'élève, jusqu'à laisser tout audessous de lui. » Dialogues sur Véloquence m, Œuvres, éd. Lebel, t. xxi. p. 92-93.

[910] ART. I. — INTR. AUX PROPHÉTIES d'iSAIE. 485

dans ses Lamentations, Ézéchiel un poète descriptif dans ses grandes visions ; Isaïe est tout à la fois un poète lyrique, élégiaque et descriptif. 11 excelle dans tous les genres, et quoiqu'on ne puisse l'apprécier comme il le mérite que dans Toriginal, ses beautés sont telles qu'elles sont encore visibles et saisissantes jusqu'à travers nos traductions décolorées en angues occidentales. Quel tableau plus achevé que celui de la vision du ch. vi : c L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône élevé, et son vêtement traînant remplissait le temple. Les Séraphins se tenaient debout devaut lui, ils avaient chacun six ailes; avec deux d'entre elles, ils se voilaient le visage, avec deux autres, ils se couvraient les pieds; ils volaient avec les deux dernières. Et ils se disaient l'un à l'autre : Saint, saint, saint est Jéhovah Sabaoth ; toute la terre est pleine de sa gloire. Et comme ils parlaient ainsi, les portes furent ébranlées et le palais se remplit de fumée (1). » Le prophète inspiré de Dieu a fait, en quelques coups de pinceau, un chef-d'œuvre où rien ne manque. Aucun poète élégiaque n'a trouvé de traits plus touchants,

(1) Lamartine dans ses Méditations, a traduit ce passage d'isaïc :

Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaïe; De son sein bouilloanant, la meDace à longs dota S'échappe ; un Dieu l'appelle, il s'élance, il s'écrie : Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d'Amos f Ozias n'était plus : Dieu m'apparut : je vis Adonaî vêtu de gloire et d'épouvante !

Les bords éblouissants de sa robe flottante Remplissaient le sacré parvis !

Des Séraphins, debout sur les marches d'ivoire, Se voilaient devant lui de six ailes de feux. Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux : Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieaxl Toute la terre est pleine de sa gloire !

Du temple à ces accents la voûte s'ébranla. Adonaî s'enfuit sous la nue enflammée ; Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée. La terre sous mes pieds trenabla !

La Poésie sacrée, à M. de Genodde.

Ce sont là de beaux vers, mais combien l'origiual est supérieur à la copie, malgré l'babileté du copiste l

486 CHAP. îi. — iSAîfî. [910]

qu'Isaïe, dépeignant dans le ch. v Tingratitude d'Israël envers son Dien :

Habitants de Jérusalem, hommes de Juda, Jugez vous-mêmes entre moi et ma vigne. Qu'ai-je pu faire à ma vigne que je n'aie point fait? etc.

L'Ecclésiaste lui-même n*a pas trouvé de termes plus expressifs et d'une mélancolie plus touchante pour décrire la vanité de la vie :

Uue voix me dit : Crie.

Et j'ai répondu : que crierai-je?

— Toute chair est de l'herbe

Et sa beauté est comme la fleur des champs.

L'herbe sèche, la fleur tombe.

Quand souffle le vent de Jéhovah.

Oui, ce peuple n'est que de l'herbe.

L'herbe sèche, la fleur tombe,

Mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. Is., xl, 6-8.

Toute la seconde partie, xl-lxvi, est pleine d'un lyrisme divin. Jamais l'enthousiasme ne s'est élevé plus haut; Isaïe fait entendre des accents jusque-là inconnus, il exprime ses idées avec un éclat incomparable; il a des élans superbes ; la richesse de son imagination est inépuisable; sa palette est chargée des couleurs les plus vives, mais dans ses tableaux , tout est bien fondu , rien ne heurte et ne choque.

Lève-toi, illumine-toi (Jérusalem), ta lumière s'avance (1)

Et la splendeur de Jéhovah se lève sur toi.

Les ténèbres couvrent la terre et l'obscurité, les nations.

Mais Jéhovah paraît et sa gloire t'illumine...

Lève les yeux, regarde de tous côtés :

(Les peuples) s'assemblent, ils viennent à toi...

Les dromadaires de Madian et d'Épha,

Ceux de Saba accourent;

Ils apportent l'or et l'encens.

(l) Il est impossible de rendre la vivacité et la rapidité de ce début, exprimé dans l'original par deux mots très brefs : qoumi, ouri. — Noire-Seigneur aimait à se comparer à la lumière : Ego sum lux nniîidi, Joa., viii, 12; Isaïe, s'est souvent servi de cette image pour nous annoncer sa venue, ii, 5; ix, 2, etc. Il compare le Messie à la lumière, non au soleil, à cause sans doute du culte idoiâtrique rendu à cet a^tre par les peufiles voisins.

Page 1