PREFACE
I)E LA PREMIÈRE ÉDITIOH.
Les sciences commencent par quelques observations isolées , que le génie réunit et féconde ; leurs développemens sont lents , mais successifs ; le nombre des savans qui les cultivent augmente, parce que l’intérêt s’accroît en raison de leurs progrès ; enfin il vient une époque où leurs applications pratiques sont si nombreuses, si nécessaires , que la société tout entière s’en empare , et s’impose le devoir de les connaître. Les exemples se présentent en foule, et il suffit de considérer la marche de la chimie et de la physique ; il n’est aujourd’hui aucun homme instruit, quelle que soit sa carrière , qui n’ait
des idées plus ou moins exactes sur la composition de l’eau /de l’air et du sol, sur les phénomènes de la combustion , de l’éclairage par le gaz , des prodigieux effets que l’on obtient de la vapeur. La fermentation dans nos cuviers, le bouillonnement du Champagne dans nos verres, ont des causes que l’on ne peut ignorer sans s’exposer au reproche non seulement d’ignorance, mais encore de ridicule. Il en est de même pour la médecine : tout le monde doit savoir de quel côté se trouvent le cœur, l’estomac ou le foie, quelles sont les principales fonctions de l’économie , ainsi que les dispositions de leurs appareils.
C’est ainsi que chaque science , après des développemens longs et pénibles , finit par se répandre sur la société qu’elle éclaire ; et la médecine légale doit compter au nombre de nos plus précieuses conquêtes. Restée long-temps sans physionomie propre , sans caractère de spécialité, perdue au milieu d’autres études , elle s’est enfin constituée unique , indépendante , et a pris le rang que lui assignait son importance. Une foule de noms célèbres se distinguent parmi les médecins qui ont contribué à ses progrès : Fo-
Jéré, IVIalion, Chaussier,MM. Orüla, Marc, etc., et beaucoup d’autres que nous ne rappellerons pas , l’ont enrichie de leurs travaux ; tous les jours de nouvelles découvertes agrandissent le domaine de la toxicologie , et les esprits s’habituent à ces investigations sévères et positives , qui nous approchent de la certitude , ou nous indiquent ses limites possibles , lorsqu’elles ne nous permettent pas de l’atteindre. L’esprit humain n’est pas assez vaste , assez profond pour comprendre et retenir tous les résultats , toutes les applications d’un fait ; chaque fois que nous voulons le considérer sous un nouvel aspect , il faut en recommencer l’étude , parce que l’attention ne s’est pas assez fixée sur des détails dont l’intérêt ignoré s’est révélé tout à coup ; et , en médecine légale , ce ne sont pas des observations légères , superficielles, que l’on exige de l’homme de l’art ; lui-même n’oserait s’en appuyer , lorsque ses jugemens doivent décider de la vie ou de l’honneur de ses semblables, et c’est alors qu’il peut recueillir le fruit de sa longue expérience et de ses difficiles travaux. Une personne disparaît: les recherches de la justice restent long-temps vaines ; enfin l’on découvre des restes
humains , mais altérés , méconnaissables ; cependant le médecin pourra prononcer sur l’âge, le sexe , l’époque de la mort , la hauteur du corps , et beaucoup d’autres particularités de nature à assurer l’identité ; il pourra peut-être indiquer le genre de mort, et faire ainsi présumer le suicide ou l’assassinat. Mais , pour résoudre ces questions , il faut qu’d possède toutes les ressources de son art , qu’il les comprenne et sache les appliquer. S’agit-il de déclarer si une grossesse est réelle , un accouchement récent ; si les symptômes observés pendant une courte maladie font soupçonner un empoisonnement ; si un testateur jouissait avant sa mort de ses facultés mentales ; quelle prudence, quelle sagacité , quelles études la société tout entière attend
de lui , et combien il obtient de considération et
de respect , lorsqu’il se montre digne de ses devoirs J
Le médecin éclaire le législateur et le juge , force le premier à suivre ses nomenclatures , ses divisions , ses méthodes, à' profiter de ses progrès , et exige du second qu’il comprenne ses opinions et soit en état d’en apprécier les motifs. L’organisme est un terrain si mobile , si variable,
dans ses phénomènes individuels , qu’il est rave d’arriver toujours à une évidence mathématique; et si des défenseurs plus zélés que consciencieux s’emparent de toutes les objections possibles, pour faire naître une obscurité favorable à leur cause, et jeter des doutes sur l’infaillibilité des jugemens de l’homme de l’art, que fera le juré ignorant dans de telles circonstances ; sa décision pourra-t-elle être motivée , ne pourra-t-il se laisser faussement entraîner? Combien n’existct-il pas d’exemples d’acquittemens scandaleux , dans des cas d’empoisonnement démontré , lorsque les substances vénéneuses étaient analysées et. reconnues; mais il aurait fallu prouver aux jurés qucl’on possédai tdes moyens certainsdedécouvrir les traces du poison , et qu’il n’en fallait qu’une petite quantité pour donner la mort. Il nous serait facile d’accumuler des observations semblables , mais ces vérités , que nous voulions seulement laire pressentir, trouveront leurs preuves clans toutes les pages de cet ouvrage. Aussi avonsnous cherché , dans la publication de ce manuel, une occasion de réunir les travaux les plus importans , les plus applicables de la médecine légale , et de les offrir sous une forme aussi claire
que concise , afin (le rappeler au médecin toutes les ressources de son art, et d’offrir aux juges , aux avocats et aux jurés , les moyens d’apprécier leur degré de valeur et de certitude.
INTRODUCTION
Instruire le médecin des dispositions légales auxquelles il est soumis dans l’exercice de son art ; l’appeler à étudier et à connaître les nombreuses questions qui peuvent lui être adressées par les magistrats, et lui donner les moyens de les résoudre , avec toute la précision et la certitude que comporte la science ; tel est le but de la médecine légale , que l’on peut définir l’application des connaissances médicales à tout ce qui concerne les lois.
Ce travail se composera de deux études distinctes, destinées à s’éclairer l’une par l’autre, et à se prêter un mutuel appui. La première sera le texte légal, que l’homme de l’art doit connaître, non pour faire le législateur ou le juge , entreprendre la défense du prévenu , ou se charger du rôle pénible d’accusateur, mais pour apprécier toute l’importance et l’étendue de ses devoirs, et savoir les remplir dignement sans en dépasser les limites. La seconde, toute médicale, comprendra l’examen approfondi des détails et des ressources de l’art, capables d’établir la conviction du médecin dans les circonstances
INTRODUCTION
souvent aussi difficiles que graves, et de lui permettre de déclarer sans crainte une opinion dont les conséquences peuvent être la perte de la liberté ou de la vie. 11 doit se souvenir alors , que ses décisions s’adressent à la société tout entière, et qu’elles sauvent peut-être un innocent d’une injuste condamnation, en la faisant retomber sur le vrai coupable.
Les classifications adoptées par les auteurs qui se sont occupés de cette science, sont toutes arbitraires et différentes, parce que la plupart des faits dont elle se compose, appartiennent à des phénomènes organiques, et qu’ils manquent, comme ceux-ci , d’une seule ligne de succession et de dépendance. Ainsi , la question des âges comprend toute l’histoire de l’homme, depuis le premier moment de sa conception, jusqu’à celui de sa mort sénile ; elle doit apprécier les différences qui dépendent des sexes , de la constitution , du climat et du genre de vie ; incomplète si elle se borne à l’étude du corps vivant, elle ne peut s’éclairer que par les connaissances anatomiques les plus précfèes ; nécessaire et applicable dans une foule de cas , elle ne tient à aucun particulièrement, et il en est de même d’un grand nombre d’autres questions. M. Adelon a partagé la médecine légale judiciaire, la seule dont nous traitions, en sept sections. 1° Dans la première il a réuni toutes les questions qui s’appliquent à l’homme ou à la femme , vivans ou morts ; 2° dans la seconde , celles qui touchent l’homme ou la femme vivans ; 3° l’homme ou la femme morts ; 4° l’homme seul; 8° la femme seule ; 6° un enfant nouveau-né ; 7° une ma-
ihtroductioh.
tière nuisible appliquée à 1’économie, et dent il faut constater la nature, etc. On comprend les avantages d’un ordre aussi méthodique et aussi précis , mais cependant on ne peut éviter complètement toutes les difficultés inhérentes au sujet, et comme M. le professeur Adclon reconnaît lui-même qu’un pareil ordre est artificiel et pourrait être modifié , nous avons conservé notre division en quatre classes. Dans la première partie, nous exposerons les dispositions légales qui concernentl’exercice de la médecine. Dans la seconde , nous traiterons les questions qui se rattachent à l’homme vivant, telles que le mariage, l’impuissance, la virginité et le viol ; la grossesse, l’avortement et l’infanticide, que nous n’avons pas cru pouvoir séparer ; les passions , le suicide , les maladies simulées , l’aliénation mentale, et les diverses monomanies. La troisième comprendra les questions qui exigent souvent l’examen des restes inanimés de nos organes ; ainsi les âges, les homicides par blessures , empoisonnemens, asphyxie ; les règles que l’on doit suivre dans les autopsies cadavériques, les signes de la mort réelle.... Enfin, dans la quatrième et dernière partie, nous donnerons des modèles des rapports et des actes qui sont demandés aux médecins, et ils formeront le complément et le résumé de tout l’ouvrage.
Le but que nous nous sommes proposé d’atteindre , est d’exposer d’une manière aussi claire que concise, tous les faits qui composen la médecine légale , et nous ne pouvions prendre de meilleur q guide que les ouvrages de MM. b odéré et Mahon ; les écrits du vénérable Chaus-
4 INTRODUCTION
sier , et de scs élèves ; les exccllens articles de M. Marc, et surtout les travaux de M. Orfila , cet habile toxicologiste , qui a enrichi la science de tant de découvertes nouvelles, et qui augmente l’éclat de la médecine française et de la gloire nationale , en rendant les étrangers tributaires de son expérience.