DÉVELOPPEMENT DE LA CONJUGAISON
Nous nous sommes contenté jusqu’ici de donner à notrç élève les premières notions de la conjugaison et une légère idée de 1 ? emploi des temps de l’indicatif. C’était assez pour les besoins, encore bien bornés de son esprit. C’était également assez pour les développemens que l’instituteur avait à lui donner sur les autres parties du langage. L’explication de tous les temps et de tous les modes exigeait des connaissances préliminaires qu’il n’avait pas, mais qu’il a acquises depuis. Rien ne nous empêche maintenant de lui faire connaître dans toutes leurs nuances les rôles que joue chaque temps.
Nous ne chercherons pas à lui expliquer l’essence de chaque mode, et nous nous garderons de l’arrêter sur les vagues définitions de nos grammaires, inintelligibles pour celui qui ignore, et tout au moins superflues pour celui qui sait.
L’élève aura une notion bien suffisantede chaque mode, quand il connaîtra parfaitement l’emploi de chaque temps qui entre dans sa composition. Libre alors à l’instituteur, s’il le juge à propos, de faire comparer les divers usages de chaque temps pour en déduire, s’il est possible, le caractère propre. Il pourra de même comparer entre eux
aîa MANUEL D’ENSEIGNEMENT PRATIQUE tous les temps d’un mode, et reconnaître, dans ce qu’ils auraient de commun, ce qui constitue le mode auquel ils se rapportent.
Ces recherches appartiennent aux spéculations grammaticales ; nous nous attachons à la pratique , et nous avons atteint notre but quand nous avons appris au sourd-muet à tracer sur le papier le tablçau fidèle de ses pensées.
Un fait que nous voulons exprimer se présente à notre esprit avec des circonstances de temps qui y sont intimement liées, qui le modifient, et auxquelles correspondent, dans toutes les langues, certaines modifications du verbe, qu’on appelle temps. C’est même là ce qui constitue un des caractères essentiels du verbe.
Le nombre des temps de la conjugaison varie dans chaque langue. Sous ce rapport, la langue française est une des plus riches. Il s’en faut cependant de beaucoup qu’elle le soit assez pour gu’on puisse affecter exclusivement une modification spéciale du verbe à chaque modification que les circonstances de temps peuvent imprimer au fait que l’on veut énoncer.
Il a donc fallu que chaque modification de la conjugaison pût répondre à plusieurs circonstances différentes de temps.
L’analqgie a, sans doute, présidée à l’assemblage
des rôles dont on a chargé ainsi chaque temps. Mais ce fil de l’analogie est souvent si. délié
DES SOURDS-MUETS, qu’il échappe à la main qui le veut suivre ; et le seul caprice de l’usage semble alors avoir réuni sur une même modification du verbe, des fonctions qui n’ont aucun rapport entre elles, et qui ne se correspondent pas d’une langue à l’autre.
Le premier temps de la conjugaison, le Présent de Vindicatif, a d’abord été destiné à énoncer un fait qui se passe au moment où l’on parle. De là il a exprimé un fait permanent, qui a lieu maintenant, comme il a eu lieu hier, comme il aura lieu demain ; enfin une vérité de tout temps. L’analogie est manifeste.
Le présent a encore été employé à exprimer un fait habituel, qui peut Lien n’àvôir pas lieu au moment où nous parlons / mais qui se reproduit régulièrement dans certaines circonstances. C’est aussi une sorte de fait permanent. L’analogie est encore sensible ici.
Elle l’est également quand ce temps sert à mettre sous les yeux un fait passé, ou même un futur prochain. En effet, le souvenir est une sensation qui se continue, et dont la vivacité affecte quelquefois autant que la sensation présente. Nous sentons le passé par l’imagination, comme le présent par l’ébranlement actuel de nos organes. Le souvenir équivaut souvent à une sensation présente. La parole, tableau de notre pensée, doit rendre cet état de notre esprit; et de la conformité de l’impression naît la conformité de l’expression dans les deux circonstances.
Mais serait-il aussi facile de retrouver l’analogie qui a pu établir l’usage constant en français d’employer le présent au lieu du futur dans le membre de phrase commençant par si (dubitatif), tandis que dans l’autre membre,, vous vous servez du futur ?
Que dirai-je des divers usages de l’imparfait, du conditionnel, etc. Peut-on se flatter de démêler clairement les rapports que peuvent avoir entre elles les diverses circonstances de temps exprimées par l’imparfait dans les phrases suivantes ?
Ces enfans écrivaient quand vous êtes arrivé.
Les anciens écrivaient sur du parchemin.
Si vous écriviez à vos parens, ils vous répondraient.
L’on m’a dit que vous écriviez bien correctement.
Laissons aux grammairiens toutes ces subtiles questions. Nous nous proposons simplement d’apprendre aux sourds-muets à exprimer leurs pensées, comme le font tant de gens qui ne sont point grammairiens, ou qui du moins s’expriment sans songer aux règles do la grammaire.
Il y a dans l’emploi des temps, des rappor ts extrêmement délicats j nous ne devons pas les négliger. Nous en faisons quelquefois le rapprochement, non pas pour établir une sorte d’échelle de nuances insensibles qui se confondent, mais au contraire pour faire ressortir leurs différences par une adroite opposition, qui les rende plus tranchées et les fasse reconnaître sans peine. Le premier point dans
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toute science, est de bien établir les caractères distinctifs; on cherche ensuite les rapports pour coordonner ses acquisitions et soulager sa mémoire.
L’ignorance confond tout. Le pauvre sourdmuet qui n’a pas encore la connaissance de notre langue, n’a que trop dé penchant à donner à chaque terminaison du verbe une valeur invariable et exclusive. Ge serait le maintenir dans son erreur, que d’assigner à chaque temps une signification fixe, absolue, d’où naîtraient toutes les autres. Nous nous empressons au contraire de lui apprendre que si chaque temps a une fonction propre, l’usage lui affecte aussi des fonctions secondaires, quelquefois analogues à la première , quelquefois tout-à-fait différentes ; et nous, tâchons de les caractériser avec clarté et précision.
Présent de Vindicatif.
i°. Le présent de l’indicatif indique que le fait a lieu au moment où l’on parle.,
Exemples : J’écrisj tu lis. Jean nous regarde.
2°, On se sert du présent pour marquer une vérité de tout temps, un fait qui a lieu constamment , comme :
Dieu est éternel, sa puissance est sans bornes., sa miséricorde est infinie. '
Souvent un grand effet naît d’une faible cause.
(Delilee, Acad.)
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Les Français descendent des Germains.
La fortune vend cher ce qu’ori croit qu’elle donne.
(La Fontaine.)
Ou un fait habituel , quoiqu’il puisse bien n’avoir pas lieu actuellement :
Les hirondelles arrivent au printemps , et partent en automne.
3°. On peut employer quelquefois le présent pour exprimer un futur prochain.
Exemples : Je suis de retour dans un instant.
Demain la trêve expire, et demain l’on t’arrête ;
Demain Zopire est maître, et fait tomber ta tête.
' . (Voltaire.)
4°. On peut aussi $e servir du présent au lieu du passé. Ce tour donne plus de mouvement et de vivacité à la phrase, et rend la chose comme présente devant nos yeux.
Exemple : Un soldat étant tombé sous, le cheval de Cjrus, et étantfoulé aux pieds de ce cheval, lui donne un coup d’épée dans le ventre. Xe cheval blessé se démène, et secoue sonmaître. Cjrus tombe.
(Boileau , trad . de Longin.)
5°. Après si dubitatif, on met toujours le présent au lieu du futur.
Exemple : Si vous étudiez assidûment , vous ne manquerez pas défaire des progrès.