L’ART CHALDÉEN
posé le disque radié, sont des meubles élégamment sculptés qui révèlent une civilisation en quête du luxe le plus raffiné.
Quant aux bijoux en métaux précieux, on n’en a point encore retrouvé en Chaldée, bien que nous sachions que, dès les âges les plus lointains, l’or et l’argent affluaient à Babylone et dans les villes chaldéennes tout aussi bien qu’en Egypte. L’orfèvrerie allait certainement de pair avec la glyptique dont les monuments sont si nombreux, comme nous le verrons tout à l’heure. C’est à ces branches de l’art que se rattache une petite tête en stéatite, sculptée en ronde bosse, le bijou de la collection de Tello : mieux que tout autre objet, cette tête, d’un art à la fois si réaliste et si achevé, nous fait toucher du doigt, pour ainsi dire, l’éclatante supériorité de l’artiste chaldéen quand il se livre à ces formes secondaires de l’art, qui exigent aujourd’hui l’emploi de la loupe et ou l’on ne sait ce qu’on doit admirer le plus de la patience de l’ouvrier, de sa sûreté de main ou de la délicatesse de son talent.
Fig. 30. — Tête chaldéenne en stéatite (Louvre).
§ IV. — La glyptique chaldéenne' .
Si nous ne possédons encore qu’un nombre restreint de sculptures et de statues, témoins imposants de l’art
1. Voy. surtout J. Menant, la Glyptique orientale, t. I, et L. de Clercq, Catalogue de sa collection, fasc. 1 à 3.
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
chaldéen contemporain de Gudéa ou de Hammurabi, du moins pouvons-nous suppléer à cette pénurie par les produits si nombreux et si variés de la glyptique. Les Chaldéen s ont inventé la sculpture sur pierres fines, et aucun peuple ne fit un plus fréquent usage de ces cylindres, de ces cônes et de ces cachets de toutes formes, sur lesquels se voient, gravées en traits fins et profonds, les images mêmes que la sculpture monumentale alignait sur la paroi des temples ou des palais. Ces pierres sculptées en creux, hématites, porphyres, calcédoines, marbres et onyx de toutes nuances, étaient portées au cou, au doigt, au poignet, attachées au vêtement; c’étaient à la fois des amulettes prophylactiques contre les maladies ou les maléfices, et des cachets à l’aide desquels on apposait des empreintes au bas des actes publics ou privés.
Les plus anciens des cylindres chaldéens révèlent à nos yeux les origines mêmes de la glyptique, les premiers essais de gravure sur les gemmes rondes, ovoïdes ou cylindriques des colliers de l’âge de pierre. Le bu¬
rin et la bouterolle, manipulés pour la première fois, ne tracent encore que des zigzags, des losanges, des entrecroisements de lignes droites et semi-circu-
Fig. 3 i. — Cylindre chaldéen.
(Coll. L. de Clercq.)
laires. Bientôt, on s’essaye à tracer des édifices, des figures d’animaux, des antilopes paissant (fig. 3i), des poissons. Les articulations et les parties pleines du
L’ART C.HALDEEN.
corps des quadrupèdes sont représentées par des trous ronds, les membres par de simples traits.
Bientôt, maître davantage de son instrument, l’artiste, car nous pouvons déjà lui donner ce nom, va chercher à traduire sur les cylindres la figure humaine, puis celle des êtres divins ou des héros enfantés par l’imagination populaire et dont l’image doit accroître la vertu talismanique de la pierre. Ce sont des monstres debout sur leurs pattes de derrière, luttant entre eux, des géants qui tuent des lions ou des quadrupèdes à face humaine. M. Menant a remarqué que les figures d’animaux sont toujours représentées de profil, tandis que les figures humaines, à grande barbe, sont de face, même lorsque le corps est de profil. Il y a des génies à double visage, des quadrupèdes à une seule tête et deux corps. Un des plus remarquables cylindres de cette primitive époque est, sans contredit, celui de la riche collection de Clercq, dont nous donnons ici le dessin (fig. 32). On y voit des hommes et divers animaux : un bouquetin aux cornes ondulées qui broute une feuille d’arbre, un rhinocéros, des antilopes, des taureaux, des poissons, un aigle, des arbres; deux démons domptant des animaux fantastiques, des scorpions, des palmiers. On songe à la scène biblique d’Adam et Eve dans le paradis terrestre, entourés de tous les êtres de la création.
Fig. J2. — Cylindre clialdéen.
(Coll. L. de Clercq.)
5« ARCHÉOLOGIE OR IENTALE.
Un nouveau progrès est caractérisé par l’apparition des inscriptions à côté des scènes figurées. Quiconque possède un cylindre tient à y faire graver son nom ou celui d’une divinité favorite. C’est ainsi qu’on a relevé sur des cylindres les noms de plusieurs des patésis qui gouvernaient les villes chaldéennes trois ou quatre mille ans avant notre ère. Le cylindre sur lequel M. Oppert a lu le nom de Asrinilu, patesi de Umal-
naru (fig. 33) représente un épisode de l’épopée chaldéenne. Lehéros Isdubar, la barbe et les cheveux frisés, saisit de chaque main, par une patte de derrière, deux lions renversés. La scène est complétée par des arbres, une antilope, une petite figure humaine, un scorpion à tê.e de lion, un taureau à tête d’homme. Ce qui frappe ici surtout, c’est l’archaïsme des signes cunéiformes formés de traits qui s’entrecroisent, sans avoir encore la forme de coins qu’ils prendront plus tard; c’est aussi le modelé et la souplesse de la plupart des figures : on ne sent presque plus l’instrument sous le travail.
La glyptique chaldéenne atteint son apogée avec un autre cylindre de la collection de Clercq, qui a l’avantage d’être daté, au moins relativement : il porte le nom de Sargani ou Sargon l’Ancien, roi d’Agadé, vers l’an 35oo avant notre ère. M. Menant le signale comme marquant une étape importante dans l’histoire de l’art. Le tableau, fort simple, se compose de deux scènes
Fig. 33. — Cylindre ehaldéen.
(Coll. L. de Clercq.)
L’A RT CHALDEEN.
symétriques : Isdubar, un genou en terre, sur le bord d’un fleuve, tient des deux mains l’ampoule sacrée d’où s’échappe un double jet d’eau et dans lequel vient s’abreuver un taureau aux cornes longues et striées1.
Ici, l’artiste possède tous les secrets de son art : jamais, à aucune époque, il ne saura traduire avec plus de délicatesse et de vérité la puissante musculature du taureau et du géant. Et comme il faut bien admettre que la sculpture monumentale marche de pair avec la glyptique, je ne sais ce qui doit étonner le plus, du degré de perfection auquel les Chaldéens avaient porté les arts plastiques, ou de l’époque prodigieusement reculée où nous transportent de pareils monuments.
Fig. 3 5. — Cylindre chaldéen. Musée de New-York (d’après J. Menant).