J. Hoffory, Eddastudîen
directement eii contradiction avec cette façon de voir ; il sait que Mercure est le dieu principar des tribus germaniques de l'ouest de l'Europe; mais il parle plusieurs fois de la haute dignité de Mars chez plusieurs tribus. C'est peut-être encore le cas d'observer, avec Mommsen, que Tacite « reste trop souvent silencieux sur les points vraiment décisifs ».
Dès l'époque de nos plus anciens documents historiques, les Germains ont subi l'influence des peuples plus civilisés avec lesquels ils entretenaient des relations actives, les Celtes et les Romains. Voilà pourquoi il nous est si difficile de séparer ce que leurs traditions ont d'indigène de ce qu'elles ont d'étranger. De plus, les renseignements historiques nous font presque entièrement défaut pour une durée de plusieurs siècles. Nous ne savons presque rien de ce qui s'est passé, dans l'intérieur de l'Allemagne, entre Tacite et les invasions. Ces invasions mêmes sont le dernier acte des luttes entre Romains et Barbares sur le Limes germanique, et les dernières des innombrables expéditions lancées vers le sud, pendant des siècles, par les Celtes et les Germains. Les pays où les Germains s'établirent ne leur étaient cependant pas tout à fait étrangers. Depuis le commencement de l'empire, un nombre toujours grandissant de Germains étaient entrés à son service comme colons ou comme soldats ; ils avaient pu arriver au pouvoir et fournir même des ministres. Ils s'étaient donc approprié beaucoup d'idées romaines et en tout cas cette période n'était pas favorable à un développement original de leurs institutions religieuses et de leurs conceptions nationales. Mais il ne faudrait pas croire qu'ils avaient perdu pour cela toute leur tradition propre. Dans les morceaux mythiques qui forment, avec l'histoire légendaire des invasions, l'épopée héroïque, nous avons reconnu déjà le vieux fonds germanique. On ne peut pas le méconnaître davantage dans maint épisode du temps des conversions. Mais ces traits ne sont pas suffisants pour tracer un tableau d'ensemble de la religion.
La situation est différente quand il s'agit des Germains septentrionaux. Les pays d'où les Angles et les Saxons sont sortis pour aller s'établir en Angleterre, le Holstein, le Schlesvig et le Jutland, n'étaient pas, il est vrai, tout à fait inconnus des Romains, mais ils étaient placés hors de leur sphère d'influence. Tout ce que ces tribus transportèrent, de leurs pays, dans leur nouvelle patrie était purement germanique. En Angleterre même ils restèrent longtemps sans se mélanger. Il ne s'est pas passé là ce qui arriva en Gaule, où les Germains recueillirent l'héritage de la civilisation gallo-romaine. La domination romaine avait déjà disparu de la Bretagne quand les Anglo- Saxons s'y établirent; les envahisseurs ne se mélangèrent guère à la population indigène des Bretons chrétiens ; ils la refoulèrent simplement. C'est pourquoi la littérature anglo-saxonne est si précieuse pour nous. Bien qu'elle date de l'époque chrétienne, elle est, dans ses textes magiques et surtout dans sa légende héroïque, un témoin précieux des idées du vieux paganisme. Le monde de légendes et de mythes que le p-^^me de Beowulf, joint aux légendes danoises et au folklore du Holst'^^ ous fait connaître ou nous laisse deviner, nous
donne une idée de ce que les Germains du Nord ont pu faire en dehors de touteinfluence étrangère. On peut en dire autant, de plusieurs parties de l'œuvre de Saxo, et en particulier du cycle de Starkàd. Ces créations du génie germanique, déjà fixées dans leurs traits essentiels à l'époque païenne, nous aident beaucoup à faire la critique des légendes héroïques allemandes et la mythologie Scandinave.
La conquête de l'Angleterre par les Anglo-Saxons et l'expédition de Ghocilaicus (Hygelac) vers la côte de la mer du Nord (commencement du vi" siècle) furent le prélude des voyages des Vikings qui, depuis l'an 800 environ, mirent les Norvégiens et les Danois en contact continuel avec l'empire des Francs et les îles Britanniques. Ils ne saccagèrent pas seulement les côtes et les pays situés sur les fleuves, mais ils s'établirent et fondèrent des États en Irlande, en Normandie et en Angleterre. Ces relations actives et effectives avec la civilisation chrétienne firent beaucoup plus que la création, vers l'an 800, du diocèse de missions de Hambourg et de Brème. Les missionnaires essayèrent de convertir les pays , Scandinaves et ne réussirent que médiocrement. Au contraire, plus d'un Danois ou Norvégien, au cours d'un long séjour en Angleterre ou en Irlande, entendit plus ou moins parler du christianisme. Dès l'origine les Islandais eurent des rapports suivis avec l'Irlande. Au x® siècle les influences chrétiennes pénètrent profondément la population Scandinave. Vers le milieu du x® siècle monta sur le trône de Norvège le roi Hakon le Bon (935-961) qui, élevé en Angleterre à la cour du roi chrétien Adelsteen, fut lui-même très porté vers le christianisme, peut-être même chrétien; mais il rencontra tant d'opposition qu'il dut abandonner l'idée d'évangéliser son peuple. Ce ne fut qu'une génération plus tard que la conversion s'opéra, grâce au chevaleresque Olaf Tryggvason et, après sa mort prématurée, à Olaf Haraldson, qui fut canonisé plus tard. Nous connaissons dans ses plus petits détails l'histoire de ces princes; il s'y mêle, il est vrai, des embellissements légendaires.
En ce temps-là, à l'aube du christianisme, se forma en Norvège et en Islande le cercle de représentations d'où sont sortis les sagas et les chants de l'Edda; plusieurs de ces poèmes remontent au x^ siècle. Les éléments de culture venus d'Angleterre et d'Irlande, qui agissaient sur les Scandinaves encore incultes, ont donc contribué à leur formation. Il faut, quand on les aborde, tenir compte aussi bien du christianisme que de la pojésie héroïque des Celtes, et aussi de la littérature classique qu'on cultivait avec ardeur, en Irlande surtout. Dans quelles proportions les influences se sont elles combinées? Sur ce point, les érudits d'aujourd'hui sont encore loin d'être d'accord.
Sans doute quelques considérations doivent nous rappeler à la prudence dans l'estimation de ces influences, étrangères. Il y a d'abord les objets d'art : bractéates d'or, objets précieux, cornes à boire, etc., recouverts de scènes mythiques. Ces objets remontent au delà de la période des Vikings, d'après Worsaae, Stephens, etc., et, comme ils représentent toutes sortes de mythes connus, ils prouveraient que les histoires d'Odin et de Frigg,
de-Bâldèr et de Loki étaient peut-être déjà connues dans leurs, traits essentiels par les peuples du Nord, peut-être vers 400. Finnur Jônsson arrivé à la même conclusion en utilisant les kenningar des anciennes poésies des Scaldes, qui impliquent la connaissance, à la fin du ix*^ siècle, d'une longue listes de mythes. Il serait donc non seulement peu vraisemblable, mais tout à fait contraire aux faits, de considérer la mythologie Scandinave comme une chose purement artificielle qui aurait été créée vers l'époque où le christianisme commença à être connu ou même plus tard. La poésie artificielle des Scaldes a trouvé un trésor d'histoires, elle les a développées, les a fixées, les a même augmentées d'additions étrangères. Dans le détail, la distinctioh de ce qui est récent ou ancien, étranger ou indigène, original ou inventé par les poètes de cour n'est pas toujours possible, mais elle l'est souvent. D'assez bonne heure, on a classé le mythe de Ragnarok et la croyance au Valholl parmi les parties lés moins anciennes de l'ouvrage. Le drame du monde dans le Toluspa : la cosmogonie, le crime des dieux, la catastrophe universelle ne peuvent pas appar tenir non plus à une époque reculée. Le paganisme allemand^ sans présenter, il est vrai, de points de comparaison nombreux pour les données cosmogoniques, en offre qui sont certains. La mort de Balder est sûrement un mythe primitif, mais ce n'est que plus tard qu'on en a fait un mythe cosmologique, prologue de la destruction du monde. Nous voyons clairement ici comment des éléments primitifs, par un changement d'éclairage, peuvent se métamorphoser. Il est vraisemblable qu'un Scalde païen, vers le milieu du x° siècle, connaissant la cosmologie chrétienne, lui a opposé dans la Voluspa une cosmologie païenne; des idées païennes ont inspiré ce tableau, mais il subissait cependant l'influence indirecte du christianisme. Sans doute il en est autrement du Gylfaginning, oii l'on trouve côte à côte des idées chrétiennes (le père commun de tous les hommes), une systématisation tout à fait artificielle (le système des 12 dieux, l'énumération des demeures divines), et de véritables mythes (Ymir, etc.), bref des éléments pris à tous les étages de la mythologie. Du reste, ces différentes couches mythologiques sont faciles à distinguer. A côté des véritables mythes naturalistes (la mort de Siegfried et de Balder, la lutte de Beowulf et de Grendel, Freyr et Gerda, le marteau de Thor, le collier), nous trouvons de nombreux mythes étiologiques (la procréation des trois races d'hommes par Rig, le mythe scalde de la boisson des poètes); d'autres ont déjà tourné au conte (le voyage de Thor chez Utgardloki); quelques-uns sont allégoriques; d'autres sont déjà evhémérisés dans le récit lui-même qui nous les livre. Cependant il arrive que les éléments anciens se mêlent aux conceptions modernes, en un indéchiffrable amalgame (Yggdrasil). Du reste, c'est ici que les mythologues à l'esprit inventif peuvent se donner le plus librement carrière et que les chercheurs sérieux rencontrent les problèmes les plus embarrassants.
L'empire franc a lui-même exporté vers le Nord des histoires et des idées. C'est de. là que viennent les sujets de presque toutes les légendes
héroïques des poèmes de l'Edda. On est également tenté d'expliquer- par ces influences franques la position prédominante d'Odin chez les Scaldes Scandinaves. En tout cas nous en savons moins là-dessus que sur les influences anglaises et irlandaises. Quoiqu'il en soit, et quelque impor^ tance qu'on attache à ces influences franques et celtiques ^ de l'Europe occidentale sur la mythologie Scandinave, on peut rester assuré historiquement de l'existence d'un fonds païen germanique.
§ 138. — Le culte et les mœurs.
Nous ne réunirons pas ici les innombrables renseignements que nous possédons sur le culte et les usages de l'antiquité germanique, sur les bois sacrés, les temples et les idoles, les prêtres, les sacrifices et les fêtes, la divination et la sorcellerie. Nous nous contenterons de mettre en lumière quelques traits généraux particulièrement caractéristiques.
Le paganisme germanique n'a jamais eu de rituel développé avec textes liturgiques, calendrier de fêtes et clergé spécial. La religion ne s'était pas cantonnée dans un domaine à elle ; le culte était mêlé h, tous les actes de la vie publique et privée ; les formes religieuses pénétraient la vie de la tribu et de l'Etat, le droit et les moeurs. D'après Tacite, les gens de la même tribu tiennent dans les bois sacrés des réunions consacrées aux affaires publiques ; en certains endroits se trouvent aussi des sanctuaires d'alliances amphictyoniques. Chez les peuples Scandinaves et jusqu'à une époque relativement récente, les temples sont de même des centres politiques, par exemple, les sanctuaires de Lethra à Seeland et d'Upsala en Suède. De même encore en Norvège, chaque district a son temple particulier et en Islande l'étendue des juridictions se confond avec celle des diocèses. Nous voyons, chez les Germains de Tacite, chez les Anglo-Saxons et dans les pays Scandinaves, que les prêtres avaient un pouvoir judiciaire et une influence politique; d'après l'historien romain ils ont le droit de -punir velut deo imperanti; chez les Anglo-Saxons, ils n'avaient pas, à vrai dire, le droit de porter des armes et ils ne pouvaient chevaucher que des juments, mais ce Coifî, qui donne le premier l'exemple de l'abandon des dieux païens, était certainement un seigneur très respecté; en Islande les Gods étaient à la fois des chefs et des juges, et, même après la disparition du paganisme, ils conservèrent une grande influence à titre de légistes. Le prêtre germanique était ainsi mêlé à toute la vie publique; ses fonctions sacrées n'étaient pourtant pas un monopole ; nous voyons aussi des rois et des Jarls offrir des sacrifices, et nous ne voyons trace nulle part d'une caste sacerdotale fermée, qui aurait exercé un pouvoir particulier.
Les sacrifices étaient également étroitement unis aux différents événe-
i. Voir l'article important de E. Mogk, Kelten und Nordgermanen im 9. und 10. Jàhrhundert^ ap. Jahreshericht des Realgymnasiums zu Leipzig, 1896.
ments de la vie publique. Tacite nous dit que les .Semnones se réunissent dans leur bois sacré pour célébrer un sacrifice humain solennel. Plus tard nous voyons encore des rassemblements religieux ou politiques {Thing), accompagnés de sacrifices, souvent mantiques. Des événements extraordinaires, comme une guerre ou une famine, requièrent des sacrifices mantiques ou expiatoires. Quand Olaf Tryggvason voulut briser la résistance au christianisme il annonça aux Jarls païens, en guise de menace, que l'on serait forcé d'offrir en sacrifice les têtes les plus hautes aux dieux irrités si l'on revenait aux vieilles croyances. A part ce que Strabon nous dit des Cimbres, nous ne savons que par la littérature Scandinave comment se célébraient les sacrifices germaniques. Mais le vie populaire, les coutumes agricoles et pastorales, les croyances et les usages relatifs au temps de Yule, aux 12 nuits (de Noël à l'Epiphanie) où les spectres sont lâchés à travers le monde, à la Walpurgis (l^"" mai), à la Saint- Jean (24 juin), à la Saint-Martin (11 novembre), nous ont conservé une bonne partie du paganisme. Nous voyons combien la vieille religion et la croyance aux esprits s'étaient incorporées à la vie. Sans doute nous né sommes pas en présence d'un calendrier rituel, fixé par des prêtres ; nous avons vu que les Germains n'en avaient pas. On ne peut même pas dire que les tribus Scandinaves célébraient toutes les trois grands sacrifices annuels dont parle Snorre, pour les semailles, la moisson et la victoire. Certaines fêtes avaient un cycle plus vaste, comme celles d'Upsala, célébrées tous les neuf ans par de grandes hécatombes.
Les éléments mantiques et magiques abondent dans l'ancienne religion germanique ; c'est là, croyons-nous, un de ses traits essentiels. Tacite nous dit déjà que c'est une des principales fonctions des prêtres d'expli quer les signes; les devineresses comme la vierge des Bructères, Velleda, jouent un rôle important. La mantique des signes, auspicia sortesque, existait concurremment avec l'introspection prophétique. Il en fut de même plus tard. Les signes étaient nombreux : ils étaient donnés par les hennissements de chevaux (d'après Tacite), les oiseaux, les chaudrons des sacrifices (Strabon en parle déjà), les tirages de sorts, etc. Des idées mantiques se retrouvent dans différentes ordalies et surtout dans l'usage aussi bien mantique que magique des runes. Les rêves ont aussi une grande place dans la littérature Scandinave.
La sorcellerie n'était pas moins répandue, comme en témoigne le grand nombre des formules magiques transmises par la littérature et le folklore. Les dieux eux-mêmes dans l'Edda sont de grands sorciers. Nous voyons dans la légende de Thorwald, par exemple, jusqu'à quel point étaient enracinées les pratiques magiques : un évêque chrétien convertit un païen en exorcisant par l'eau chaude une pierre (ou une idole) dans laquelle résidait un esprit mantique. Partout, dans le monde germanique, nous rencontrons la sorcellerie. Grimm a fait une extraordinaire moisson de superstitions relatives à la botanique et à la minéralogie magiques, d'incantions et de légendes; il y a de la magie au fond des coutumes symboliques du culte des arbres et de la moisson que Mannhardt a
recueillies, et d'un bon nombre des traditions qui survivent encore aujourd'hui chez le peuple des campagnes.
S'il nous est possible de tracer quelques-unes des grandes lignes du culte, reconnaissables dans toute l'étendue du domaine germanique, nous ne pouvons en faire autant pour la piété et la moralité. Comment pourrionsnous connaître la vie intérieure de peuples qui ne nous parlent pas directement par leur littérature? Le paganisme germanique n'a pas atteint le stade de la réflexion morale. Les traits principaux relevés par Tacite sont une vénération profonde de ce qui est diviii, une pureté de mœurs qui se manifeste particulièrement dans la haute estime qu'on accorde à la femme, le caractère sacré des lois de l'hospitalité; il y a malheureusement une ombre : c'est le penchant à l'ivrognerie. Dans l'Edda, les aphorismes du Havamal enseignent la circonspection, la prudence dans les rapports avec les hommes; les devoirs envers l'hôte sont mis au premier plan. Les sagas et les mythes des épopées et des poèmes louent le courage et l'intelligence; les biens les plus désirés sont la victoire, la gloire, la richesse. Quant à la vérité, tantôt on la prêche, tantôt on admire la ruse et même la perfidie. Au moyen âge, on considéra en Allemagne la loyauté comme la principale vertu de l'homme, la douceur et la générosité comme les principales vertus du prince ; nous voyons là l'idéal païen se mêler aux idées des premiers siècles chrétiens. On remarque dans les épopées une forte disposition au fatalisme, que nous trouvons également à l'époque des Vikings : partout la puissance du destin joue un rôle, aussi bien dans le Héliand que dans la littérature anglo-saxonne : une des idées principales de l'épopée comme des sagas est que l'homme ne peut éviter sa destinée.
§ 139. — Les dieux et la croyance.
On a beau s'évertuer pour faire descendre les dieux germaniques d'âmes ou de démons, il est indéniable que les plus anciens documents nous montrent de grandes figures divines : Tacite en connaît plusieurs, les unes avec Vinterpretatio vomana (Mercure, Hercule, Mars), les autres sous leurs noms indigènes (les frères Alcis, Nerthus). Les anciens Germains ont, bien entendu, pratiqué le culte des âmes et des esprits de la nature, mais ils adoraient surtout de grands dieux.
Les dieux germaniques ont été sans aucun doute des dieux de la nature; tels étaient déjà les trois dieux naturalistes que César attribue aux Germains, Sol, Vulcanus, Luna, qu'il est assez singulier de ne pouvoir plus, ou presque plus, identifier aux divinités germaniques que nous connaissons. Parmi ces dernières se trouvent celles du vent, du tonnerre, du ciel, du feu et de la terre. On ne peut njanquer de reconnaître les principales figures de la mythologie naturaliste dans les mythes innombrables, souvent fragmentaires, souvent même bien déformés des épopées et de la littérature Scandinave : mythes du soleil, des saisons, de la mort de la
SLAVES ET GERMAINS , 69o
nature, du ciel et de la terre. Il faut remarquer que la mer joue un rôle important dans les mythes des Germains du Nord, comme dans Beowulf et dans l'épopée de Hilde-Gudrun.
Si l'on dit que presque tous les dieux germaniques représentent la vie de la nature, il ne faut pas cependant entendre par là que ce sont de véritables personnifications des forces naturelles; ce qu'ils représentent dans la nature n'apparaît même pas toujours très clairement. Avant tout les Germains considéraient leurs dieux comme les divinités de la tribu du du peuple. Les trois tribus principales, leslngœvons, les Herminons et les Istœvons avaient leurs héros éponymes (Tacite, Germ.^ 2), dans lesquels on croit pouvoir reconnaître soit les dieux principaux Freyr, Tiwaz, Wodan, soit le seul Tiwaz sous trois formes différentes. Les Hermundures adoraient Mars, les Gattes Mercure [Ann.^ 13, 57); on trouvait le culte d'Isis chez une partie des Souabes [Germ., 9), les Semnones avaient le culte sanglant du regnator omnium deus {Germ., 39), les Naharvales adoraient les deux jeunes dieux Castor et Pollux [Germ., 43), et le culte de Nerthus réunissait tous les ans sept tribus parentes et leur imposait une trêve de Dieu (Germ., 40). Tout ce que le livre de Tacite nous apprend se trouve confirmé; mais il ne faudrait pas croire qu'un seul dieu était adoré à l'exclusion des autres; chaque tribu, chaque peuple avait son dieu principal; les Souabes étaient appelés Cyuvari (serviteurs de Zio) et les Frisons adoraient Forsete (dont le sanctuaire se trouvait dans l'île d'Helgoland), comme le garant du droit. Les dieux sont souvent aussi les fondateurs des familles princières. Nous connaissons la répartition des dieux sur toute l'étendue du monde germanique par les noms de lieux et de personnes. Nous savons ainsi que Thor était le dieu principal de la Norvège, Freyr celui de la Suède. La lutte bien connue des Ases et des Vanes, dans la mythologie Scandinave, se rapporte très probablement à cette répartition géographique, ou mieux encore ethnographique, des dieux. Les Vanes, Njord (apparenté à Nerthus), Freyr, Freya sont les dieux des tribus ingœvonnes qui les introduisirent en Suède. Sans doute toutes ces conjectures ne sont pas absolument prouvées ; il est difficile d'expliquer par exemple pourquoi Freya est placée si loin derrière Wodan dans les généalogies anglo-saxonnes. '
Quelques savants veulent faire de ces luttes de dieux des mythes de la civilisation et des mythes éthiques. Les Vanes seraient les dieux paisibles de la fécondité, de la richesse, de la paix, en opposition avec les Ases plus rudes. Mais telle n'est pas l'idée qu'on se faisait de ce contraste. Sans doute, Freyr est le dieu qu'on adore ayec des symboles et des attributs phalliques, mais à Upsala il est placé à côté d'Odin et de Thor. Du reste, on ne peut pas dire grand'chose du caractère éthique des dieux germaniques. Ils ont bien quelques fonctions morales, puisqu'ils veillent à la justice dans l'assemblée populaire, mais aucune idée éthique n'entre dans la formation de leur personnalité. La poésie artificielle des Scandinaves a introduit la première les idées de haute morale, d'ordre universel, de renouvellement total. En général le caractère personnel de ces dieux est
très peu développé, lâ "poésie eddique elle-même n'a donné de traits un peu typiques qu'à un petit nombre de figures divines. Ainsi Odin est le sage par excellence, c'est un grand magicien; Thor est le brave guerrier, Fadversaire acharné des géants; Loki, le rusé compagnon, devient petit a petit le diable; Balder, le doux favori des dieux, le dieu martyr, est essentiellement passif .
Passons à l'examen de qaelques divinités. Le Wodan allemand ( Wuota n), que Tacite appelle Mercure, sans doute parce qu'il le compare au dieu principal des Gaulois, appartient en particulier aux Istœvons et plus tard aux Francs. On ne le trouve presque nulle part dans l'Allemagne du Sud, mais il apparaît au premier plan dans les tables généalogiques et dans les noms propres anglo-saxons; la légende généalogique des Lombards en fait aussi mention. Dans le Nord , nous l'avons rencontré dans la trinité d'Upsala; pourtant, à l'origine, Odin n'y est pas indigène. Il est impossible de faire dériver d'un trait principal de son caractère tous les attributs, toutes les fonctions et tous les mythes de ce dieu. Son nom le désigne déjà comme le dieu du vent; plusieurs détails de sa physionomie semblent indiquer qu'il est un dieu de la mort. Sans doute ces deux fonctions ne s'excluent pas : la chasse sauvage et l'armée de fantômes seraient la multitude des morts qui passent à grand bruit dans les airs. La difficulté est d'admettre qu'un dieu du vent soit la divinité suprême; l'hypothèse de Mo g k, qui croit que Wodanaz était à l'origine un adjectif, épithète du dieu du ciel, est dénuée de preuves. Si l'on se rejette sur l'autre face du caractère de Wodan, dieu de la mort, d'autres difficultés surgis sent. Il faut songer, entre autres, que Wodan est un dieu de fécondité et de la moisson. Il est certainement le dieu du ciel dans la légende lombarde . De toute manière, de nouvelles attributions se sont, sûrement greffées sur son caractère primitif, ce qui arrive souvent, il est vrai, aux grandes divinités ; il est par conséquent difficile à définir. La forme qu'il prend plus tard dans l'Edda ne nous révèle pas sa signification primitive, et elle n'est pas même un pur développement du caractère qu'il avait à l'origine. Plusieurs mythes de l'Edda, entre autres celui de la suspension à l'arbre secou é par le vent, sont difficiles à comprendre ^ Du reste Odin est ici le prévoyant et le sage, le sorcier et le voyageur qui change souvent de forme, celui qui connaît les runes, le dieu des scaldes, le seigneur des batailles qui reçoit les braves dans le Valhalla. Les deux figures les plus récentes d'Odin doivent être l'Odin dieu suprême du ciel, le père de tous les hommes, qui dirige la course du monde, et l'Odin évhémérisé, roi d'Asgar d, qui émigré d'Asie dans les pays du Nord.
Un grand nombre de chants de l'Edda et plusieurs contes du Gylfaginning parlent de Thor, le grand dieu du tonnerre. Il appartenait à la Norvège et à l'Islande, mais les Allemands le connaissaient aussi sous le nom de Donar. La signification naturaliste de Freyr et de Balder n'est pas aussi claire; les deux noms signifient Seigneur; on considère généra-
1. Voir L. Duvau, Journal des Savaîits, 1901, p. 584 et suiv.
lement Balder, le dieu resplendissant, comme un dieu du soleil. Nous avons déjà vu que le dieu du ciel Zio, Tiwaz, était très probablement à l'origine le dieu principal ; nous le retrouvons sous les noms de Irmin, Er, Saxnot. Il occupe une place bien moins importante dans la mythologie Scandinave où il est le dieu de l'épée, Tyr, l'Ase qui n'a qu'une main.
Parmi les autres figures de la mythologie Scandinave, il y en a qui ont été créées pendant la période des Scàldes sans exister réellement dans le culte ou dans le mythe ; ce sont des fictions poétiques ou généalogiques. Il y a d'autres dieux cependant à qui il faut accorder une plus grande importance que la situation inférieure qu'ils occupent ne le laisserait supposer. Tel Heimdall, le dieu resplendissant de la lumière, « à qui partout appartient l'aurore, le commencement )) (Uhland), et qui lutte tous les jours avec Loki pour le Brisingamen, le joyau mystique de Freya; tel encore Hônir, qui fut certainement jadis une divinité plus importante, probablement proche parente de Heimdall ; tel surtout Loki (et son doubl e Lodur), le dieu du feu, dont le nom, qui signifie : « Celui qui termine » , n'est peut-être pas primitif. Ses mythes sont un tissu de constructions artificielles et d'idées primitives qui ne sont pas encore expliquées, malgré des tentatives méritoires. Pour plusieurs de ces dieux : Balder, Heimdall, Loki, on n'a pas la preuve qu'ils aient eu un culte. Les grandes divinités à qui l'on offrait un culte étaient avant tout Wodan, Donar et Freyr chez les peuples Scandinaves.
A ces dieux sont accouplées des déesses ; elles sont si peu individualisées qu'on les a toutes considérées comme des formes sous plusieurs noms, d'une seule déesse de la terre, la terra mater dont parle Tacite. Plusieurs faits prouvent que cette hypothèse n'est pas bonne. Hel est déesse du monde souterrain. Frija (Frigg), l'épouse d'Odin, est certainement surtout une déesse de l'air ou du ciel. De même dans leurs fonctions principales, dans les rapports qu'elles ont avec la naissance et la mort, avec les semailles et la moisson, avec le filage et le tissage, les déesses ne sont pas du tout déesses de la terre ou ne le sont que d'une façon très indirecte. En tout cas leur individualité est si peu marquée qu'il est très difficile ou même impossible de décider si Rinda, Gerda, Menglod dans l'Edda; Perchta, Holda en Allemagne; les déesses que l'on trouve à côté de Frija dans la deuxième formule de Mersebourg, et plusieurs autres formes indépendantes ou accessoires, sont les noms d'une seule déesse ou de divinités de moindre importance. La deuxième hypothèse est vraisemblable. Quant au culte des déesses, nous trouvons l'énigmatique Isis adorée chez les Souabes [Germ., 9), Tamfana chez les Marses (Ann., 1, 51), et surtout Nehalennia sur le Rhin inférieur : on a retrouvé des autels et des inscriptions qui lui étaient consacrés. La Freya Scandinave est celle dont la personnalité s'est le plus développée; c'est probablement une création des Scaldes qui donnèrent une forme féminine à Freyr et composèrent sa .figure avec les traits des autres déesses. Les Valkyries appartiennent de même à la poésie Scandinave; ce sont les vierges des batailles qui donnent la victoire. Les Nornes qui exécutent les arrêts du destin ont la
même, origine. Il est bien difficile de séparer dans ces formes divines les, traits modernes des anciens. Si.on tente de les rajeunir, on ne doit pas oublier que les Valkyries ont des devancières dans les Idisi allemandes, et que l'idée d'une puissance dispensatrice des destins ne peut guère être une simple fiction postérieure, sans racines dans la croyance populaire. De la, « mythologie inférieure », nous laissons de côté tout ce que le monde germanique nous présente sans doute avec une rare abondance et un singulier développement, mais qui diffère peu de ce que nous trouvons partout, à savoir le culte des eaux et des arbres, la croyance aux âmes et aux esprits, la possession, les sorcières, les loups -garous, les revenants. Il y a partout des résidences des âmes (montagnes des morts) ; les esprits des morts revêtent une infinité de formes, par exemple celle de souris (les tours des souris ; qu'on se rappelle la légende du preneur de rats de Hameln). Dans les pays Scandinaves on considérait l'âme [fylgja] comme la compagne de l'homme. Les vampires (Alp, Mare) et les loupsgarous, chez les peuples Scandinaves les Berserker, appartiennent aussi au cercle des idées animistes. La chasse sauvage ou l'armée des spectres, la vieille armée, la troupe des morts qui chevauchent dans les airs sont plus particulièrement germaniques, sans doute elles ne se rattachaient pas à l'origine à Wuotan, dont plus tard elles formèrent la suite. . Mais il nous faut signaler les géants et les nains ; ils apparaissent continuellement dans les contes populaires et dans les mythes de l'Edda. Les géants (Jotnen, Thiirae, Hunnen, Ente) représentent dans l'Edda la vieille famille des dieux, à laquelle les Ases sont souvent alliés. Nous ne pouvons cependant pas les considérer comme les dieux détrônés d'une époque , antérieure; les traces qu'on a cru trouver d'un culte des géants sont extrêmement faibles. Le caractère de ces personnages est brutal et sau-vage, leur colère (jotunmodr) est redoutable, ils montrent leur force physique en lançant des pierres énormes et en déplaçant des montagnes, ils ont en horreur l'agriculture et se retirent partout devant elle. Les géants ne sont pas représentés comme des êtres au caractère absolument méchant ou à l'apparence horrible; souvent les géants ont des épouses admirablement belles; ils sont loyaux et, en général, de bonne composition. Les anciennes lois gardent l'empreinte de leur sagesse (Mimir; les Nornes aussi sont des filles de géants); ils sont habiles dans l'art de bâtir. Nous ne pouvons énumérer ici tous les géants des eaux, de l'air, du fer et de la terre que l'on trouve en Allemagne dans les mythes et dans les contes. Mais il nous faut préciser le rôle qu'ils jouent dans la mythologie de l'Edda. Ce rôle est surtout important dans la cosmogonie : les géants sont les premiers êtres, le monde est sorti du corps du premier géant, Ymir. Les géants ont de fréquentes disputes avec les Ases; Thor en particulier est leur ennemi; par contre Odin leur demande souvent conseil. L'opposition n'est pas fortement marquée, et dans l'eschatologie les géants n'occupent qu'une place très inférieure. Il ne faut pas en effet