I. STÈLES FUNÉRAIRES
Stackelberg : Grœber der Hellenen. — Pervanoglou : Die Grabsteiné der alten Griechcn. — A. Conze : Ueber griech. Grabrelie/s; 1872, et Bericht ueb. d. vorbereit. Schritte ^iir Gesamni' tausgab der Griech. Grabreliefs ; 1874-75.
Les Grecs n'ont eu de chiambres sépulcrales que par exception. Les voies des tombeaux remplaçaient les nécropoles souterraines; c^est ainsi qu'à Athènes, les routes du Céramique extérieur étaient bordées de monuments funéraires que des fouilles récentes ont fait connaître.
Les sépultures étaient de natures très différentes. C'était tantôt une cavité creusée dans le rocher et fermée par une dalle, d'autres fois un sarcophage de pierre, ou une simple fosse entourée de tuiles. Le lieu de la sépulture était indiqué par un monument, dont la forme variait suivant la condition de fortune de la famille. Les plus modestes consistent en un simple cippe rond. Un second type, déjà plus orné, est celui de la stèle oblongue, décorée de rosaces et surmontée d'un riche anthémion, où s'épanouissent des feuilles d'acanthe et des palmettes; une inscription gravée sur le marbre mentionne le nom du mort, celui de son père, sa tribu (fig. 66). Quelquefois la stèle affecte la forme d'un vase décoré de reliefs. Les plus soignées et les plus
Fie. 66. —
STÈLE funérairb d'ath^nes.
2i6 MANUEL D'ARCHÉOLOGIE GRECQUE.
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riches des stèles attiques figurent un petit édicule, et le bas-relief est encadré par les montants des pilastres et les moulures inférieures du fronton.
On ne signalera pas tous les types que pouvaient affecter dans les pays grecs les monuments funéraires : ils variaient à rinfini, suivant les usages locaux. Les tombeaux de PAsie Mineure, taillés dans le roc, véritables façades de temples, n'ont rien de commun avec les élégantes stèles de TAttique, ou avec celles de la Béotie et de la Thrace. On se bornera aux stèles attiques, pour indiquer les principaux motifs plastiques qui les décoraient.
Le mort et sa famille.
D'après les plus anciens usages, la stèle sculptée et peinte offre, l'image du mort; c'est ainsi que la
Fie. 67. — STÈLE d'orchomène. stèlc dc Vélauldéza, si-
LA SCULPTURE. 2i7
gnée Aristoklès, montre un guerrier grec en costume de combat ; sur une autre, trouvée à Orchomène et signée par Alxénor, le mort, vêtu d'une chlamyde, joue avec son chien. Les accessoires rappellent souvent les occupations qui étaient chères au défunt; sur la stèle archaïque de Lyséas, qui est peinte et non sculptée, la peinture du socle représente un cavalier montant un cheval de course. Pendant longtemps, ces figures, exécutées à Tavance, n^offrent aucun caractère individuel et ne sont pas des portraits ; c^est Tinscription qui donne au monument une attribution particulière, çt la préoccupation de reproduire sur un monument les traits du mort ne se montre pas avant Tépoque gréco-romaine. La représentation simple du mort se complique souvent de figures accessoires; ici des animaux domestiques, ailleurs un oiseau; pour rappeler les jeux de la palestre, auxquels se livrait le défunt, un enfant debout près de lui tient le flacon d'huile et le strigile. Plus complète encore est la représentation du personnage entouré des membres de sa famille, comme sur la charmante stèle de Protonoé , ou la jeune morte est figurée au milieu des siens.
Scènes de la vie ordinaire. Pour atténuer les tristesses de ridée de la mort, les Grecs aimaient à représenter le mort au milieu des objets qui avaient occupé ou charmé sa vie. Ainsi, plusieurs stèles montrent une Athénienne à sa toilette, entourée de ses femmes qui tiennent devant elle le coffret à bijoux; c'est le sujet de la stèle d'Hégéso, un des plus admirables marbres du Céramique (fig, 68). Le même sujet est traité sur les vases à fond blanc d'Athènes, avec des particularités qui font
Fie. 68. — STÈtE d'hégéso.
(Athènes, au Céramique.)
comprendre Pesprit de ces représentations. Là, en effet, la morte est figurée assise devant la stèle ; il semble qu'on en ait comme détaché son image, pour la ramener au milieu des vivants et la montrer encore livrée à ses occupations familières. C^est du même esprit que procède rimage du personnage à cheval, courant ou chassant. Quelquefois, ce motif fait allusion à un fait très précis, comme dans le monument de Déxiléos ; la représentation du cavalier combattant rappelle sa mort glorieuse sous les murs de Corinthe*.
L'Adieu. Dans cette scène, le mort reçoit les adieux de ses parents, qui lui tendent la main avec une expression de tristesse; la formule ^aTpe « adieu » est souvent Jointe à l'inscription, et traduit les regrets des survivants. Le sens de cette scène a été fort discuté, et M. Ravaisson a cru y voir, au contraire, le défunt réuni à sa famille dans Tautre vie ^.
Personnage sur un rocher près d'une barque. L'exemple le plus connu est la stèle de Glykon, au musée d'Athènes; il est probable que cette représentation rappelle un naufrage ou un accident de mer.
Déposition au tombeau. La scène est rare, mais les exemplaires qu'on en possède ont une grande valeur; ils démontrent que les Grecs n'évitaient pas la représentation de la mort, et que les sujets énumérés plus haut ne se rapportent pas forcément à des scènes de la vie future.
1. Inscription : « Déxiléos, fils de Lysanias, du dème de Thorikos... l'un des cinq cavaliers tués à Corinthe. »
2. Le Monument de My}-rliine. Extrait dclaGa^^ette arch., 1879.
Le banquet funèbre, très fréquent en Attique. Ce sujet est d'un singulier intérêt pour l'étude des usages
funéraires. Il comporte plusieurs variantes, mais les scènes les plus complètes montrent le mort à demi couché sur un lit triclinaire, ayant devant lui une table à
trois pieds, et recevant les mets qui lui sont offerts par ses parents pour entretenir la vie à demi matérielle qu'il conserve dans le tombeau. Cette scène figure'e trouve son commentaire dans l'usage des v£xû(7ta, véritables banquets funèbres que la famille du mort célébrait sur sa tombe, et qui, d'après la croyance populaire, devaient lui profiter à lui-même.
Les scènes qu'on vient d'indiquer s'expliquent par des formes de pensée très particulières, et dont le commentaire est fourni par les monuments, plus que par les textes écrits. Il en est d'autres qui procèdent de croyances mythologiques plus connues, et dont l'interprétation offre moins de difficultés. Ainsi sur un marbre du Céramique on voit figurer Charon et sa barque; ailleurs, sur un beau vase décoré de reliefs, Hermès, conducteur des âmes, emmène une jeune fille, Myrrhine ^. Une autre série montre le mort héroisé, debout près de son cheval, et dans le champ de la stèle, un serpent, symbole de la divinisation, s'enroule auprès d'un arbre. Ailleurs encore, la stèle porte l'image d'êtres mythologiques, tels que les Sirènes, muses de la mort, et les Harpyes qui enlèvent les âmes. Enfin, à l'époque gréco-romaine, quand dominent les croyances venues de l'Orient, c'est au cycle de Dionysos qu'on emprunte les représentations funèbres; les emblèmes bachiques semblent promettre au mort renouvelé dans son être la
I. M. Ravaisson, dans le mémoire cité plus haut, voit dans cette scène une réunion; la scène se passerait dans l'Elysée. M. O. Benndorf (M/;//ie//. des Arch. Inst., "i" année) y reconnaît des vivants remplis d'une crainte religieuse devant la jeune Myrrhine enlevée par Hermès Psychopompe.
vie bienheureuse, « au milieu du troupeau de Bacchus, des Satyres et des Naïades ^ ».
En faisant la part des allusions mythologiques et des changements que les types figurés ont subis avec le temps, ridée dominante des stèles grecques semble être surtout de représenter le mort avec ce quMl aimait durant sa vie. Outre l'intérêt qu'offrent ces monuments pour l'étude des croyances, ils se recommandent souvent par l'exquise élégance de l'exécution. Les marbres du iv« siècle montrent à quel point l'influence des grandes écoles d'art se faisait sentir, même dans des œuvres secondaires; et sur les plus belles stèles athéniennes, la distinction de la forme plastique, l'expression discrète et sobre du sentiment sont bien propres à faire sentir ce qu'était l'atticisme, dans ses qualités les plus fines.