‹ Manuel complet de médecine légaleChapitre 8 sur 97 · C. Signes caractéristiques de la grossesse · texte numérisé non relu

C. Signes caractéristiques de la grossesse

Us sont fournis par le toucher et l'auscultation. La certitude du toucher repose sur ce fait physiologique bien connu, que le foetus , suspendu dans la matrice au milieu de ses eaux , peut y exécuter des mouvemens que l'on distingue quelquefois à travers les parois abdominales , et qui sont toujours ressentis par la mère 5 mais dans la crainte que ses intérêts ne lui dictent de faux rapports , l'homme de l'art doit s'assurer directement de son état j on fixe la matrice entre la main gauche appliquée sur l'abdomen , et le doigt indicateur de la main droite, introduit dans le vagin : on examine alors le volume et la forme de l'utérus, et pour constater la présence du fœtus • on lui imprime un léger choc qui le porte vers le fond de l'utérus, et laisse ensuite retomber de son propre poids sur le col , ou il frappe le doigt qui l'y attend fixement. II est rare que cette épreuve, que l'on nomme halottemeiit, puisse avoir lieu avant le quatrième mois , et il arrive souvent qu'on ne le détermine qu'à une époque beaucqup plus avancée. M. le docteur Kergaradec a montré, qu'au moyen du stéthoscope, ou même de l'oreille appliquée sur l'abdomen, dansl'intervalle qui sépare l'aisne del'ombilic, on entendait les baltemcnsdu cœur du fœtus , faciles à distinguer des pulsations artérielles de la mère, en raison de leur fréquence. ( Le fœtus présente de cent vingt à cent soixante pulsations par minute.)0n entend aussi, sur un point variable de l'abdomen, des battemens isochrones à ceux de la mère, et offrant le bruit de sovfjle, qu'on observe dans quelques maladies du cœur et des gros vaisseaux; ils indiquent le point d'insertion du placenta, ce qui les a fait nommer placentaires.

Grossesse composée.

On nomme ainsi celle où plusieurs fœtus sont en même temps eontenus dans la matrice. 11 est asser. rare qu'une femme accou-

™> DE LA CBOSSESSE.

che de plus de deux enfans à la fois, mais l'on observe néanmoins de pareils exemples. Comme l'utérus ne peut acquérir une étendue double, les eaux sont moins abondantes et le balottement plus obscur. L'auscultation serait certainement le meilleur moyen de diagnostic ; mais elle est difficile. Le plus grand volume de l'abdomen, sa division longitudinale, ne donnent que des probabilités. La seule question médico-légale qu'un pareil cas laisse à décider, serait de savoir quel est le premier produit de la conception. Nous nous occuperons de ce problème, à l'histoire de la superfétation et à celle des âges.

Gi'ossesse compliquée.

Il est très-rare qu'un corps développé accidentellement soit renfermé dans la matrice avec un fœtus j cependant on en possède des exemples: M. Dubois reconnut l'existence d'un énorme polype utérin que l'on avait pris pour le placenta, et que l'on s'était efforcé de faife rentrer. Cette circonstance n'empêcha pas l'accouchement de se terminer heureusement j et après le rétablissement de la malade, M. Dubois fit l'extirpation du polype.

Grossesse extra-utérine.

Il arrive quelquefois dans des conditions qui ne sont pas encore parfaitement connues, que le germe n'est pas déposé dans la matrice , mais qu'il reste sur l'ovaire , dans la trompe , ou dans le tissu même delà matrice. Plusieurs auteurs pensent qu'il peut également tomber dans l'abdomen , circonstances qui ont fait admettre les grossesses abdominales de l'ovaire, de la trompe, etc. Mais quel que soit le point où le germe est déposé , celui-ci devient cause d'un travail particulier, par lequel se forment ses enveloppes, son placenta, espèce de kiste qui lui tient lien de matrice. Les nouvelles modifications qui sont imprimées à l'appareil génital par la conception , sont surtout manifestes pour l'utérus; quoiqu'il n'ait pas reçu le germe, il se développe et acquiert deux ou trois fois son volume ordinaire : sa surface intérieure se revêt d'une fausse membrane, et dans une observation de grossesse de la trompe , publiée par M. Chaussier, le vol

était assez ouvert pour permettre l'introduction du doigt. Les signes de ces grossesses extra-utérines sont ordinairement, trop incertains pour que l'on puisse les reconnaître : le plus souvent, dit M. Marc, ce n'est qu'après la mort, ou au moins après le terme révolu de la grossesse ordinaire, que l'on arrive à une certitude; avant cette époque, elles peuvent être tout au plus soupçonnées , et l'on n'a jamais sauvé l'enfant dans de pareilles circonstances; mais une remarque de toute importance, c'est qu'à la suite d'une double conception, un des foetus , ou au moins quelque débris de fœtus, peut se trouver renfermé dans l'autre , qui se développe et atteint l'âge de la puberté. Il serait donc possible qu'en examinant les organes d'une jeune fille , on rencon trât un tel exemple , et si l'on n'était prévenu , on croirait à une grossesse abdominale et l'on élèverait des doutes , peut-, être affreux, sur une réputation intacte.

Étals morbides qui peuvent simuler la grossesse.

Ce que l'on nomme fausse, grossesse ou grossesse apparente nerveuse est un des phénomènes les plus curieux. La femme éprouve tous les accidens de la grossesse, le ventre prend du développement , elle croit même sentir les mouvemens du fœtus , et cependant tout cet ensemble de symptômes peut se dissiper tout-à-coup et sans causes connues. M. Fodéré juge que cet état indique toujours qu'il y a eu coït. Je le pense aussi , car comment une femme pourrait-elle se croire enceinte , si elle ne s'y était pas exposée? Mais dans les cas où ces accidens sont attribués par la malade à d'aulres causes , je ne voudrais pas affirmer qu'ils puissent être considérés comme preuves d'une infraction aux lois de la chasteté.

La présence d'une mole dans Vutèrus. Cette expression de mole est trop généralement adoptée, pour que nous puissions la rejeter; cependant elle exprime une foule d'altérations diverse» qu'il est important de connaître. On a distingué les moles en vraies et en fausses. Les vraies présentent toujours les restes d'une conception incomplète , qui diffère selon l'âge qu'avait atteint l'embryon au moment de sa mort, et le temps pendant

lequel il est resté depuis dans l'utérus. Comme cette étude se rapporte particulièrement à l'avortement, nous la renvoyons à son histoire. (Voyez Avortement.) Les fausses moles comprennent, selon quelques auteurs , tous les corps étrangers développés dans L'utérus, mais il faut restreindre celte dénomination aux concrétions sanguines. Celles-ci se moulent sur la cavité de la matrice : le sang qui les forme est plus ou moins altéré dans les couches excentriques 5 mais on retrouve ses caractères dans la partie la plus centrale ; leur couleur et leur consistance varient en raison de leurs différens modes d'altération.

Des hydatides. « Le développement des masses d'hydatides , dit M. Désormeaux, est le plus souvent, sinon toujours , la suite de la conception. » L'on voit que la question n'est pas tranchée , mais qu'il est cependant extrêmement probable que ces productions ne sont dues qu'à des altérations de l'œuf et du placenta. M. Yelpcau pense même que les granulations hydatiformes de la sur face externe du chorion sont des conditions normales des deux premiers mois de la conception, et son opinion est fortifiée par les préparations deRhuicb et d'Albinus, qui, dans leur collection d'embryons, ont fait voir, au milieu des villosités du placenta, une foule de petites vésicules variant en volume, depuis un grain de millet jusqu'à un grain de raisin. J'ai eu occasion de vérifier ce fait au Musée anatomique de Leyde, où se trouve cette magnifique collection.

Superfétation.

Est-il prouvé qu'une femme puisse concevoir, quoiqu'elle soit déjà enceinte ? Doit-on seulement admettre une double conception à peu de momens d'intervalle, comme dans l'exemple cité par Buffon, où une femme, ayant eu des rapports le même jour avec un blanc et un nègre, accoucha de deux enfans de couleur différente? ou doit-on reconnaître aussi que la conception peut avoir lieu , alors qu'un autre germe occupe l'utérus ? La séparation de ce viscère en deux cornes, qui, normale chez quelques animaux , se rencontre quelquefois chez la femme , n'est pas une condition indispensable, puisque le contraire a été observe, (i Marie-Anne Bigaud, de Strasbourg, figée de trente-sept ans,

accoucha, le 3 o avril 1748, d'un garçon viable. Les lochies s'arrêtèrent peu de temps après, et les mamelles ne donnèrent plus de lait. Le 17 septembre de la môme année, elle mit an monde une fille vivante , que l'on jugea à terme , d'après son développement. 11 y avait donc quatre mois et demi de distance entre ses deux enfans. Cette femme mourut en 1755 , et Eisenmann , qui ouvrit le corps , ne remarqua rien d'anormal dans la conformation delà matrice. » M. Desgranges de Lyon a observé une superfétation également authentique. Benoît Franquet accoucha,le 20 janvier 1780, d'une fille de sept mois. Aucune des suites ordinaires de la grossesse n'eut lieu. Cinq mois seize jours après ce premier accouchement , elle mit au monde une seconde fille à terme. Ici il n'y a pas de doute. Mais les adversaires de la superfétation répondent que la matrice était certainement bicorne, et dans les autres cas , ils admettent que les deux conceptions ont eu lieu avant que l'un des germes fût déposé dans la matrice, et que les différences d'âge qu'ont offert les fœtus dépendaient d'une interruption dans le développement del'un d'eux.

M. Orfila dit « que le médecin doit admettre la possibilité de la superfétation , mais qu'il doit se souvenir que dans beaucoup de cas il est extrêmement difficile d'établir qu'elle a eu lieu , les enfans sus-conçus pouvant être facilement confondus avec les avortons ou avec les jumeaux. »

Quoique cette question puisse trouver son application dans les cas de reconnaissance d'un enfant naturel , ou dans celui où l'aîné est appelé à des titres et des avantages dont ne doit pas jouir le cadet, il parait que ces difficultés ne se sont pas rencontrées.

Mais il pourrait arriver qu'une femme convolât en secondes noces peu de temps après être devenue veuve, et qu'elle accouchât d'un enfant viable dans les 180 premiers jours de son second mariage : dans ce cas , l'enfant peut être désavoué, s'il s'est écoulé moins de 3oo jours depuis la mort du premier mari. L'enfant prendra son nom , et en sera déclaré le fils ; autrement , il sera réputé enfant naturel , â moins que les articles suivans du Code civil ne trouvent leur application.

« L'enfant no avant le 180° jour du mariaye ne pourra être

désavoué par le mari dans les cas suivuns : 1° s'il a eu connaissance de la grossesse avant le mariage; i° s^il a assisté à l'acte de naissance , et si cet acte est signé de lui , ou contient sa déclaration guilne sait signer; 3° si l'enfant n'est pas déclaré viable. »

La faculté de concevoir appartient-elle à un âge limité?

On remarque trop de différences individuelles dans le développement, sans compter encore toutes celles qui dépendent du climat, du genre de vie, de l'alimentation , des circonstances, pour que l'on puisse résoudre affirmativement une semblable question. En France, la faculté d'être mère s'étend ordinairement depuis quinze jusqu'à quarante-cinq ans; c'est en vain que l'on a prétendu que la menstruation était le signe de cette faculté : il est des exemples de jeunes filles qui sont devenues enceintes avant l'apparition des règles, et l'on a également observé des grossesses après l'âge critique et jusqu'à soixante ans, et même au-delà de ce terme, d'après une observation de Haller. Un âge avancé ne devrait donc pas faire rejeter la possibilité de la grossesse , si quelques signes l'indiquaient.

La grossesse peut-elle déterminer des actes irrésistibles.

Cette question a presque toujours été résolue négativement par les cours de justice, et il faut avouer que si le seul fait de la grossesse assurait l'impunité , il en résulterait d'intolérables abus. Cependant, lorsque le médecin est appelé à donner son avis , il ne peut nier la possibilité d'écarts ou de troubles tels de l'imagination, sous l'influence de cet état, qu'ils ne puissent porter à des aotes qui seraient odieux et impossibles dans toute autre circonstance. Cette expression, envie de femme grosse , est devenue proverbiale pour exprimer un désir insolite qui doit être satisfait. On a vu les substances les plus dégoûtantes être recherchées comme des mets exquis ; l'amitié se changer en haine; des femmes témoigner le désir le plus violent de mordre, d'égratigner, mais le motif qui les amène le plus souvent devant les tribunaux, est le vol. C'est en effet lo penchant qui se déve-

loppe le plus fréquemment. M. Marc cite l'exemple d'une dame qui ne put résister au plaisir de yoler une volaille , et il existe un grand nombre de faits semblables. Il s'en faut beaucoup que de pareilles aberrations se rencontrent chez toutes les femmes enceintes ; mais il suffit qu'elles aient été bien constatées quelquefois, pour que le médecin doive en établir la possibilité en laissant aux juges l'examen de la moralité de l'accusée et de toutes les circonstances de son action.

Une femme peui-elle concevoir à son insu , et peut-elle arriver au terme de sa grossesse } dans une ignorance complète de son état.

Personne n'ignore l'histoire de ce jeune religieux, qui s'étant offert pour veiller une jeune fille qu'on croyait morte, la trouva encore belle et en jouit. Ayant continué son voyage, il repassa dans le même endroit au bout de neuf ou dix mois, et apprenant que la jeune fille avait été rendue à la vie et était accouchée , il se déclara le père de l'enfant , et s'étant fait délier de ses vœux, il l'épousa. M. 'Desgranges a rapporté l'bistoire d'une jeune fille qui fut déshonorée pendant un profond assoupissement causé par une forte dose d'opium.

On conçoit que l'ivresse, le narcotisme, expliquent de pareils faits. On a soutenu aussi qu'un profond sommeil , chez une femme qui aurait eu plusieurs enfans, pourrait permettre une approche à son insu ; mais l'on sait que le tact est le sens qui se réveille le plus facilement, et il est difficile d'admettre une telle insensibilité dans une circonstance semblable. Il arrive encore qu'une fille douée de peu d'intelligence se livre à un amant , dans l'intime persuasion que les précautions qu'elle a prises sont un obstacle insurmontable à la conception, et dès-lors elle ne soupçonne même pas sa grossesse jusqu'au terme de l'accouchement. C'est ce qui arriva à une jeune coiffeuse de Lyon, qui, s'étant donnée dans le bain , niait encore qu'elle piit être enceinte , au milieu des douleurs de l'accouchement. L'on comprend très-bien que dès le moment où une femme ne soupçonne pas sa grossesse, elle l'ignore jusqu'au dernier moment, surtout si elle est primi-

pare, puisque l'on a vu des femmes mariées qui avaient eu plusieurs enfans, ne se douter nullement de leur véritable état, quoiqu'elles fussent au dernier terme de leur grossesse et au m oment même d'accoucher.

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