‹ Manuel d'enseignement pratique des sourds-muets. Tome II - ExplicationsChapitre 9 sur 104 · N° VI · texte numérisé non relu

N° VI

adjectif. ( Planches VII et VIII. )

Nous voyons dans la nature, des corps et des qualités, des substances et des modifications de substance. Le discours, où doivent se réfléchir les impressions que nous recevons de tout ce qui nous entoure, doit donc avoir des noms pour les substances et des noms pour les modifications.

Les premiers sont les noms substantifs ; les autres sont : i°. les adjectifs ou noms de modifications; 2 °. les verbes qui expriment aussi des modifications mais avec quelque circonstance de temps. Tels sont les élémens constitutifs de toute langue, même de la plus bornée.

Le sourd-muet qui sait exprimer par ses gestes ses pensées et ses affections, sait donc distinguer la substance de ses modifications ; il doit donc avoir des signés pour les çnes et pour les autres. Mais supposons un instant qu’il n’ait pas encore fait de lui-même cette distinction, et voyons comment nous pourrons parvenir à la lui faire sentir. Nous lui ferons entrevoir tout à la fois la nature et l’usage des adjectifs.

L’adjectif, joint immédiatement à un substantif, sert à le spécifier ou le déterminer. L’adjectif, dans son emploi le plus ordinaire, est une sorte de

DES SOURDS-MUETS. 3 i

nom spécifique qui fait distinguer, par sa qualité, un objet au milieu des objets du même genre.

L’adjectif est aussi quelquefois simple qualificatif, comme quand on dit la verte prairie , la nuit obscure , le brillant soleil; mais on ne l’emploie guère ainsi' que dans le style élevé et dans la poésie : l’adjectif sert plus alors à l’ornement qu’à l’expression de la pensée ; c’est une sorte de luxe qui serait répréhensible dans le style simple dont nous devons d’abord uniquement nous occuper.

Voilà pourquoi nous ne considérons ici l’adjectif que sous le premier rapport, c’est-à-dire comme déterminatif.

Mettez près de vous plusieurs livres ou plusieurs jetons de diverses couleurs. Si vous faites signe à l’élève de vous donner tel ou tel de ces livres ou de ces jetons que vous indiquerez en le touchant du doigt, il vous comprendra sans peine.

Mais si vous mettez les mêmes objets à quelques pas, vous ne pouvez plus indiquer avec précision celui que vous demandez à votre élève. Alors il hésite; son regard vous interroge; il prend un jeton, vous le montre; vous lui faites signe que ce n’êst pas celui-îa, il le remet, en prend un second; vous secouez encore la tête. Il en prend un troisième , puis un quatrième. Quand vous avez mis le comble a son embarras, vous l’arrêtez et vous lui re-

3 a MANUEL D’ENSEIGNEMENT PRATIQUE commandez de vous regarder attentivement. Vous lui faites encore signe de vous apporter Un de ces jetons, et vous ne l’indiquez plus seulement avec le doigt, mais en même temps par sa qualité la plus apparente, par sa couleur, en lui montrant une partie de votre vêtement, ou quelque autre objet de la même couleur.

11 vous comprendra sur-le-champ, et vous portera, plein de joie, le jeton que vous lui demandez. Faites-lui prendre de la même manière un second et un troisième jeton. Mettez-le alors à votre place, et qu’il vous indique à son tour les jetons qu’il désire.

Cet exercice, qui sera pour lui un jeu, lui fera comprendre que les signes de rouge, bleu , jaune , etc., enfin tous les adjectifs, servent à déterminer un objet que l’on veut distinguer au milieu des objets de la même espèce.

Mettez sous ses yeux la Planche VII. 11 est encore tout plein de l’exercice qui l’a occupé tout à l’heure.

Si vous lui montrez la figure i, il s’empressera de vous faire le signe générique de livre, et ajoutera celui de la couleur bleue. Vous lui ferez remarquer que ces deux signes ont été traduits par deux mots, livre bleu , dont il connaît déjà le premier et dont le second n’est pas plus difficile à entendre, puisque c’est lui-même qui en a donné le signe.

Elle est donc tout-à-fait chimérique cette difficulté réputée si grande, de faire entendre au sourd-muet que deux mots peuvent être employés pour désigner un seul objet. 11 a fait deux signes dans son langage; doit-il s’éfonner qu’on les traduise par deux mots? S’il pouvait avoir le plus léger doute sur la signification du mot bleu > un coup d’œil sur la Planche FII ferait cesser son incertitude.

En quelques minutes le sourd-muet a donc franchi cet intervalle prétendu prodigieux qui se trouve entre le sujet et sa qualité, et dont on avait fait une des plus grandes difficultés de renseignement.

Cette planche donnera matière à des exercices analogues à ceux que nous' avons exposés dans les chapitres précédens.

i°. A mesure que l’instituteur indiquera une figure, l’élève en fera le signe, qui sera toujours double, comme on l’a vu : livre rouge , habit rouge , etc.

2 °. L’instituteur cachant les figures et montrant les noms, l’élève en fera les signes.

3°. L’instituteur donnera le signe, et l’élève montrera la figure et en écrira le nom.

Il ne sera pas plus difficile de faire connaître au sourd-muet les adjectifs noir , blanc, gris, bîun , etc., en lui mettant sous les yeux ces couleurs, et en joignant ces mots aux noms de queln. 3 m

34 MANUEL D’ENSEIGNEMENT PRATIQUE ques objets présens, comme chien noir, chapeau noir, chapeau gris.

Si aux mots chien, habit, vous en substituez d’autres que l’élève connaisse, il comprendra fort bien que les adjectifs, qui suivent se rapportent à ces mots, ou plutôt aux objets qu’ils rappellent: mouchoir noir, habit gris.

Si vous lui donnez le nom d’un objet, il pourra le caractériser par sa couleur. Réciproquement, si vous écrivez un des adjectifs rouge, jaune, etc., il y joindra un nom auquel cet adjectif peut convenir. Tel est le sujet des deux exercices qui suivront cette leçon.

Nous avons commencé l’étude des adjectifs par les couleurs, parce que cette sorte dè modification est extérieure, et qu’il nous est possible de l’abstraire, en quelque sorte, et de l’ôter du sujet pour la présenter séparée sur le papier, comme elle est dans le langage (Voyez PI. VII). Nous ne trouverons pas d’obstacle à passer aux autres qualités sensibles. On aura Inattention de présenter toujours à l’élève 'plusieurs objets affectés de la même qualité que l’on veut lui faire connaître, afin qu’en les comparant il aperçoive la modification qui leur est commune. Par ce moyen vous ne pouvez manquer d’être compris. D’ailleurs, le choix du signe par lequel l’élève exprimera cette nouvelle idée ne vous laissera pas d’incertitude.

On aura soin de représenter en regard les qua-

Étés relatives (i) avec leurs opposés; comme : un livre grand , un livre petit; un homme grand, un homme petit; une rue large, une rue étroite, etc. On trouve dans ce procédé le double avantage^de donner des idées plus précises, et de faire connaître deux mots à la fois.

Exercices.

Nous avons déjà indiqué les deux exercices de cette leçon : i°. On présentera un objet à l’élève, il y mettra la qualité qui s’y rapporte; 2 °. On donnera un adjectif, et l’élève écrira à côté le nom d’un objet auquel cet adjectif puisse convenir.

Comme notre sourd-muet n’a pas encore vu k terminaison propre aux adjectifs féminins, on aura grand soin de ne lui offrir d’abord que des exemples masculins; ou si l’on veut y entremêler des exemples féminins, que cé soit toujours avec des adjectifs invariables , c’est-à-dire dont le masculin est aussi terminé en e (muet).

(i) J’entends par qualités relatives, celles dont la perception suppose une comparaison. Un homme n’est petit que par comparaison avec les autres hommes ; mais un objet est pour nous rougé ou bleu selon la manière dont il affecte nos yeux, indépendamment de toute comparaison.

N os YII et VIII.

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