LES INFLUENCES BYZANTINES EN OCCIDENT
Les causes d'influence. — On sait déjà quel incomparable centre d'art Constantinople fut durant tout le moyen âge, quel fut, en particulier entre le x° et le xu° siècle, le merveilleux éclat de ses industries de luxe. Entre la grande cité orientale et les contrées d'Occident, les relations d'autre part étaient fréquentes. Non seulement, directement ou indirectement, Byzance exerçait une autorité politique sur une bonne partie de l'Italie; mais, entre la capitale byzantine et les régions occidentales, c'était un va-et-vient incessant de voyageurs, moines grecs et pèlerins latins, marchands syriens et négociants de Venise, d'Amalfi ou de Pise, diplomates de tout pays. Les croisades augmentèrent encore cet afflux d'étrangers dans la ville impériale, et le moyen âge tout entier rêva de Constantinople comme d’une cité de merveilles entrevue dans un flamboiement d'or. De ces rapports continuels, de ce prestige incomparable, il était impossible que rien ne résultât. Tous ces voyageurs qui venaient ou revenaient d'Orient apportaient avec eux des objets et des formesd'art, riches étoffes, orfèvreries précieuses, ivoires, émaux, manuscrits illustrés, plans d’édifices même ; ainsi se propageaient à travers le monde les motifs décoratifs chers à l'Orient, les compositions célèbres qui paraient les sanctuaires illustres : c'étaient autant de modèles dont purent s'inspirer les artistes d'Occident. Ce n'est pas tout. Pour toutes les œuvres d’art d'exécution difficile et de qualité rare, on s'adressait à Constantinople. C’est là qu’on commandait les orfèvreries précieuses et les portes de bronze niellées d'argent ; c'est de là qu'on faisait venir, dans toute l’Italie, et jusqu'en Allemagne, les maîtres habiles
1. Courajod, Origines de l'art roman et gothique, I, 17. 2. Bayet, Recherches, 137.
capables des lâches malaisées : il existait ainsi en Occident de véritables colonies d'artistes byzantins ! ; et l’on conçoit aisément, en de telles conditions, combien dut être grande la part de Byzance dans l'épanouissement des arts en Occident. Mais ces conditions historiques mêmes impliquent des différences d'influence : elles n'ont point été identiques ni dans tous les temps, ni dans tous les pays; et ce n’est en conséquence que par des solutions particulières
qu'on peut — une fois admis les principes généraux qui viennent d'être posés — tenter de serrer de plus près le problème qui divise encore les historiens.
L'Italie ?. — Dans l'Italie méridionale, profondément helléni-
sée par ses maîtres byzantins, à Venise, largement ouverte à toutes les influences orientales, on a déjà précédemment signalé le rôle prépondérant que joua Byzance #. Ce ne sont là, à proprement parler, que des provinces de l’art chrétien d'Orient. Il en va de même, ou à peu près, pour la Sicile de la première moitié du xnu° sièclei. Une autre région, au contraire, celle qui eut pour centre la grande abbaye du Mont-Cassin, pose un problème plus délicat à résoudre. La « question byzantine » prend ici, comme on l’a remarqué, une forme particulière, qu'on peut appeler la « question bénédictine 5 ».
Le Mont-Cassin. — Dans un texte fameux, souvent cité, souvent discuté, le chroniqueur Léon d'Ostie rapporte que, versle milieu du xre siècle, Didier, abbé du Mont-Cassin, fit venir des artistes de Byzance, pour décorer la grande basilique qu'il édifiait dans son monastère. Ils apportaient avec eux, dit le chroniqueur, » les arts dont les Latins avaient perdu le secret depuis cinq cents ans ». De ce passage célèbre, on a longtemps conclu que toute culture artistique était morte dans le sud de l'Italie, et qu'elle ne se réveilla que par l'intervention des maïtres grecs appelés par Didier : et comme, d'autre part, des recherches nouvelles ont prouvé assez
1. Müntz, Les artistes byzantins dans l'Europe latine du V° au XV® siècle (Revue de l’art chrétien, I, 36 (1893).
2. Salazaro, Studi sui monumenti della Ilalia meridionale dal 1V al X1I1 secolo, Naples, 1871-1881, (très de parti-pris); Bertaux, L'art dans l’Ilalie méridionale, Paris, 1904, qui a renouvelé entièrement cette étude. J’ai suivi de très près dans les pages suivantes l'exposé de Bertaux. Cf. aussi Venturi, Staria dell’ arte italiana, t. II, et Frothingham, Notes on byzantine art and culture in ltaly (American Journalofarchaeology,1895). Cf. Millet, Recherches sur l’iconographie de l'Evangile, 601-610. |