LES ARTS DU METAL
Le bronze. — Jusqu'à la fin du xiv® et au commencement du xv® siècle, les Byzantins ont connu l'art de fondre des portes de bronze. Celles de l'église de Vatopédi (fîg. 418), qui datent de ce temps, ne sont point sans mérite: deux plaquettes, d'un travail élégant, représentant en relief les personnages de l'Annonciation, y prennent place parmi des panneaux décorés d'un fin réseau d'ornements damasquinés, où l'on remarque en particulier des griffons et des aigles à deux têtes inscrits dans des médaillons. D'autres portes du même style et de la même époque ont été signalées au monastère de Slieptché, près de Monastir : des heurtoirs en forme de têtes d'animaux s'y détachent parmi des ornements^.
L'orfèvrerie^, — Enfin les orfèvres byzantins montrent encore au XIV* siècle une réelle habileté, soit qu'ils exécutent des ouvrages en métal repoussé, soit qu'avec un art plus savant ils combinent l'argent et les émaux. C'est surtout dans les trésors des couvents de TAthos et des égli.ses de Géorgie qu'on trouve un certain nombre de pièces
1. Kondakof, ilt/ios, 238 suiv. ; Milioukof, Antiquités chrétiennes de Macédoine (IIR., IV, 1899).
2. Kondakof, Monuments de Vart chrétien à VAthos; Macédoine; Pcrdrizct et Ghesnay, La métropole de Serrés Mon. Piot, X, 190 4); Kondakof et Tolstoï, Antiquités russes, t. IV; LikhatchefT, Matériaux pour V histoire de l'iconographie russe.
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anses élégantes sont formées par deux dragons d'une merveilleuse souplesse (fig.4l9|. On citera également, au Prolalon de Karyès et à Vatnpédi. des croix recouvertes d'une (ine ornementation en filigrane d'argent doré, au milieu de laquelle prennent place de petits bas-reliefs ou parfois des émaux; à la métropole de Serrés, un éventail liturgique en argent (xiv"-xv" siècle), décoré d'émaux qui représentent le Christ et les synnboles des évangélisles:àSaint-Clémenld'Ochrida, une rel î u re d' é va n gé liai re en argent repoussé (xiv* siècle], figurant la Crucifixion, et oîi l'oD remarque deux anges volan t, portant dans leurs bras les petites images de l'Ëglise et de la Synagogue, si fréquentes dans l'art occidental ; l'ouvrage est signé d'un certain Nicolas Andronîc Phronimachos. Ailleurs, c'est un reliquaire, en forme d'é(,'lise à coupoles ajourées (Dionysiou). Mais surtout les orfèvres se sont attachés â décorer les icônes, en exécutant pour elles des encadrements, des plaques de revêtement et des nimbes d'un art souvent remarquable.
Les orfèvreries qui parent les iconesde Saint-Clément d'Ochrida, et que Kondakof attribue pour la plupart au xiv* siècle, sont particulièrement dignes d'attention. Le fond de la plaque est généralement couvert d'un élégant décor ornemental, entrelacs lleurocmés, arabesques, feuilles d'acanthe, qu'un émail vert, bleu ou noir fait ressortir. Dans le cadre, parmi des ornements du même style et des cabochons également émaillés, des plaquettes en métal repoussé représentent des apôtres en busle. des prophètes, des saints, parfois aussi l'image des donateurs de l'icône, le tout traité dans la pure tradition byzantine, avec beaucoup de largeur et d'accent. Enlin des nimbes en relief, ornés de cabochons et d'entrelacs, entourent les figures. On rencontre à l'Athos aussi des orfèvreries du même style. A Vatopédi, autour d'une icône de l'Hodigitria d'époque plus
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récente, un cadre du xiii" ou du xiV siècle montre, parmi des ornements guillochès, dix bas-reliefs représentant les fêtes chrétiennes: le fond de la plaque et les nimbes sont relevés d'émail vert, A Valopédi également, des cadres du même genre, mais où se mêlent aux ornements des figures en buste d'anges, de saints et d'apôtres, décorent les deux grandes icônes de la Vierge et de la Trinité (ini''
XIV* siÈclej et une image de l'Annonciation {xiv*-sv« siècle). C'est dans le même siyle que sont traités les figures de saints et les représentations des fêtes qui, à Vatopédi encore, garnissent le cadre des mosaïques portatives de sainte Anne {xiv'-xv» siècle) et de la Crucifixion (\[ii°-xn'° siècle), les revêtements de la grande icône des archanges Michel et Gabriel qu'on conserve au monastère de Djouraatien Géorgie (x:v» siècle), et ceux de limage delà Madone de Smolensk, au couvent de la Trinité près de Moscou, où sont figurés au repousiié les donateurs Constantin Acropolite et Marie (3oninène (lin xiii*, commencement XIV* s.)'. Enfin, à Vatopédi, un nimbe d'icône du XV' siècle (iig. 420) montre un travail d'ornement assez délical-
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On trouverait aisément à citer d autres monuments de Torfévrerie pour cette période. Ceux qui ont été signalés suffisent à montrer quelle habileté technique, quelle virtuosité conservaient encore, surtout dans Tornemenlation, les artistes qui travaillaient le métal. Dans l'ensemble pourtant, et si Ton met à part un petit nombre d'œuvres vraiment remarquables, il y a ici décadence évidente par rapport à la brillante floraison du xi* et du xn« siècle. C'est qu'au développement de ces arts de luxe la misère des temps était singulièrement funeste. C'est pourquoi, tandis que la fresque, Ticone et la broderie ont occupé de vrais artistes, le travail des matières riches, les techniques difficiles ou patientes, ivoires, émaux, orfèvrerie, ont été peu à peu abandonnés. Dans le grand mouvement de renaissance qui marque la dernière évolution de Tart byzantin, c'est dans ces arts mineurs qu'il y a assurément le moins d'originalité créatrice.
Au terme de ces longues études sur Tart byzantin, il faut résumer brièvement les traits essentiels et caractéristiques de son histoire.
11 naquit au moment où le christianisme triomphant réclamait des formes d'art nouvelles, au moment aussi où le réveil des vieilles civilisations indigènes contenait et refoulait dans tout TOrient Tessor longtemps victorieux de Thellénisme. En conséquence, et bien qu'il demeurât essentiellement l'héritier et le continuateur de la tradition grecque classique, le nouvel art chrétien dut énormément aussi aux influences orientales. C'est la combinaison de ces éléments diversqui fit son originalité propre; c'est ce mélange de deux esprits dilTérents, de deuxtraditions rivales, qui introduisit dans Tart byzantin ce mélange de libre fantaisie et d'immobilité solennelle qui fut, aussi longtemps qu'il dura, un de ses caractères les plus remarquables.
Les découvertes de ces dernières années nous ont révélé la merveilleuse floraison d'artqui, entre leiv® et le vi** siècle, s'épanouit en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure, dans les grandes villes hellénistiques pénétrées par l'esprit du vieil Orient. On ne saurait assez dire tout ce que Byzance dut à ce puissant mouvement artistique ; mais ce qu'il faut dire aussi — et on n'y saurait insister trop fortement — c'est que le point où ces influences diverses se rencontrèrent, se coordonnèrent, se combinèrent, ce fut Constantinople. Et voilà pourquoi le nouvel art chrétien d'Orient s'appelle légitimement l'art byzantin.
Au vi® siècle, cet art créa un chef-d'œuvre d'architecture: Sainte- Sophie, merveille de science et d'audace, œuvre incomparable, où se réalisa avec une prodigieuse ampleur la forme caractéristique de la construction byzantine, la coupole. Dans ce monument type, l'art byzantin manifesta en même temps ce goût et ce sens de la décoration, qui demeurera toujours désormais une de ses préoccupa-
tions essentielles; et ici encore, pour satisfaire ces aspirations, cet art sut être créateur. Rome avait employé la mosaïque pour couvrir le sol de pavements multicolores ; Byzance la redressa le long des murailles et en fit le plus somptueux des revêtements. La mosaïque fut un des moyens d'expression les plus caractéristiqueN de l'art byzantin ; et les monuments de cette période, Saint-Démétrius de Salonique, Saint-Apollinaire-Neuf ou Saint- Vital de Ra venue, attestent magnifiquement le puissant effet décoratif qu'elle sut produire par un petit nombre de tons simples et éclatante.
Dès ce moment enfin Tart byzantin, dans les manifestations dei'art religieux comme dans celles de Tart profane, se révélait tout ensemble comme un art de luxe et comme un art officiel. Le stvie historique et monumental y remplaçait chaque jour davantage le style pittoresque ; Tinfluence de TEglise qui l'employait y introduisait une croissante uniformité. Pourtant cet art n'oubliait point — les miniatures et les ivoires de ce temps le montrent — les traditions charmantes de l'art hellénistique ; il ne perdait point surtout |ce contact avec la nature et la vie, qui permet à un art de se renouveler.
Et en effet il se renouvela. La révolution iconoclaste, tout en lui portant des coups sensibles, l'arracha à sa torpeur commençante et lui infusa une fraîcheur et une vie nouvelles. La période qui va du IX* au XI* siècle fut pour l'art byzantin un second âge d'or, où le goût renaissant de Tart antique et profane, se mêlant aux goûts de décoration et de luxe qu'entretenait l'influence de TOrient, produisit d'exquises merveilles.
Sans essayer d'imiter l'incomparable modèle de Sainte-Sophie, les architectes, sur le thème de la coupole, brodèrent d'ingénieuses et charmantes fantaisies; ils donnèrent à l'extérieur de leurs édifices la parure polychrome qui déjà en décorait l'intérieur. Les Saints-Apôtres et la Nouvelle-Église furent pour le ix* siècle ce que Sainte-Sophie avait été pour le vi« ; et Saint-Marc de Venise, qui reproduit le premier de ces monuments, nous montre, avec le magnifique revêtement de ses marbres et de* ses mosaïques d'or, toute la splendeur de l'art byzantin à son apogée.
Dans tous les domaines de l'art, ce fut une semblable floraison. Des mosaïques comme celles de Daphni, des miniatures comme celles du Psautier ou du Grégoire ^e Nazianze peuvent compter parmi ce que Byzance nous a laissé de plus parfait ; et les soieries somptueuses aux nuances de pourpre et d'or, les ivoires délicate-
ment ouvragés, les émaux où la technique la plus savante s'unit aux plus chatoyantes couleurs, donnent une impression inoubliable de luxe raffiné et d'élégance rare. Et sans doute il arrive que, dans les plus belles œuvres de cet art, où subsiste presque intacte la pure tradition classique, Tinfluence de TOrient mette parfois quelque raideur ; qu'à Tart impérial, plus libre, plus profane, se substitue assez vite un art religieux, plus attaché aux traditions du passé et
aux enseignements de l'Eglise; qu'enfin, comme dans tout art de luxe, la matière vaille souvent autant et plus que le travail, et que Tartiste ne soit qu'un artisan. Il n'importe. Cet art byzantin du second âge d'or n'a point perdu le sens de la vie ; s'il sacrifie beaucoup à la tenue, à la discipline, au respect de la tradition qui se fixe par l'iconographie, il n'a point renoncé atout effort créateur. On y sent une évidente recherche du pittoresque, du mouvement, de l'expression, une observation aiguë, souvent réaliste, de la vie et du milieu contemporain, une incessante volonté de se renouveler ; on y trouve enfin un goût et un sentiment de la couleur qui sont une des nouveautés les plus caractéristiques de ce temps. Ainsi une évolution ise dessine, qui transforme cet art et l'achemine vers des voies nouvelles : la Renaissance du xiv^ siècle en sortira.
Sur l'empire décadent des Paléologues l'art mit en effet un dernier rayon de gloire. Dans les mosaïques de Kahrié-djami comme dans les fresques de Mistra, dans les chefs-d'(i:uvre de la broderie comme dans les plus anciens monuments de la peinture athonite, s'épanouissent toutes les grandes et charmantes qualités que faisait pressentir l'art du xi® siècle. C'est, dans la composition plus souple, un tour plus pittoresque, une émotion plus tendre, un mouvement plus vivant et plus vrai, et comme un retour à l'antique tradition des scènes de genre hellénistiques ; c'est, dans l'exécution, un coloris savant, harmonieux, d'une technique tout « impressioniste ». Et ce n'est point un médiocre éloge pour les maîtres qui illustrèrent cette dernière évolution de l'art byzantin, que leurs <L»uvres aient semblé comparables aux meilleurs ouvrages des primitifs italiens.
Au total, pourtant, dans tout cet art byzantin, on rencontre peu d'<ruvres de maîtrise véritable; et, en dehors de quelques rares monuments d'une qualité tout à fait .supérieure, cet art, pour parler franc, intéresse plus qu'il n'émeut. Il y aurait pourtant quelque injustice à juger l'art byzanti'n d'après cette simple constatation. D'abord, beaucoup des œuvresqu'il a produites ont péri, monuments de l'architecture, de la peinture, de l'orfèvrerie, et parmi elles il en Manuel d'Art byzantin, 02
était certainementde remarquables. On a justement remarqué que, >i Mahomet II avait détruit Sàînte-Sophiecomme il détruisit les Saiots- Apôtres, nous soupçonnerions à peine le génie créateur des architectes byzantins. De semblables accidents nous ont à coup sûr fait perdre plus d'une œuvre éminente. Il ne nous reste presque aucune des mosaïques qui décoraient les innombrables églises de Constantinople; il ne nous reste aucune des œuvres de cet art profane qui remplissait les palais de la capitale. Nombre d'ouvrages fameui, que mentionnent les documents, ont disparu dans les tourmente» où sombra Tempire byzantin. Au vrai, nous ne connaissons cet art que par ses débris.
Il faut avouer pourtant, d'autre part, que cet art, byzantin est demeuré trop attaché au passé, qu'il a été trop comprimé par TKglise pour s'affranchir jamais pleinement de cette double sujétion, et qu'il a en conséquence trop souvent borné son effort à répéter et à copier au lieu de créer, qu'il a bien vite fixé en formules ses trouvailles les plus fécondes. Encore ne faut-il point, on Fa vu, exagérer ce manque prétendu d'originalité et d'invention. Et en tout cas, tel qu'il fut, — et c'est ce qui fait son importance dans l'histoire, — cet art a exercé une action considérable sur tout Tari du moyen âge, en Orient aussi bien qu'en Occident. Certes il reste actuellement bien des points obscurs pour qui prétend l'étudier : bien des questions sont posées, qui seront résolues plus tard... nu jamais. Mais un fait domine tout. Dans tout le monde chrétien, des coupoles de Kief aux églises d'Italie, Byzance apparaît, durant tout le moyen âge, comme la grande initiatrice ; elle a, par la prodigieuse expansion de l'art qu'elle créa, tenu une place éminente dans l'histoire de la civilisation et par là, quelle que soit sa valeur propre, cet art mérite à coup sûr l'attention et Testime de l'historien.