LES RAISONS BYZANTINES
Il ne faut point oublier tout d*abord que Gohstantinople, au xtv*' et au XV* siècle, demeurait toujours un centre de haute culture intellectuelle. Ses écoles étaient florissantes. Les étudiants y accouraient de tous les points du monde hellénique, et de l'étranger même. Les maîtres y étaient des hommes éminents, philosophes qui commentaient Aristote et Platon, philologues et grammairiens qui, par leurs travaux sur la langue et les textes classiques, apparaissent comme les dignes précurseurs des grands humanistes de la Renaissance. Des théologiens illustres entretenaient en même temps dans rKgtise un actif et puissant mouvement d'idées. Mais la Constantinople des Paléologues n'était pas seulement une cité de savants et d'érudits : elle a été capable de création, elle a produit des écrivains d'un talent original et personnel, historiens et humoristes, pamphlétaires et poètes, et des savants, astronomes, médecins, naturalistes, dont un bon juge a pu dire « qu'ils n'ont pas rendu aux sciences de la nature moins de services que Roger Bacon en Occident* ». Kt aussi bien l'empire tout entier concourt à cette suprême renaissance, prélude de l'humanisme et du grand mouvement intellectuel du xv^ siècle. « A la veille de succomber tout entière, comme on l'a dil, THellade tout entière rassemblait ses énergies intellectuelles pour jeter un dernier éclat*. >
Il y a autre chose. A ce moment même où Constantinople agonise, commence à s'éveiller, par un singulier contraste, un sentiment très vif du patriotisme hellénique. Dans cette Byzance mourante, on voit brusquement reparaître les grands noms des Périclès, des Thémistocle, des Épaminondas, et se raviver le souvenir de ce que ces glorieux ancêtres firent jadis « pour la chose publique, pour la patrie ». A la veille de la ruine, l'hellénisme reprend conscience de lui-même, de son rôle, de sa grandeur : et si vaines que puissent sembler ces aspirations, ici aussi, obscurément, se prépare l'avenir.
Kst-il croyable que, dans un tel milieu, l'art seul soit resté immobile? Que son activité ait été considérable, la masse des constructions qui datent de ce temps, la multitude des fresques qui subsistent de cette époque suffisent à l'attester. Mais cet art a pris forcément une forme nouvelle. Les descriptions de Manuel Philès au commencement du xiv® siècle, les èxcppaagiç imitées de Philostrate, montrent les œuvres hellénistiques conservées et appréciées à
i. Krumbacher, Ge»ch. d. byz. LitterAtnr, 429. 2. Lavisse et Rambaud, Hist. générale, III, 819.
702 RENAISSANCE DE l'aRT BYZANTIN AU XIV* SIÈCLB
Byzance ^ : les artistes du temps y ont tout naturellement pris le goût des moiifs heilénistiques. Une iconographie nouvelle, plus complexe et plus riche, se constitue d'autre part sous Tinfluence des théologiens ; et s'il est malaisé de distinguer les éléments diver> qui la composent (il n'est point impossible qu'en Serbie elle doive quelque chose à l'Occident^), on ne saurait nier le caractère original du mouvement dont elle naquit. EnQn il ne faut point perdre de vue que cet art a derrière lui, pour le guider et l'inspirer, une longue tradition et des modèles excellents. Dès le zi* siècle, on Ta vu, l'art byzantin s'engageait dans des voies nouvelles^ goût du pittoresque, amour du réalisme, recherche de l'expression, science du coloris ; dès le xii* siècle, la décoration des églises reprenait ce caractère didactique et pittoresque qu'elle avait eu jadis et qu'elle ne perdra plus ; dès le xii'^ siècle également, on constatait un large développement de la miniature narrative. La renaissance du xiv^ siècle ne fera que développer tous ces germes avec une magnifique ampleur ; entre elle et le passé il n*y a aucune solution de continuité. Pour qui regarde attentivement les choses, le grand mouvement d'art du xiv® siècle n'est point un phénomène soudain et inattendu : il est né de l'évolution naturelle de Part dans un milieu singulièrement actif et vivace; et si des influences étrangères ont pu aider partiellement à sa brillante floraison, il a tiré de lui-même, des racines profondes per où il plongeait dans le passé, ses fortes et originales qualités.
1. Sternbach, Beitrage znr Kunstgeschichle (Jahreshefte d. ôst. Archaeol. Instituts, V, 1902); hlunoi^ A le u ni fonti lelteràHe per Usioria dell arte bixantina (NBAC, X, 1904). Cf. Krumbacher, toc. ciL, 777.