Naturalisme polyzoolâtrique (hypothétique
2. Religions polydémoniques et magiques, dominées par l'animisme
(Religions des sauvages).
3. Religions magiques purifiées ou organisées. Polythéisme thériànthro-
pique.
a) N'on organisées (Religions des Japonais, des populations dravi-
diennes de l'Inde, des Finnois et des Esthonièns, des anciens Arabes, des anciens Pélasges, des anciennes populations italiennes, des Étrusques [?], des anciens Slaves).
b) Organisées (Religions des peuples à demi civilisés de l'Amérique,
ancienne religion d'État chinoise, religion des Égyptiens).
4. Adoration d'êtres à forme humaine, mais à puissance surhumaine et à
caractère semi-éthique. Polythéisme anthropomorphique (Religions des Hindous védiques, des anciens Perses, des Babyloniens et des Assyriens récents, des Celtes, des Germains, des Hellènes, des Grecs et des Romains).
IL Religions éthiques (Religions révélées spiritualistes et éthiques).
1. Sociétés religieuses nationales nomistiques (nomothétiques). (Taoïsme
et confucianisme, brahmanisme, jaïnisme, mazdéisme, mosaïsme et judaïsme ; ces deux dernières sont déjà une transition entre 1 et 2). 2. Sociétés religieuses universelles (Bouddhisme, christianisme; l'islamisme avec les côtés particularistes et nomistiques de sa doctrine n'appartient qu'à moitié à cette catégorie) K
H. SiEBECK.
Religion naturelle. Religion de l'affirmation de l'Univers sans signification éthique (les religions qui précèdent la civilisation).
Religions morales, k beaucoup de degrés différents (Mexicains, Péruviens, Acadiens. Chinois, Égyptiens, Hindous, Perses, Germains, Romains; la religion grecque est la plus élevée de ce groupe).
Le judaïsme sert de transition entre la religion morale et la religion rédemptrice.
La religion rédemptrice dans le sens exclusif de la négation du monde : le bouddhisme.
La religion rédemptrice positive : le christianisme. Retour à la religion morale : l'islamisme.
Voilà pour les classifications.
Quant à la statistique des religions^ il y a encore trop de quantités inconnues. On évalue approximativement l'humanité à 1 400 millions d'individus ; 30 p. 100 environ de ce nombre seraient chrétiens, 8 1/2 p. lOOmahométans, 1/2 p. 100 juifs, 35 p. 100 bouddhistes, 9 1/2 p. 100 adorateurs de Brahma, 16 1/2 p. 100 fétichistes. Bien entendu les Chinois et les Japonais sont comptés ici au nombre des bouddhistes.
§2 bis. — De quelques systèmes religieux^.
Il est nécessaire de définir ici quelques termes généraux que nous rencontrerons fréquemment. Commençons par V animisme. Grâce à certains phénomènes biologiques, comme le sommeil, l'homme a découvert en lui un principe distinct du corps : l'âme. Il ne peut se figurer cette âme que comme une chose matérielle, moins matérielle sans doute
1. Cette classification a été corrigée sur des indications écrites de Tiele.
2. Bibliographie. — E.-B. Tyloi^ Primitive Culture, 1872, 3° éd., 1894, 2 vol., a été traduit en français et en allemand; — H. Spencer, Ttie principles of sociology, 2 vol., 1876-1882 ; — G. Roskoff, Das Religionsvoesen der rohesten Naturvôlker, 1880 ; — J.-G. Prazer, Tolemi?m (Enc. Br., traduction française, 1898); — Fr. Schultze, Der Feiischismus, 1871: — J. Lubbock, The 07'igin of civilizatio?i and the primitive condition of man, 1870. [Nous devons signaler ici quelques ouvrages récents de l'école anthropologique anglaise qui procède de E.-B. Tylor et de Mac Lennan, à commencer par l'ouvrage capital et encyclopédique de J.-G. Frazer, The golden bough, 2° édit., 3 vol., 1900; — F. Byron Jevons, An irîtroduction to the history of religions, 1896; — A. Lang, Myth, cuit and religion (trad. fr., 1896); du même. Modem mythology, 1897; The making of religion, 1899; Magic and religion, 1901; — Grant Allen, The évolution of the idea of God, 1897; on trouvera signalés ailleurs les ouvrages de Robertson Smith. Il faut compléter cette bibliographie par les articles, mémoires, communications, de Sidney Hartland en particulier, publiés dans le FoLk-Lore et le Journal of the anthropological Institute.]
iO / HISTOIRE DES RELIGIONS '
que le corps. Elle réside dans le pouls , le cœur, le sang-, la respiration, l'ombre. Quelquefois l'homiae- croit ^ussi que plusieurs âmes à la fois habitent son corps. Or cette âme peut l'abandonner, le réintégrer, errer librement où elle veut, se glisser dans d'autres corps. De même que l'homme croit avoir une âme, il croit que d'autres êtres en ont une; il en prête aux animaux, aux plantes, aux phénomènes, aux choses. Cet animisme ou théorie des âmes s'allie souvent à la croyance aux esprits, mais il s'en distingue. Il est clair que l'animisme est plutôt une sorte de vue philosophique qu'une forme de religion, mais il est intimement lié à une infinité d'actes et de représentations religieuses. Il a sa place dans toutes les religions, bien entendu surtout chez les races inférieures. C'est Tylor qui le premier a bien établi l'importance de l'animisme. On l'a docilement suivi, souvent avec excès. Aucune religion n'est faite de pur animisme; Tylor ne réussit pas à expliquer, par exemple, comment on peut y réduire le culte de la nature. L'animisme, mêlé à une infinité de pratiques magiques, exclut en général les pensées et les raisons morales, il n'excite que la crainte et n'éveille que des intérêts égoïstes.
Le fétichisme est proche parent de l'animisme. On le tenait autrefois pour la forme originelle de la religion, mais après l'ouvrage de Tylor il a dû céder sa place à la notion plus large de l'animisme. L'attention fut appelée sur le fétichisme par le livre du fameux président de 'Brosses, Du culte dés dieux fétiches (1760); il est vrai que le missionnaire danois W.-J. Mûller connaissait déjà le mot un siècle auparavant; on le trouve même dans plusieurs relations de voyages du début du x^ïf siècle. C'est le portugais feitiço (sorcellerie, objet ensorcelé), qui ne vient pas de fatum, mais de factitius {chose fée). Cette appellation désigna d'abord les phénomènes, étudiés chez les Nègres de la côte occidentale d'Afrique, que de Brosses comparait déjà à certains traits de l'ancienne religion égyptienne. Le mot fit fortune et c'est ainsi qu'il est arrivé à avoir une signification générale. A. Comte l'a employé pour désigner le degré le plus bas du développêlaient religieux. Par nom de fétiche on entend généralement la chose matérielle qui est l'objet de l'adoration religieuse. D'autres, au contraire, n'en font qu'un talisman magique; le fétiche n'est pas l'objet de l'adoration, mais « un intermédiaire par lequel on se rapproche de la divinité, et qui contient des forces divines » (c'est l'opinion de Lubbock, Happel, etc.). Probablement la conscience du sauvage ne distingue pas entre les choses que nous séparons avec précision : objet d'adoration et talisman magique, le fétiche est pour lui l'un ou l'autre, souvent les deux à la fois ; les preuves en abondent. Il ne faut pas toutefois arguer de l'état confus de la conscience du sauvage pour laisser la question indécise. Même si l'on emploie souvent un fétiche pour des opéraltions magiques, il y a cependant lieu de le distinguer des simples talismans, car on lui prête des affections humaines, et il est en général l'objet d'une adoration religieuse.
La différence du fétiche et de l'idole est assez vague. L'esprit qu'on adore et dont on sollicite l'appui est censé incorporé dans l'un et l'autre, mais
tandis que le fétiche est la plupart du temps un objet grossier, trouvé par hasard, l'idole a été façonnée plus ou moins par la main humaine. Un "" coup de ciseau, un ornement sculpté, quelques traits de couleur transforment le fétiche en idole.
Schultze a expliqué le fétichisme par quatre opérations de la conscience du sauvage : 1° l'estimation exagérée d'objets sans importance, facile à comprendre chez, des gens dont l'imagination se meut dans un cercle étroit; 2° la représentation de ces objets comme vivant, sentant et voulant à l'image de l'homme; 3° la relation causale qui s'établit entre eux et certaines expériences; 4° la conviction que ces objets exigent une adoration religieuse. L'esprit qui réside dans le fétiche et qui fait sa singularité n'est pas l'âme ou la force vitale de cet objet, mais un être spécial qui y est incorporé. Il ne suffît donc pas de définir le fétichisme V adoration religieuse d'objets sensibles, car sous de pareils termes il faudrait faire rentrer tous les cultes de la nature; on ne peut donner le nom de fétichisme qu'à des cultes où se mêlent des pratiques dites magiques. D'ailleurs sont fétiches seuls les objets sur lesquels se porte exceptionnellement l'attention. Contrairement à l'opinion de Schultze, nous pensons qu'il faut exclure les corps célestes de la liste des fétiches; d'autre part nous reconnaissons volontiers avec lui que l'homme cesse d'être fétichiste dès qu'il établit la distinction entre l'esprit et l'objet matériel qu'il adore. D'ailleurs la notion reste encore assez large : il y a des fétiches d'individus, de familles, de villages, d'états, des fétiches permanents et des fétiches accidentels, qui ne sont adorés que temporairement et pour un objet particulier. Nous y reviendrons en parlant des Nègres.
Nous n'entrerons pas ici dans une caractéristique détaillée des pohjthéismes et mono théisme s des peuples civilisés. Remarquons seulement qu'il faut prendre ces termes au sens religieux et ne pas confondre ce qu'ils désignent avec des systèmes philosophiques. Que le polythéisme soit dua liste ou panthéiste, que le monothéisme comporte ou non des hypothèses monistes, le polythéisme et le monothéisme ne sont cependant pas des conceptions de l'univers, mais des formes de religion. Or, il ne suffît pas de les caractériser par l'opposition numérique de la multiplicité et de l'unité : 2Doly- et mono- en composition n'indiquent pas seulement des nombres, mais répondent à des qualités. Les dieux du polythéisme sont immanents dans l'Univers. Ils y personnifient les forces et les opérations divines ; nous y trouvons un riche et poétique développement de mythologie. Le ^ Dieu unique du monothéisme est au contraire un dieu spirituel et transcendant. C'est pourquoi il ne faut pas appeler monothéistes les tendances vers une conception monarchique de la divinité, tendances à la monolâtrie ou à la conception de l'unité divine. Comme religion vraiment monothéiste on ne trouve que la religion juive avec ses deux filles, la religion chrétienne et la religion mahométane.
Examinons, pour terminer, un terme actuellement très en faveur, le mot hénothéisme. L'idée, sinon le mot, vient de Schelling. Il se représentait
rhumanité, au début de son évolution, unie dans un monothéisme relatif; ce monothéisme relatif ne connaît, cela va de soi, qu'un seul dieu; mais cette unité est accidentelle, non essentielle, car un second dieu peut surgir à côté du premier; inversement ce monothéisme relatif peut se, convertir en monothéisme absolu; ce premier état est donc le point de départ d'une évolution qui peut mener au polythéisme aussi bien qu'au monothéisme ^ Mais c'est là une hypothèse qui ne s'appuie sur aucun fait historique. Il en est autrement de l'Aeno^Am^ne (ou kathénothéisme) de M. MûUer : il s'agit alors d'une forme de religion, suffisamment déterminée et historiquement connue. La religion des hymnes du Rig-Veda a, selon lui, ceci de particulier que, dans la prière, l'orant peut se contenter d'une divinité unique ; le fidèle, sans nier l'existence d'autres dieux, n'a qu'un seul dieu devant les yeux; et il assigne chaque fois à ce dieu singulier tous les attributs de la divinité. L'adoration de dieux pris isolément [worship of single gods) n'est ni du polythéisme, ni du monothéisme, mais bien de l'hénothéisme. On a objecté, et avec raison, que la piété est toujours exclusive et que partout elle s'est appliquée à exalter autant que possible l'objet de son adoration; les faits de cet ordre ne caractérisent donc pas une espèce religieuse ^ D'autres élargissent la conception de l'hénothéisme et lui donnent un sens philosophique. Ainsi von Hartmann, qui comprend sans doute l'hénothéisme à peu près à la façon de M. Mûller, ne le considère pas comme un phénomène particulier, mais comme le point de départ de tout le développement religieux. Tout autre est la définition d'Asmus : celui-ci tient la religion des peuples indo-germaniques pour hénothéistique, parce qu'elle reconnaît l'unité du principe divin dans la multiplicité des personnes divines. Pfleiderer comprend sous le nom d'héhothéisme le monothéisme national ou relatif. On voit donc que le mot n'a pas de sens précis et qu'il n'est du reste nullement indispensable : il serait même désirable qu'on le laissât entièrement de côté.
1. Schelling, Einleitung in die Philosophie der Mythologie, IV.
2. M. Millier, Eistory of anc. sanskr. Uterature, p, S32, Chips I, Eb. Lect., VI. L'opinion contraire est soutenue par W.-D. Whitney, Le prétendu hénothéisme du Veda (R. H. R., 1882, II).
3. L'Afrique. — 4. Les peuples américains. — 5. Les peuples du Pacifique. — 6. Les Mongols.
§ 3. — L'Afrique.
L'Afrique donne beaucoup de mal aux ethnographes. -Même si l'on fait abstraction des invasions et des conquêtes qui depuis l'antiquité ont mêlé les Africains au mouvement général du monde, la question de la parenté originelle de ces peuples avec d'autres familles humaines reste encore bien confuse. Les peuples africains diffèrent entre eux à tel point que plusieurs savants comptent cinq et. même six races sur ce continent. Les peuples libyques de la côte septentrionale, les Égyptiens et les
1. Bibliographie générale. — Il faudrait citer ici toute la bibliographie géographique et toute la littérature des missions, revues, relations de voyages, etc. A recommander particulièrement : Zeitschrift fVir Ethnologie, depuis 1869 (A. Bastian, R. Hartmann, R. Virchow, A. Voss) ; Zeitschrift fur Vôlkerpsychologie und Sprachwissenschaft 1869-1890 (M. Lazarus, H. Steinthal); Journal of the Anth-ropological Instituts, depuis 1890; Internationales Archiv fier Ethnographie, depuis 1888 (J.-D.-E. Schmeltz). L'index des relations des Jésuites (t. LXXII, LXXIII) a été publié par G. Thwaites (Cleveland, 1902).
Pour l'anthropologie, les oeuvres de Prichard, Darwin, Huxley, de Quatrefages sont particulièrement importantes. L'œuvre de A. Bastian est considérable; il a parcouru toutes les parties du monde et utilisé la muasse de ses notes dans des ouvrages systématiques {Der Mensch in der Geschichte, 3 vol., 1860; Grundzilge der Ethnologie, 1884) et dans d'innombrables travaux de détail ; son style est malheureusement si confus et sa méthode si désordonnée que ses livres sont illisibles, à peu d'exceptions près. Le premier volume, le seul malheureusement qui ait paru, du livre de G. Gerland, Anthropologische Beitràge, 1875, est suggestif, mais sujet à caution; son Atlas der Ethnographie, 1876, a beaucoup de valeur. Les Ethnographische Parallelen und Vergleiche, 1878-1889, de R. Andrée, sont d'un très grand intérêt. Parmi les ouvrages synthétiques il faut recommander : E.-B. Tylor, Anthropology, 1881; — l'article .4ni/iropology du même dans VEricycl. Brit.; — O. Peschel, Vôlkerkunde, 1874 (la 6° édition, parue en 1885, n'est que peu augmentée; — Fr. Mûller, Allgemeine Ethnographie, 1873, 2® éd. revue, 1879-5 ie même auteur a écrit tout ce qui a trait à l'ethnographie dans le rapport sur le voyage autour du monde accompli par la frégate autrichienne Novara, 1868 (partie anthropologique); — Th. Achelis, Moderne Vôlkerkunde, deren Entwicklung
Ethiopiens sont nîis au nombre des races méditerranéennes, parmi lesquelles ils forment une famille, la famille chamitique, apparentée de très près aux Sémites. D'autre part on a cru retrouver les traces d'une parenté préhistorique entre les Berbères de l'Afrique septentrionale et les Basques. Au sud de ces groupes chamitiques habitent les Nubiens, sur le Nil supérieur, et les Foulas, sur la lisière" méridionale du grand désert; ils forment ensemble une race distincte. Les nègres proprement dits occupent . le milieu du continent, à peu près jusqu'au 20° degré de latitude sud. La: partie méridionale est habitée par deux ou trois autres races : les Cafres, les Hottentots et les Bosjesmans. On considère ces derniers soit comme des Hottentots dégénérés, soit, avec les peuples nains disséminés dans le centre de l'Afrique, comme une race sipéciale, épave d'une humanité primitive.
Cette classification est loin d'être définitive. L'origine des Égyptiens est particulièrement peu sûre. Tous les égyptologues les comptent parmi les Méditerranéens ; c'est tout au plus si quelques-uns admettent que la civilisation de l'ancien empire des Pharaons ait pu sortir d'un mélange de sang africain et de sang sémitique. On peut cependant se demander s'il est permis, contre la tradition transmise par Hérodote, de nier toute relation entre les Egyptiens et les peuples de l'intérieur. La langue ne peut pas servir ici de critérium absolu. Elle indique peut-être des attaches asiatiques. Les caractères moraux des anciens Égyptiens, l'initiative, l'originalité, la persévérance les distinguent des nègres. Par contre la zoolâtrie, le fétichisme, le culte dés morts, la circoncision, sont des
und Aufgaben, 1896; — A.-H. Keane, Etknology, 1896; du même, Man past and pt^eseni, 1899; — J. Deniker, Les races et les peuples de la terre, 1900.
Parmi les ouvrages encyclopédiques, celui de G. Klemm, Allgemeine CuUurgeschichte der Mensckheit (10 vol., i843-18o2), doit un intérêt durable à ses dépouillements de relations de voyages. Klemm est bien dépassé par Th. Waitz, Anthropologie der Naturvôlker, 6 vol., 18a9-1872; les vol. I, Ueber die Einheit des Menschengeschlechtes und den Naturzustand des Menschen (2" éd., 1876), V, 2 et VI ne sont pas de Waitz, mais de G. Gerland; c'est une œuvre capitale et indispensable, mais dont la riche bibliographie commence à vieillir; les matériaux sont du meilleur aloi, mais les conclusions, surtout celles de Waitz, sur les analogies religieuses ne sont pas toujours exactes. — H. Spencer a eu l'idée singulière de présenter sous forme de tableaux nos données- anthropologiques et ethnographiques sur l'antiquité et les temps modernes; il a fait exécuter ce plan soùs sa direction et d'après les principes de sa philosophie. De là les ouvrages suivants réunis sous le titre collectif de Descriptive Sociology : 1. Englisk, par J. Collier; 2. Ancient Mexicans, Central Americans, Chibchas and ancient Peruvians, par R. Scheppig; 3. Types of lowest races, NegiHtto races and Malayo-Polynesian races, par D. Duncan; 4- African races, par D. Duncan ; 5. Asiatic races, par D. Duncan; 6. American races, par D- Duncan: 7. Ilebrews and Phœnicians, par R. Scheppig; S. French, par J. Collier. Bien que les matériaux n'en soient pas toujours puisés aux meilleures sources et qu'ils soient classés dans un ordre contestable, on pourra cependant consulter avec fruit en particulier les recueils de D. Duncan. — A. Réville, Les religions des' peuples non civilisés, 2 vol., 1883, donne un aperçu substantiel et agréablenaent écrit des religions des sauvages; les faits sont puisés aux meilleures sources. — W. Schneider, Die Naturvôlker; Missverstândnisse, Missdeutungen und MisshandliCngen, 2 vol., 1883- 1886, écrit pour servir à la polémique catholique contre la théorie de l'évolution, contient des matériaux intéressants. — [Il y a intérêt à consulter le livre récent de H. Schurtz, Urspy^ung der Kultur, 1900, bien que les phénomènes religieux y soient sacrifiés. — Pour les phénomènes spécialement religieux, voir D.-G. Brinton, Religions of primitive peoples, 1897, et la bibliographie du paragraphe précédent.]
indices sérieux de parenté africaine. L'étude anatomiqiîe des momies serait fort importante, sinon entièrement décisive, mais elle n'a pas encore donné grand 'chose. Bref, on peut dire que les rapports constatés entre la civilisation antique des Egyptiens et celles de l'Asie occidentale ne peuvent pas eSacer les témoignages de leur parenté avec les nègres.
L'hypothèse de l'unité de l'humanité africaine, que Gerlarid avait déjà soutenue en y comprenant les Arabes et les Sémites, a maintenant pour champion R. Hartmann. 11 veut bannir de l'anthropologie le « Nègre imaginaire, à la peau noire et luisante, à la nuque épaisse, à la chevelure laineuse » et mettre à sa place « le Nigritien ». Ce dernier, qui apparaît sans doute à l'état le plus pur au centre du continent africain, a des parents liepuis le -nord Jusqu'à l'extrême sud. Nulle part en Afrique il n'y a de transition brusque entre les races prétendues différentes : les Bérabras, "Êcidjas, etc., au nord, les Bantous au sud, montrent des ressemblances frappantes avec les « Nigritiens )) du centre. Il reste toutefois bien difficile .de classer les Pygmées disséminés çà et là et les Hottentots , ces derniers en raison de la couleur jaunâtre de leur peau. Mais après tout, dans une histoire des religions, il peut suffire de diviser approximativement l'Afrique en trois parties : le sud, le centre et le nord *.
1. Bibliographie. — Voir Waitz, II (jusqu'en 1859). Ed. Schauenburg, Reisen in Central'Africa von Mungo Pa-rk bis auf Dr. Barth und Dr. Vogel, 2 vol., 186o, raconte les explorations modernes. C.-M. Kan donne la bibliographie des ouvrages hollandais. Quantité de faits sont ramassés dans la masse des relations de s'^oyages et des rapports de missionnaires; la valeur des renseignements que l'ethnographie et la science des religions ti'ouvent dans ces ouvrages est très inégale. — Nous avons un aperçu général sur les langues parlées dans cette partie du monde dans R.-N. Cust, Sketch of the mode-rn languages of Africa (2 vol.,- 1883; trad. fr. de L. de Milloué, 4884). Les recherches de W.-H.-J. Bleek sur les langues sud-africaines ont une grande valeur. La Zeitschrift fur afrikanische und ozeanische S p7'achen (depuis 1890) est fort intéressante.
Nous recommandons l'ouvrage de R. Hartmann, Die Vôlker Afrikas, 1879 (traduction ■française, 1884) : c'est une description ethnographique un peu sommaire, mais qui répose sur des recherches personnelles; Die Nigritier (I, 1876), du même auteur, est un travail plus approfondi. Signalons encore Frobenius, XJrsprung der afrikanischen Kidtiiren, 1898. — Parmi les ouvrages qui concernent surtout l'histoire des religions, citons : W. Bosmann, Nauwkeurige heschrijving van de Guinese Goiid-Tand-en Slavekust (3* éd., 1737); — A. Bastian, Ein Besuch in San Salvador (1859; ce livre est écrit dans un style qui diffère heureusement de celui que l'auteur emploie habituellement, il a servi de base à presque toutes les études de Fr. Schultze sur le fétichisme); — B. Gruickshank, Achtzehnjcihriger Aufenthalt auf der Goldkilste, 1834; — J.-L. Wilson, Weste?m Africa, ils history, condition and prospects, 1856; — A.-H. Post, Afrikanische Jurisprudenz, ethnologiscJi-juristische Beitrâge zur Kenntniss der einheimiscken Rechte Afrikas, 1887; — A.-B. Ellis, The Tshi speaking peoples of the Goldcoast of West-Africa, ■ 1888; du même, The Ewe speaking peoples, 1889; The Yoruba speaking peoples, 1892; — J. Macdonald, Religion and myth (1893, riche recueil de coutumes et de cérémonies religieuses africaines, inspiré par le Golden bough de Frazer); — Mary-H. Kingsley, Travels in West Africa, 1896; West african studies, 2" édit., 1902; — H.-E. Bennel, The Folklore of the Fjorts, 1898 ; — A. Seidel, Gesohichten und Lieder der Afrikaner, 1896.
Pour le sud de l'Afrique, l'œuvre capitale est celle de G. Fritsch, Die Eingeborenen Siid-Afrikas, 1872. Les ouvrages suivants sont intéressants pour l'étude des religions : Casalis, Les Bassoutos (1859, par un missionnaire qui vécut 23 ans parmi eux); — Th. Hahn, Tsuni'Goam, the suprême being of the Khoi-khoi, 1882; — Gallaway, The religions system of the Amazulu (1868-1872, paru en 4 livraisons, imprimé de nouveau en 1884 par la Folklore Soc); — Junod, Les Ba-Ronga, 1898 {Bulletin de la société neufchdteloise de géographie, t. X).
Pour Madagascar, J. Sibree a réuni une importante bibliographie.
L'Afrique méridionale est habitée par les Cafres à l'est, par les Hottentots à l'ouest, et par les Bosjesmans partout refoulés-et opprimés. Le mot Cafre a été emprunté par les Portugais aux marchands arabes qui désignaient ainsi les infidèles {kâfir). Ils se nomment eux-mêmes A-bantou^ les hommes. Le nom de Koi-koin, par lequel les individus de l'autre famille se désignent, a le même sens ; les colons hollandais leur ont donné le sobriquet de Hottentots à cause de leur façon de parler gloussante, bégayante et balbutiante. Les Bosjesmans leur sont bien inférieurs physiquement et intellectuellement. Ce sont des sauvages, et les hommes des deux autres groupes doivent plutôt être considérés comme des barbares. Les Hottentots et les Cafres sont des peuples de pasteurs; ils ont une organisation sociale stable. On croit même trouver chez les Cafres des traces d'une ancienne civilisation; ils ont des traditions historiques. Leurs tribus principales sont celles des Amaxosas, des Amazoulous, des Betchouanas {auxquels se rattachent les Basoutos), et plus à l'ouest les Ovahereros (ou Bamaras). Aux Hottentots se rattachent les Namaquas et les Koranas, tandis que les Griquas et les Bastards sont issus d'un métissage européen.
Les traditions religieuses de ces tribus sont si confuses et si pauvres qu'on a souvent supposé, surtout pour les Cafres, qu'elles n'avaient pas de religion du tout. Tout au contraire, nous rencontrons chez eux des rites et des représentations d'un caractère religieux. Nous connaissons les noms des dieux de différentes tribus : pour les Hottentots, Outixo, Tsoui'goab, Heitsi-eibib ; pour les Cafres, Morimo, Oumkouloumkoulou. Mais nous ne savons pas si ces nonis désignent des dieux de la nature, ou des esprits, ou des sorciers défunts, ou des aïeux. Selon Th. Hahn, Tsoui'groab ' veut dire l'aurore; selon Réville, il signifie la lune, et Heitsi-eibib serait également un dieu lunaire. Ces interprétations sont douteuses, même si l'on admet que les danses exécutées par les Hottentots au moment de la nouvelle et de la pleine lune constituent un culte lunaire. Quant à Oumkouloumkoulou, le très grand, c'est l'aïeul qui est sorti du tronc primitif (d'autres traduisent : de la cannaie).
Le culte des morts et des aïeux est très répandu. Les morts apparaissent à leurs parents, en général sous la forme d'animaux. D'innombrables tas de cailloux où le passant doit jeter une pierre sont très probablement des monuments du culte des morts. — On croit que l'humanité procède soit d'un tronc d'arbre, soit d'ancêtres animaux, et cette croyance, en particulier chez les Damaras, est associée à une organisation sociale et à des interdictions alimentaires caractéristiques du totémisme. — On voit par les mythes et les fables que l'imagination poétique ne mauque pas entièrement. Les Damaras ont un mythe de l'invention du feiTqui met en fuite les bêtes sauvages terrifiées, tandis que les animaux domestiques se rallient autour de l'homme victorieux. Chez cette tribu, un foyer sacré est entretenu par des vierges. H faut noter le mythe de l'origine de la mort; iï y en a différentes formes. Chez les Hottentots c'est la lune qui envoie le lièvre en ambassade auprès des hommes pour leur dire : De même que
moi (la lane) je meurs et reviens, à la vie, de même toi (l'homme) tu mourtas et reviendras à la vie. Or le lièvre fit mal sa commission et dit que l'homme -mourrait comme la lune et ne se lèverait plus. Les Amazoulous racontent que Oumkouloumkoulou envoya le caméléon annoncer aux hommes qu'ils ne mourraient pas ; le caméléon s'amusa en chemin ; pendant ce temps, le dieu changea d'avis et envoya la salamandre pour leur annoncer la mort; la salamandre fit diligence et apporta la nouvelle fatale ayant l'arrivée du caméléon. Bien loin de l'Afrique, les insulaires des îles Fidji racontent l'origine delà mort de la même façon.
La religion des Hottentots et des Cafres se distingue de celle des nègres par l'absence du fétichisme. Elle comporte des offrandes aux âmes et aux esprits, mais on ne trouve pas de fétiches proprement dits. Amulettes et arts magiques sont très en faveur, Les sorciers, qui sont en même temps médecins et devins, disposent de puissances mystérieuses. Leurs méthodes sont d'ailleurs variables ; souvent, ils forment des corporations dans lesquelles on entre par des initiations; l'extase provoquée par le chant et la danse est un moyen de conjurer les esprits. On leur demande la guérisao^des blessures ou des morsures de serpents, la victoire, la pluie, la découverte et la conjuration des maléfices. Le pouvoir des sorciers alliés aux chefs est effrayant; ils peuvent se venger de leurs ennemis et se débarrasser des gens qui leur déplaisent; mais souvent ils payent de. la vie leur impuissance à donner ce qui est attendu d'eux.
Parmi les pratiques religieuses de l'Afrique méridionale figurent, comme du reste sur tout le continent, des mutilations variées : on se brise les dents., l£i SJBttve qui se remarie sacrifie un de ses doigts, on pratique enfin la circoncision. Les garçons subissent cette opération à l'âge de la puberté; ils doivent ensuite se soumettre, pendant un certain temps, à des observances fort sévères, pour se livrer d'ailleurs, le terme expiré, à une débauche effrénée. On a souvent de vraies bacchanales, des danses frénétiques; on dit du chrétien nouvellement converti : « Il ne danse plus. » Le rituel est très compliqué, il y a une infinité de tabous : interdictions alimentaires, tabous personnels dans les relations entre les chefs et leurs inférieurs, abandon obligatoire du kraal où un décès a eu lieu, séquestration périodique de la femme et exclusion temporaire de la veuve ; la femme ne doit pas parler aux parents de son mari, etc. Dans la masse des croyances et des rites, il est difficile de faire la part de chaque groupe. Cafres et Hottentots ont pu se faire bien des emprunts.
..L'Afrique centrale est habitée par des Nègres proprement dits, mais il est difficile de tracer exactement les limites de leur habitat au nord comme au sud. On manque de points de repère certains pour la classification ethnographique. Nous ne savons encore que peu de chose d'une bonne partie des tribus qui habitent la région des grands lacs et les bassins du Zambèze et du Congo. Nous avons déjà plus de détails sur les habitants des États mahométans qui s'étendent du Sénégal au Darfour ; leur histoire nous est en partie connue. L'état politique et l'ethnographie de ces contrées restent cependant pour nous très confus. Une ville
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connue, Tombouctoii, est un chaos de races concurrentes qui s'y disputent la possession du marché.
La race nègre n'appartient certainement pas aux portions mal douées de l'humanité. Le nègre a généralement une imagination mobile, i! saisit vite, il est sanguin, sensuel, pas méchant au fond, très impulsif mais peu persévérant. On signale son goût du baroque et le décousu de ses idées ; du reste il lui manque l'énergie nécessaire pour tirer parti de ses capacités intelFectuelles. Les nègres ne sont pas des sauvages. Ils forment des États et ont même de grandes villes. Il est vrai que des guerres cruelles et le commerce des esclaves bouleversent leur état social.
Les pays nègres sont le foyer du fétichisme ; c'est là qu'on peut l'étudier sous toutes ses formes. Les fétiches, petits et grands, publics et privés, se nomment gris-gris, you-you, etc. A l'époque de la puberté le jeune garçon se fait circoncire, jeûne et choisit un fétiche. Les tatouages incisés et peints sur la peau, usités dans plusieurs tribus, marquent la dépendance de l'homme à l'égard de son fétiche. Il est bien difficile de distinguer ici nettement les fétiches et les amulettes, surtout chez les peuples où l'islamisme n'a recouvert que légèrement le paganisme primitif. D'un autre côté, bien des fétiches sont déjà des idoles munies d'une tête et de membres humains. Les fétiches ont leurs temples ou leurs cabanes; il y en a qu'on emporte en voyage, d'autres qu'on porte toujours sur soi.
Bien que le fétichisme soit très développé chez les nègres, l'adoration des fétiches n'est pas toute leur religion, La croyance aux esprits, le culte des ancêtres et des phénomènes de la nature se rencontrent très fréquemment; on divinise le ciel, le soleil, la lune surtout, les montagnes, les fleuves. Çà et là, on voit apparaître la croyance en un Dieu supérieur, créateur du monde : il est vrai que ce Dieu n'est pas adoré, et qu'en général les nègres ont plus d'égards pour leurs divinités malfaisantes et redoutables que pour les bonnes. Le culte des ancêtres est très répandu. Au Dahomey et chez les Achantis de grandes hécatombes humaines étaient sacrifiées aux chefs défunts. Parmi les cultes d'animaux, c'est celui des serpents qu'on rencontre le plus fréquemment. Il reparait d'ailleurs, extravagant et cruel, chez les nègres américains, à Haïti, en Louisiane (culte du Vaudou). Enfin le tableau des rites et coutumes des nègres récemment dressé par Macdonald montre bien qu'il ne faut pas tout rattacher au fétichisme. La croyance au passage de l'âme d'un individu dans un autre, le sacrifice, en particulier le sacrifice du roi ou d'une victime substituée, l'idée de la descente des prêtres au monde souterrain, représentée comme chez les Chamans de la haute Asie, les tabous et les rites magiques, j'entends ceux qui ne concernent point les fétiches, s'observent en Afrique aussi bien que partout ailleurs.
Le féticheur [fetizero, ganga, càitome) est donc, d'une façon générale, un sorcier, un prêtre magicien. Il offre les sacrifices expiatoires aux esprits (pour détourner les malheurs), les offrandes de nourriture aux morts, il prophétise, fait tomber la pluie, guérit les maladies, etc. Une de ses fonctions principales est de trouver les criminels. La croyance que la
maladie et la mort ne sont pas des événements naturels, mais la conséquence d'enchantements malfaisants, est en effet générale. Il faut donc en découvrir • les auteurs responsables. Au milieu d'un grand tapage, comme le nègre arrive d'ailleurs à en faire à tout propos, on amène l'individu soupçonné et on le soumet à une épreuve qui consiste généralement à lui faire boire un poison (épreuve de l'eau rouge); l'innocent vomit le breuvage, le coupable en meurt. C'est une ordalie.
Un des traits les plus remarquables de l'organisation de ces peuples est la présence d'associations secrètes dont on connaît maintenant plusieurs exemples; il y en a qui durent déjà depuis quelques siècles, entre autres VEmiJacasseiro, Nous ne connaissons qu'imparfaitement l'objet de ceg sociétés secrètes; il n'y a aucune raison de leur attribuer un enseignement particulièrement élevé, à plus forte raison une doctrine monothéiste.
C'est ici le lieu de dire quelques mots de l'île de Madagascar. Elle apjpartient géographiquement à l'Afrique, mais ethnographiquement elle lui est étrangère. Les habitants primitifs (ancêtres des Vazimba de la côte occidentale), qui ont élevé leurs tumulus sur toute la surface de l'île, semblent avoir été parents des nègres, mais ils ont été refoulés de bonne heure par des envahisseurs étrangers ou ont été absorbés par eux. Des Arabes d'abord, des Malais ensuite se sont établis sur l'île. Les Hovas, qui sont la race dominante, sont des Malais, ainsi que leurs antagonistes les Sakalaves : c'est ce dont témoignent leurs caractères physiques aussi bien que leurs particularités psychiques et sociologiques. La religion des Malgaches païens ne se distingue du reste par rien de remarquable : ils croient aux esprits, pratiquent le culte des ancêtres, usent des ordalies, etc.
La population de I'Afrique septentrionale est la plus mélangée de toutes. L'Egypte a toujours été inondée par les étrangers : dans l'antiquité par les Sémites, les Perses, les Grecs, les Romains; au moyen âge et dans les temps modernes par les Arabes, les Turcs et les peuples de l'Asie Mineure, puis les Européens. Plus au sud, le sang arabe s'est aussi niêlé dans une forte proportion au sang des peuples du groupe éthiopien ; des Arabes du sud (Himyarites) ont colonisé les Alpiês.d!Abyssinie vers le début de notre ère; ils y ont importé leur langue (éthiopien, geez). A l'ouest de l'Egypte, le long de la côte méditerranéenne, dans le Sahara et les montagnes, la population primitive subsiste : ce sont les Berbères {Imochags, Berabras), les Touareg et les Tibbou du désert saharien ; mais la colonisation sémitique et les conquêtes romaines de l'antiquité, les armées syro-arabes et la domination turque du moyen âge et des temps modernes, auxquelles il faut ajouter l'importation de nombreux esclaves chrétiens , ont créé une sorte de population mixte qu'on désigne généralement sous le nom de Maures. Cette partie de l'Afrique et celle-là seule appartient donc à l'histoire du monde.
L'islamisme domine presque tout le nord de l'Afrique. Quelques tribus à-peine sur le Nil supérieur sont encore païennes; le christianisme monophysite est la religion des Coptes égyptiens et des Abyssins.
Les Coptes, sous leurs patriarches, sont restés fermement attachés au christianisme pendant des siècles d'oppression; à la vérité ils sont assez déchus. La vie religieuse et morale des Abyssins est encore à un degré plus bas. Chez eux le christianisme n'est pas seulement fortement teinté de mahométisme et de judaïsme (les juifs abyssins sont appelés ./^«/achas), mais même de paganisme. Magie, superstition, crainte du mauvais œil et de l'ensorcellement, croyance aux Bouddas, c'est-à-dire aux individus qui se transforment en animaux (loups-garous), tiennent une large place. Malgré tout, considérée dans son ensemble, l'Afrique septentrionale n'appartient pas à ce chapitre, mais à l'histoire du christianisme et de l'islamisme.
§ 4. — Les peuples américains ^
La question dominante de l'ethnographie américaine est celle de l'unité et de l'originalité de la race. En tout état de cause, on met à part les Esquimaux et les Groenlandais. Tantôt on compte ces derniers parmi les Mon-
1. Bibliographie. — Voir Waitz, III (1862) et IV (1864). Parmi les catalogues spéciaux, consulter celui de Fréd. Mùller (Amsterdam, 1877), très riche surtout au point de vue géographique, mais important aussi pour l'ethnographie. Les vieilles relations de voyages (il y en a qui remontent au xvu° siècle) n'ont plus d'intérêt que pour la bibliographie; de même les recueils fort remarquables pour leur époque faits au xvin^ siècle par les missionnaires catholiques dans l'Amérique du Nord (Lafiteau et Charlevoix). On peut lire encore avec fruit les grands ouvrages histoi'iques de Robertson, The history of America, et de Prescott, Conquest of Mexico, et Conquesf of Peru. Parmi les relations de voyages récentes il faut signaler celles de A. von Humboldt et du prince Maximilian de Wied, tant pour leur contenu que pour leurs illustrations.
J.-G. MûUer, dans sa Gescliichte der amerikanischen Uîv^eligionen, 2® édit., 1867, a donné un tableau des religions de ce continent; c'est une vraie mine de documents; il faut le lire avec critique, l'auteur étant aveuglé par son hypothèse qui voue exclusivement le nord au culte des esprits, et le sud au culte du soleil. La meilleure source en ce qui concerne le Groenland est toujours P. Egede, Nachi-ichten von Gi^ônland, 1790. Pour les Indiens de l'Amérique du Nord il faut lire les ouvrages de Gallin, Schoolcraft, et les innombrables livres de D.-G. Brin ton, mais ceux-ci avec critique, entre autres : The myths of the New-World; A treatise on the symbolism and mythology of the red race of America, 1868, réédité en 1896; — J. Gurtin, Création myths of primitive America in relation to the religions history and mental development of mankind, 1899. — H.-H. Bancroft a publié une collection inestimable, presque trop complète : Native races of the Pacific States of No7'th America, 5 vol., 1873. [L-es Co7itributions to the North American Ethnology, la collection des Annual Reports of the American Bureau of Ethnology, les publications de V American folk-lore society, les) Mémoires publiés par les grands musées américains, et ceux des diverses expéditions ethnographiques sont aussi à citer. — Dellenbaugh, The North-Americans of yesterday, 1901, donne un bon exposé de l'état présent de l'ethnographie américaine.]
Sur les religions des grands États civilisés, voir A. Réville, Les religions du Mexique, de l'Amérique centrale et du Pérou, 1885 ; ses H6. Lect. de 1884 sont sur le même sujet. — Pour le Mexique, voir : E.-B. Tylor, Anahuac, or Mexico and the Mexicans, 1861; et du même, un article de VEncycl. Brit. [Il faut signaler une série de travaux importants de E. Seler, entre autres Zauberei und Zauberer im alten Mexico et Die bildlichen Darstellungen der mexikanischen Jahresfeste; die achtzehn Jakresfeste der Mexikaner {Veroffentiichimgen d. d. Kgl. Mus. f. VÔlkerkundè, VI, 2-4), 1899.] — Sur l'Amérique centrale : Brasseur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées du Mexique et de V Amérique centrale durant les siècles antérieurs à C. Colomb, 1857-1859, 4 vol.; — K. Haebler,
gols, tantôt on en fait, avec quelques tribus des régions polaires asiatiques, une race particulière, celle des peuples arctiques ou h^perboréens. Ils ont évidemment beaucoup de points de ressemblance avec la race mongole ; ils en ont aussi avec les Indiens d'Amérique.
L'existence d'une race américaine particulière a quelquefois été contestée. .On a présenté cette race, et on la présente encore souvent, comme, une variété de la race mongole ou comme un mélange de Mongols et de Malais. D'autre part, tandis que Fr. Mûller s'efiforce d'établir non seulement son originalité, mais encore son unité, des anthropologues et des ethnographes américains se plaisent à la diviser en deux ou plusieurs groupes indépendants. La science ne pourra peut-être jamais résoudre ce pçpblème. En tout cas, on ne peut pas produire de preuve certaine de la parenté de la race américaine avec d'autres races. Il y eut sans doute des relations entre l'ancien et le nouveau monde avant la découverte de l'Amérique; nous savons par leur littérature que les Islandais ont connu le Grpenland au moyen âge et qu'ils sont même descendus le long de la côte plus au sud. D'autre part il est au moins vraisemblable que les habitants de la côte occidentale de l'Amérique du Nord ont communiqué avec les peuples asiatiques. Mais, d'un côté comme de l'autre, nous ne savons pas quelle a été l'étendue de ces rapports ni quelle a été leur influence. Ni l'anthropologie, ni la faune, ni la flore ne fournissent d'indices certains. Il est vrai qu'on a mis en cause les civilisations du Mexique et du Pérou ; on a voulu les relier à celles de l'ancien continent. On a supposé que des Juifs, des marins phéniciens, des Bouddhistes, etc., leur avaient servi de maîtres. Récemment encore on a appliqué à T Amérique une tradition qui régnait en Chine au v° siècle au sujet d'une terre orientale appelée Fousang; d'un autre côté on a voulu faire honneur aux anciens Celtes de quelques-unes des idées mexicaines ^ Ces hypothèses n'ont pas réussi à s'imposer. Fou-sang est le Japon. — Quant à l'unité de la race américaine, nous ne savons pas encore si la linguistique réussira jamais à la prouver ; on se borne jusqu'à présent à étudier séparément les diverses familles linguistiques, le groupe sonorana (Mexique) et le keckua (Pérou).
On ne peut donc pas encore demander une classification scientifique définitive des aborigènes américains. On distingue des Indiens nord-américains, des Peaux-Rouges proprement dits, les tribus qui habitent à
DieReligibn des mittleren America, 1899. — Sur le Pérou : R.-B. Brehm, Bas Inkareich, 1887. — [Comme ouvrage récent, on pourra lire E.-J. Payne, History ofthe New-World called America, 2 vol., 1899; De Roo, History of America before Columbus, 2 vol., 1900].
Les sources consistent en textes indigènes et en vieilles relations espagnoles; elles ont été recueillies par Kinsborough, Antiquities of Mexico (1831-1848), dans l'important recueil français de Ternaux-Gompans à partir de 1837, et dans plusieurs publications de la Hakluyt-Society. Parmi les relations espagnoles, signalons les rapports de Cortez à Charles-Quint et les oeuvres de Sahagun et de Bernai Diaz, du xvii^ siècle (traductions françaises).
1. Ch.-G. Leland, Fusang or tlie discovery of America by Chinese Buddhist -pricsts in the fifth century, 1875; Cf. Hervey de Saint-Denys, Mémoire sur le pays connu des anciens Chinois sous le nom de Fou-Rang, 1876. — E. Beauvois, UÈlysée des Mexicains comparé à celui des Celtes (R. H. R., 1884, ii).
l'ouest des montagnes Rocheuses, depuis la crête jusqu'à la mer et dans le district de l'Orégon. Les principales tribus des Peaux-Rouges sont celles des Aihapas cas (Ghippewaj), des Iroquois^ des Algonquins, des Bakotas (Sioux), des Apalaches (Creeks) ; les Natchez, sur le bas Mississipi, touchent de près d'un côté aux Apalaches et de l'autre aux Mexicains.. — Au Mexique on peut reconnaître trois couches de populations : une d'indigènes, à laquelle appartenaient entre autres les Chichimèques, puis • les Toltèques, les premiers envahisseurs, et enfin les Aztèques. Les Toltèques venaient du nord, mais ils semblent avoir été refoulés vers le sud par les habitants indigènes après avoir été les maîtres pendant quelques siècles ; les Aztèques guerriers, venus également du nord, auraient ensuite conquis le pays.
L'Amérique centrale était le domaine de la race maya, h laquelle appartenaient les Quiches. La côte septentrionale de l'Amérique du Sud et les Antilles étaient occupées par les Arawaks et les Caraïbes.
C'est surtout sur les Sud- Américains que les renseignements sont insuffisants. Nous distinguons les tribus brésiliennes [Tupi, Guarani, Botocudos), les Abipons et les Indiens des Pampas, les Araucans, les Patagons [Tehuelches) et les Fuéjiens. Le long de la côte- occidentale une bande de terre assez étroite était habitée par des peuples de civilisation avancée; au nord (aujourd'hui Nouvelle-Grenade) étaient établis les Chihchas ou Muiscas, plus au sud fïorissait la civilisation péruvienne, localisée à l'origine sur les bords du lac Titicaca; plus tard la tribu des Incas, de la région de Cuzco, était devenue prépondérante. Les Incas appartenaient au peuple des Quichuas [Kechua), auxquels sont alliés les Aymaras.
Les caractères ethniques des Américains rappellent beaucoup ceux des Malais. L'Américain n'est pas communicatif ; son maintien est grave et digne; il est patient et dur à la douleur, taciturne et rusé, brave, perfide, cruel, vindicatif; il est lent à comprendre les choses nouvelles et ne sait pas s'adapter. Il est méditatif et rêveur, et sa vie intérieure est plus riche que celle de la plupart des races inférieures, même des nègres, qui ne le surpassent qu'en civilisation matérielle. Les particularités des civilisations américaines tiennent étroitement, d'une part, à ces traits de caractère, et de l'autre à l'absence presque complète de plantes cultivées et d'animaux domestiques. L'Américain est un chasseur, un pêcheur, un guerrier; ce n'est pas un agriculteur ou un berger. C'est un fait remarquable que dans cette partie du monde l'étage moyen de la civilisation manque totalement : les Américains sont ou bien des sauvages, ou bien des peuples de civilisation avancée, à la vérité bien près encore de la barbarie. Le Pérou, l'Amérique centrale, Yucatan et Honduras en particulier, le Mexique ont été les sièges d'une ancienne civilisation; les tumulus des bords du Mississipi et de rOhio sont également les témoins d'une civilisation préhistorique. Tout autour, les autres tribus vivent à l'état sauvage. Les Peaux- Rouges guerriers, les Caraïbes pirates, que les habitants des Antilles appelèrent Cannibales, sont d'un degré au-dessus des Brésiliens indigènes ou des Fuéjiens.
Passons aux relig-ions primitives. Une simple mention suffît pour celle des' Groenlandais et des Esquimaux {Innuit, les hommes); ils se sont pour la plupart convertis au christianisme depuis le siècle dernier. Leur religion primitive n'offre rien de particulièrement remarquable : ils croient aux esprits des éléments, à une existence d'outre-tombe, à la magie. Le sorcier, <:m 9'e/io/£, possède une grande influence. .
lue totémisme des^ Peaux-Rouges a plus d'intérêt. On a signalé, dans ces dernières années, du totémisme un peu partout, en Australie, en Polynésie, chez les Sémites et ailleurs encore; mais le mot vient des langues de l'Amérique du Nord, et c'est là qu'on a d'abord remarqué la chose K Le totem n'est pas un objet isolé comme le fétiche, mais une catégorie d'objets, le plus souvent une espèce animale, souvent aussi une espèce végétale. Le totem n'est pas seulement objet de culte; la peuplade, le clan, ou l'individu appartiennent absolument à leur totem et s'identifient matériellement avec lui. L'animal qui est totem passe pour être l'aïeul du clan qui éprouve devant lui une sorte de révérence religieuse, n'ose pas le tuer, prend son nom et affirme, par ^l'habillement ou les ornements que portent ses membres, la dépendance où il se trouve à son égard ; on porte la peau ou les plumes de l'animal totem, on danse, la danse mimique du totem, bref, dans une infinité de cérémonies, à la naissance, à la puberté, lors d'une consécration, au mariage, on prend soin de marquer cette identité. Tel est le côté religieux du totémisme; il comporte bien entejidu toutes sortes de tabous, et en particulier des prohibitions alimentaires. Le totémisme en outre détermine l'organisation du clan; il va de pair, en général, avec l'exogamie et le matriarchat. Ce n'est pas ici la famille patriarcale qui est l'unité sociale, mais le clan, dont l'unité repose à son tour sur le totem.
Le totémisme mis à part, la religion des Peaux-Rouges est un culte des esprits. Les esprits, manitous, ont peu d'individualité, ils paraissent le plus souvent être en relation avec les phénomènes naturels. Le manitou le plus élevé est désigné sous le nom de « Grand Esprit», et on exploite souvent cette notion pour prêter aux Peaux-Rouges une religion presque monothéiste. C'est tout à fait inexact: quelque puissance que les adorateurs du « Grand Esprit )) lui attribuent, il n'en appartient pas moins à une religion inférieure. En général il est représenté sous la forme d'un animal ; comme il n'a que peu d'individualité, il réunit en lui à peu près
1. J.-G. Frazer, Totemism, 1887, d'abord paru sous forme d'article de l'Enc. Br., traduction française (Dirr-van Gennep, 1898). * Voir aussi L. Marillier, La place du totémisme dans l'évolution religieuse, dans la Revue de VJiistoire des Religions, t. XXXVI et XXXVII; — S. Reinach, Le totémisme animal {Revue Scientifique, 1900, p. 449-457) et Les survivances du totémisme animal {Revue Celtique, 1900). La publication des Native Tribes of central Australia de Spencer et Gillen a provoqué la publication d'une série de travaux sur le totémisme : J.-G. Frazer, The origin of totemism {Forinigfitly Review, 1899, p. 648-666, 835-853). et Observations on Central-aïistralian totemism {Journal of AnihroTp. Inst, N. S. I, p. 281 sqq.); — E.-S. Hartiand, Totemism and some récent discove7nes, dans Folk-loi^e, XI, p. 52; — F.-B. Jevons, The place of totemism in the évolution of religion, dans Folk-Lore, X, p. 369-383; — E. Durkheim, Sur le totémisme, dans V Année Sociologique, t. V (1902).
24 HISTOIRE ites RELIGIONS
tous les attributs dé la divinité que conçoit le sauvage ; il est en relations aussi bien avec les phénomènes naturels qu'avec l'âme des ancêtres, et son culte ne s'élève guère au-dessus de la magie. Quelquefois le Grand Esprit a forme humaine, et alors on lui prête des mythes variés. Manabozho, le vent d'ouest, est le héros d'un cycle mythique et épique-; ses aventures remplissent toute une littérature populaire qui vit encore, Schoolcraft l'a recueillie, et c'est là que Longfellow a pris le sujet de Hiawaiha. Une idée singulière, qu'on ne trouve pas seulement d'ailleurs chez les Peaux-RoUges, est celle qui donne au Grand Esprit une mère ou une grand'mère. J.-G. MûUer veut y voir la notion d'un destin supérieur aux esprits.
Les sacrifices humains et l'anthropophagie ont été usités sur tout le continent. Le tabac fournit la matière d'un véritable sacrifice, notamment chez les Peaux-Rouges; fumer le calumet de paix est un acte religieux. Les bains de vapeur sont souvent employés pour provoquer l'exaltation religieuse; des potions purgatives et vomitives servent dans les purifications. — On constate en Amérique, même chez les sauvages, un développement remarquable des représentations religieuses ; il est relative ment très supérieur à l'ensemble de la civilisation. Les mythes connu s sont surtout des mythes de la création, du déluge et de l'origine de la civilisation ; leur forme varie beaucoup, mais le fond est presque toujours semblable. Le Grand Esprit est créateur. La création du monde est représentée de façons différentes, mais elle ne va jamais sans luttes et sans catastrophes; l'élément ennemi auquel il faut arracher le monde est l'eau ; le déluge appartient ici entièrement aux mythes cosmogoniques . A côtédes mythes de la création du monde, il y en a sur l'origine des hommes : l'homme est né des arbres, ou bien il est sorti des cavernes; au début, il vivait d'une vie pénible et quasi animale, mais un dieu ou un héros civilisateur l'initia à une vie supérieure.
Les peuples civilisés de l'Amérique montrent dans leurs idées et leurs coutumes tant d'analogies avec les sauvages du même continent qu'on y voit souvent la preuve irréfutable du caractère autochtone de leur civilisation. Quand nous parlons de civilisation, au sens restreint du mot, nous pensons bien entendu aux populations agricoles du Mexique, de l'Amérique centrale, de la Nouvelle-Grenade (les Muiscas ou Chibchas) et du Pérou, sans oublier d'ailleurs les vestiges de civilisation de la vallée du Mississipi et de l'Ohio. La civilisation de l'Amérique centrale est étroitement alliée à celle du Mexique ; celle du Pérou est au contraire complètement indépendante. Si l'on cherche pour l'architecture, l'organisation sociale, les religions du Mexique et du Pérou des ressemblances avec celles de l'ancien monde, c'est surtout dans les civilisations assyrienne et égyptienne qu'on trouve des termes de comparaison. Au Mexique, des princes puissants bâtirent des temples et des palais, des tombeaux et des pyramides. Le calendrier mexicain, réglé sur l'année solaire, prouve une civilisation avancée. Mais si l'on admet avec Tylor que la fixation de la tradition par l'écriture constitue la ligne de démarcation entre les peuples
barbares et les peuples civilisés, il faut reconnaître que le Pérou n'atteint pas encore et que le Mexique ne touche qu'à peine aux étages supérieurs ; et cependant, sur beaucoup de points, les Mexicains avaient une culture avancée. Au Pérou, où les enfants du sang royal recevaient dans des écoles une éducation soignée, les sages, qui leur enseignaient les sciences nécessaires à des prêtres et des rois, leur racontaient probablement les gestes de leurs ancêtres, mais toute cette histoire nationale n'était conservée que par la tradition orale, et, pour venir en aide au souvenir, on n'avait que les Quipous, sortes de cordelettes aide-mémoire, portant des nœuds de différentes couleurs. Il est à peine besoin de dire que l'interprétation de ces Quipous était peu sûre, et arbitraire. Ce n'est que plus tard,' après la conquête, qu'un homme, qui descendait des Incas par sa mère, recueillit les traditions péruviennes et les publia avec des commentaires espagnols; il s'appelait Garcilasso de la Vega (son ouvrage parut de 1609 à 1617). — Les choses se passèrent un peu autrement au Mexique. Les traditions historiques et sacrées y étaient conservées par écrit, s'il est permis d'appeler écriture un système confus et irrégulier d'hiéroglyphes, dessinés ou peints, simples aide-mémoire pour ainsi dire, qui rappelle encore les dessins grossiers des Peaux-Rouges. Il y avait cependant des documents innombrables rédigés en cette écriture, mais la fatalité les a poursuivis. Le zèle fanatique des premiers missionnaires en a détruit un grand nombre, d'autres se sont perdus plus tard , beaucoup cependant sont entrés dans les musées et ont été publiés par Kingsborough dans son recueil. Mais on n'est pas encore arrivé à déchiffrer ces hiéroglyphes; le descendant des rois de Tezcuco, Ixtlilxochitl, qui en tira son histoire des Chichimèques, ne les comprenait que difficilement et avec l'aide d'autres documents. Outre cet ouvrage, le Mexique nous a donné le Codex Chimalpopoca, le Guatemala le Codex Cakchiquil et l'Amérique centrale le Popol Vuh ou livre populaire, recueil de traditions locales composé par un indigène au moment où le souvenir menaçait de se perdre. Ce dernier ouvrage a été traduit par Brasseur de Bourbourg. Tous ces livres ont été écrits après la conquête par des indigènes, en langue américaine, mais en caractères latins.
Les Mexicains avaient un grand nombre de divinités : d'une part des dieux domestiques, dieux inférieurs (repiïo /ou) et, de l'autre, des dieux de la nature, T^/a^oc, dieu de la pluie (quelquefois au pluriel), Centeotl, déesse de la terre, etc. Mais les trois dieux principaux étaient Quetzalcoatl, Tetzcatlipoca et Huitzilopochtli {Vltzliputzli). Le premier avait pour symbole le serpent ailé, le deuxième, le miroir, le troisième, le colibri ; c'était précisément ce que signifiaient respectivement les noms de ces divinités. Bien que ces dieux eussent dans leurs temples des idoles à forme humaine, ils étaient souvent figurés par les symboles indiqués ci-dessus ou par d'autres encore. Le symbole du serpent et celui de la croix sont ceux qui se trouvent le plus fréquemment au Mexique et aussi dans l'Amérique centrale, dont les dieux principaux, Goucoumatz et Votan^ semblent avoir la même origine que le dieu mexicain Quetzalcoatl. Le symbole de la
croix, qui étonna si fort les Espagnols, est généralement attribué aujourd'hui au dieu du vent. Mais les attributions des dieux et leurs domaines naturels sont encore bien difficiles à déterminer. Quetzalcoatl est le dieu particulier des Toltèques, le représentant de leur civilisation; sa figure et ses aventures prêtent à l'interprétation evhémériste : les légendes sur son règne à Tula^ à! où il fut chassé par les intrigues de Tetzcatlipoca, et à Cholula, les récits de ses courses vagabondes font l'effet d'avoir pour base les aventures d'un prince d'ici-bas. D'autre part on ne peut méconnaître son caractère divin. C'est le dieu de la civilisation qui a le premier moralisé les hommes. C'est un dieu doux qui déteste les sacrifices humains, une vénérable figure de prophète; il enseigne la vie ascétique. L'idée de son règne s'associe k celle d'un âge d'or; une paix profonde régnait alors, la prospérité était universelle et la fertilité du sol incroyable. Mais, dépuis, le dieu avait disparu, soit qu' il dormît à Tula ou à Gholula, où il attendait le réveil, soit qu'il fût allé au delà des mers, pour en revenir un jour. Les Mexicains crurent d'abord, à l'arrivée des Espagnols, que c'était le retour de Quetzalcoatl; les prêtres de ce dieu étaient donc favorables aux conquérants et ne prirent point part au complot de Cholula, tandis que les prêtres des dieux aztèques prêchaient une guerre d'extermination. — Les mythes de Tetzcatlipoca sont bien moins développés; son culte est cependant plus important et c'est à lui surtout que s'adressent les prières. Il est le créateur du monde et la plupart des mythes cpsmogoniques se rapportent à lui; il est le dieu sévère qui scrute les secrets, épie les actes et les désirs des hommes. — Huitzilopochtli était le dieu principal des Aztèques ; dans le mythe de l'année, il est celui qui meurt et qui ressuscite ; il est encore le dieu de la guerre, il a fondé au cours de ses voyages le peuple dés Aztèques et les a aidés à conquérir le pays. C'est à lui particulièrement que s'adressent les sacrifices humains; mais il y en a également pour Tetzcatlipoca et même pour Quetzalcoatl, bien que le culte de ce dernier n'en comportât pas à l'origine. — La tentation est grande de faire de l'histoire avec les récits de voyages qui tiennent tant de place dans les mythes de Quetzalcoatl et de Huitzilopochtli. En tout cas on ne peut nier qu'ils ne reflètent un peu d'histoire et d'ethnographie, mais ce peu est bien difficile à distinguer.
Le culte était organisé minutieusement au Mexique. Il y avait de grandes constructions [TeocaUi]^ des autels immenses qui affectaient généralement la forme d'escaliers pyramidaux au sommet desquels s'élevaient , de petites chapelles contenant les images des dieux. Quetzalcoatl avait des temples proprement dits, en forme de coupole. Des idoles magnifiques représentaient les dieux. Des fêtes innombrables, la plupart annuelles, soit fixes, soit mobiles, formaient le calendrier religieux. La pyramide de têtes que les Espagnols virent à l'entrée du temple de Mexico attestait la fréquence des sacrifices humains. On connaît plusieurs cérémonies communielles, où le fidèle s'identifiait avec la divinité : au moment de la fête d'hiver on faisait une figure en pâte de Huitzilopochtli ; le dieu était mis à mort en effigie, puis la figure partagée et mangée par les communiants.
Pour les sacrifices humains on ne se servait pas seulement de captifs, mais aussi de }eunes gens nobles, choisis un an à l'avance, qui représentaient le dieu. [C'est un cas typique de sacrifice du dieu]. — La religion dans son ensemble avait un caractère cruel, les dieux jouissaient des tourments des victimes. On y constate d'autre part une forte tendance ascétique, dont témoigne l'existence de nombreux couvents de religieux et de religieuses. Le ton de quelques prières contraste "avec ces côtés durs de la religion ; il est vrai qu'on peut en partie l'attribuer à l'auteur espagnol Saïiagun, qui les rapporte.
Il faut mentionner le système de chronologie très compliqué des Mexicains. Les intercalations que rendait nécessaires l'usage de l'année solaire de trois cent soixante-cinq jours avaient amené la détermination d'un cycle de cinquante-deux ans dont on fêtait le commencement par des cérémonies religieuses K Mais les Mexicains connaissaient des périodes cosmiques plus longues encore qui embrassaient plusieurs milliers d'années, périodes marquées, dans la mythologie, par des catastrophes universelles. Ces âges du monde étaient au nombre de cinq. L'âge où vécurent les géants s'était terminé par une famine ou un tremblement de terre; à la fin de la période suivante le monde avait été détruit par le feu ; des ouragans avaient mis fin à l'âge de l'air. Le quatrième âge avait été celui de l'eau et s'était terminé par le déluge universel. Au moment de la conquête, les Mexicains en étaient arrivés à la cinquième période. Mais il faut se demander,' ici aussi; si ce ne sont pas les Espagnols qui ont systématisé certaines de ces idées.
Dans l'histoire des religions mexicaines nous rencontrons une grande figure qu'il convient de mettre à part : c'est celle du prince de Tezcuco, Nezahualcoyotl, qui vivait au'xv° siècle. Privé de son héritage, longtemps fugitif et proscrit, il finit par monter sur le trône paternel ; il eut un règne particulièrement sage et heureux; ce fut une sorte de réformateur religieux ; il éleva un téocalli au Dieu invisible du monde, où aucune image ne représentait la divinité et où l'on n'offrait pas de sacrifices sanglants.
La civilisation et la religion du Pérou sont a^u même niveau que celles du Mexique, mais affectent des forines tout à fait différentes. Le culte du soleil était prépondérant. Les enfants du soleil, Manco Capac et Marna Oello, avaient les premiers apporté la civilisation aux hommes ; ils étaient les aïeux de la race des Incas. Un certain nombre de filles des familles princières étaient consacrées au soleil et vivaient dans une réclusion claustrale. Outre le soleil, les Péruviens adoraient plusieurs autres dieux, Viracocha, Pachacamac (peut-être un dieu de l'eau et un dieu du feu), et de nombreux esprits [Huacas], Le culte était aussi régulièrement organisé qu'au Mexique, mais bien moins sanglant. Une différence capitale est à noter dans la condition religieuse des. princes. Tandis qu'au Mexique le prince de telle ou telle province n'était que le premier entre
1. Voir la critique des opinions courantes sur le calendrier mexicain dans E.-J. Payne, History of the New-World, t. IL
plusieurs autres seigneurs, qui dépendaient plus on moins de lui, l'Inca au Pérou, le fils du soleil possédait une puissance absolue, temporelle et spirituelle; il était lui-même considéré et honoré comme un dieu. Il semble qu'il y ait eu des gens éclairés parmi ces Incas ; quelques-uns même paraissent s'être élevés jusqu'à un certain rationalisme ; Tupac Yupangui (au xv" siècle) aurait, paraît-il, déclaré que le soleil suivait toujours la même course; il en résultait qu'il n'était pas vraiment libre, et qu'au dessus de « notre père le soleil » il devait y avoir une puissance plus élevée qui pouvait le forcer à suivre ainsi une route déterminée. On nous dit qu'il y eut au Pérou quelques philosophes comme lui, mais leurs opinions n'eurent point d'influence sur la religion et sur l'organisation théocra tique de l'Etat.
§ 5. — Les Peuples du Pacifique ^
Géographiquement, on peut partager en cinq groupes les îles du grand océan : l'archipel indien ou malais; au nord-est, la Micronésie (Mariannes et Carolines, archipels Marshall et Gilbert) ; au centre, la Mélanésie, qui comprend la Nouvelle- Guinée, les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Calé-
1. Bibliographie. — Voir, pour la bibliographie antérieure à 1870, Waitz-Gerland, V et VI; ces volumes, presque entièrement de Gerland, sont plus importants pour l'ethnographie que les précédents, écrits par Waitz, qui est plutôt un anthropologue. — Sur les Polynésiens en général, voir De Quatrefages, Les Polynésiens et leut^s mig?^ations, 1866; — A. Fornander, An account of the polynesian race, ils origin and migrations, 2 vol., 1880 (ses hypothèses sont très risquées). On trouve généralement de bons renseignements dans W. Mariner (Tonga), W. Ellis (Sandwich et Tahiti), Turner (Samoa), John, White et Shortland (Nouvelle-Zélande), etc. — R.-N. Cust nous a fourni une classification des langues (traduc. franc.), 1887-1888. — Pour la religion, les livres suivants sont à consulter : G. Grey, Polynesian mythology and ancient traditional history of the New-Zealand race, 1855; — G. Schirren, Die Wandersagen der Neuseelânder und der Mauimytfius, 1856; — W. Gill, Myths and songs from the south Pacific, with préface by M. Muller, 1876; — R.-H. Godrington, The Melanesians, 1891; — [Graf Joachim Pfeil, Sludien und Beobachlungen aus der Sûdsee, 1899; — Th. Achelis, der Gott Tane, ein Kapitel aies der polynesischen Mythologie, 1897. Ne pas oublier le Journal of the Polynesian Society.]
[Pour l'Australie, il suffît de citer ici l'ouvrage capital de Spencer et GilJen, Native tribes of central Australia, 1899, qui est le point de départ d'une série d'études nouvelles de Frazer, Lang, Durkheim, etc.; — J. Mathew, Eaglehavok and Crow, 1899; — H. Ling-Roth, The Aborigines of Tasmania, 1899].
Pour l'archipel malais la bibliographie est bien plus considérable. Les anciens livres anglais de Crawfurd, 1820, et de Raffles, 1817, surtout pour Java, ont encore de la. valeur. Pour Java, il faut recommander P.-J. Neih,Java, 3 vol., 1875-1882, 2^ éd. 1897; pour Bornéo, P.-J. Veth également, Borneos wester afdeeling, 2 vol., 1854-1856 ; — H. Ling Roth, The natives of Sarawak and British North Bornéo, 1896; pour Sumatra, le recueil intitulé Midden-Sumatra, 4 vol., 1880-1884, où sont enregistrés les résultats. de l'expédition hollandaise; pour les Moluques, J.-R.-F. Riedel, De Sluik-en Kroesharige rassen tusschen Selebes en Papua, 1886; on trouvera des renseignements sur les Alfoures du nord de Gélèbes (Minahassa) dans des récits de missionnaires; sur les habitants du sud de l'île (Macassars et Rugis) dans plusieurs travaux de B.-F. Matthes. Sur les Toradja du centre, A.-C. Kruijt et le D»" N. Adriani publient actuellement des études intéressantes; sur les Philippines consulter Blumentritt, Der Ahnenkultus der Philip pinen und ihre religiôse Anschauungen, 1882; sur les Malais des Détroits, voir, entre autres, Skeat, Malay, Magic 1899. Les Verhandelingen et la Tijâschrift de la Bâta-
donie et, quelques autres îles; au sud, l'Australie (Nouvelle-Hollande) avec la Tasmanie; à l'esî, les innombrables archipels polynésiens. On peut y distinguer trois races. La première est la race australienne, qui occupe la Nouvelle-Hollande et la, Tasmanie; la seconde, la race papoue, qui se montre à l'état le plus pur dans la Nouvelle-Guinée. On a voulu réunir ces deux races brunes en une seule, mais la différence est vraiment trop grande entre les Papous aux cheveux crépus et les Australiens aux cheveux lisses. Du sang polynésien et malais s'est mélangé à celui des Papous en Mélanésie et en Micronésie; il en est de même aux Philippines, aux Moluques, etc.; les survivants de la race foncée UYegritos), refoulés par les immigrants malais de la côte, vivent à l'intérieur et sur les montagnes. Les Papous doivent à l'origine avoir occupé tout l'archipel malais; ils se seraient retirés devant l'invasion malaise. Mais la race qui domine dans^ous"~lés archipels est la race malayo-polynésienne, d'origine asiatique et venant probablement de la presqu'île de Malacca.
Les Australiens sont au degré le plus bas de la civilisation. Gerland, cependant, croit trouver dans leur état présent des vestiges d'un passé meilleur. En tous cas c'est une des races qui paraissent avoir le moins de vitalité. Selon toute apparence ils sont en train de disparaître. Par leurs idées religieuses et leurs cérémonies, ils ressemblent aux autres races inférieures.' Ils croieùt aux esprits et aux revenants, et leurs rites se distinguent à peine de la magie. L'idée de la survie de l'âme les préoccupe particulièrement; ils croient que les blancs sont des ressuscites.
Les autres races océaniennes ont dans l'ensemble de leurs idées et de leurs usages beaucoup de points communs; elles se différencient cependant les unes des autres par un nombre suffisant de traits caractéristiques. Le Papou est vif et passionné, irritable et bruyant; le Malais est renfermé, son maintien est mesuré, mais il est avide de sang et cruel. Le Polynésien se tient à peu près à égale distance de ces deux extrêmes. Toutefois entre les Malais et les Polynésiens la ressemblance est très frappante. Nulle part le cannibalisme n'est plus répandu qu'en Océanie, bien que le christianisme et l'islamisme l'aient aujourd'hui considérablement diminué. Un des traits les plus remarquables du Malais et dii Polynésien est l'importance considérable qu'ils attachent aux cérémonies de politesse, aux convenances, à l'étiquette sociale. Souvent une langue spéciale est réservée aux relations avec certaines catégories de personnages.
Nous devons à Godrington un tableau détaillé des langues, des croyances
viaasch Genoolschap, fondée en 1718;, contiennent aussi beaucoup de ctioses intéres santés pour l'ethnographie et l'histoire des religions ; consulter également les Bijdragen tôt de Taal^ Land-en Volkenkunde van Nederl.-Indie (depuis 1853); Indische Gids (depuis 1879). On trouvera dans ces revues des études importantes de P.-A. Tiele sur les Européens dans l'archipel malais, de G. Snouck-Hurgronje sur l'Islamisme, et surtout de G.-A. Wilken, notamment Het animisme hij den volken van den indischen Archipel (Ind. Gids, 1884-1885); il a traité encore du mariage, de l'héritage et touché enfin à une bonne partie des coutumes de ces populations. Après la mort de Wilken. G. -M. Pleyte a publié son livre, Handleiding voor de volkenkunde van Nederlandsch-Indië, 1893.
et du folklore mélanésiens. Le trait dominant c'est la. notion du mana. Ce, mot désigne toute espèce de puissance ou de 'faculté qui distingue du commun certaines choses ou certaines personnes, pendant un temps- indéfini ou limité. La pierre dont on attend quelque chose est mana, le mot magique est mana.^ l'esprit d'un mort resté puissant est mana. 'Nous trouvons en Mélanésie des sociétés secrètes, des cérémonies corporatives et des tabous. Les légendes rapportées contiennent des éléments polynésiens, épisodes ou même noms empruntés.
La religion polynésienne concorde, en bien des points, avec toutes les autres religions connues de sauvages et de barbares. Ici comme ailleurs dominent l'animisme et le culte de la nature, la magie et toute espèce de superstitions. Il y a des divinités nombreuses : elles se nomment Atoua; les esprits, aussi bien les esprits protecteurs en général que les âmes des morts, se nomment Tiki. Remarquable est le prodigieux développement de la mythologie; elle ne manque même pas de poésie, comme on peut s'en convaincre par les recueils de Grey et de Gill. Le dieu principal, dans toute la Polynésie, est Tangaloa {Tangaroa, Taaroa), représenté surtout comme dieu du ciel et de la mer. Il est le créateur. Sur la manière dont le monde a été créé, les mythes varient. On retrouve ici l'oiseau et l'œuf côsmogonique, le monde étant considéré comme la coquille de l'œuf ou le corps de Tangaroa ; tantôt on suppose une série d'essais manques; tantôt la terre est pêchée dans l'océan par le dieu. Souvent il est question d'une parenté originelle entre les hommes et les dieux, les hommes étant des êtres célestes qui se seraient égarés loin des demeures divines.
La cosmogonie de la Nouvelle-Zélande comprend un mythe particulier, celui de la séparation de Papa et de Rangi (le ciel et la terre), détachés l'un de l'autre par leurs enfants. Chez les Maoris le principal personnage de la mythologie est Maui, qui du reste est souvent mentionné en Polynésie, sans qu'il nous soit possible de bien distinguer sa nature et ses fonctions de celles de Tangaroa. On voit généralement dans Maui un dieu solaire; plusieurs de ses mythes le montrent voyageant et mourant; il est encore le pêcheur du monde et le voleur du feu ; il lui arrive même de saisir le soleil; tout cela convient à un dieu solaire. Mais en somme les mythes qui le concernent se sont beaucoup développés sous forme de contes. Il figure encore dans les légendes de migrations; dans ce cas, il est le premier homme ou le héros civilisateur. Dans ces légendes de migrations sont sans doute mêlés des souvenirs historiques et des éléments mythiques; Schirren a tort de nier l'existence des premiers et de tout expliquer par des mythes solaires ou infernaux. — La représentation d'un séjour céleste des dieux et d'un royaume souterrain des morts [Po, Poulotoii] est assez développée chez les Polynésiens; mais la délimitation reste vague. En somme, malgré l'abondance relative de nos renseignements, nous ne sommes pas en état d'esquisser une histoire de la religion polynésienne. Gerland l'a cependant essayé; il distingue trois étapes successives : la crainte créa d'abord la croyance aii Tiki, esprit
protecteur' con0u soii§ la forme d'un animal; au deuxième stade, la contemplation de la nature fit naître les figures des grands dieux; en troisième lieu ceux-ci disparaissent presque pour faire place aux âmes et aux démons. Cette hypothèse, improbable en elle-même, est d'ailleurs insuffisamment étayée de faits.
Parmi les pratiques religieuses, il faut citer en première ligne le tatouage ; nulle . part il n'est aussi développé qu'en Polynésie. L'opération commençait à l'âge de la puberté, mais souvent on continuait pendant des années à inciser de nouveaux dessins, principalement sur les reins et le veïitre. Les hommes surtout étaient tatoués; les femmes l'étaient moins; les esclaves ne l'étaient jamais ; les étrangers étaient tantôt forcés de subir l'opération, tantôt, par contre, ne pouvaient se faire tatouer à aucun prix. Le tatouage avait certainement une signification religieuse; il était pratiqué par les prêtres qui opéraient en chantant des chants religieux, et l'on en faisait remonter l'établissement aux dieux. Des différentes explications proposées c'est celle de Gerland qui est généralement acceptée : « On peignait sur soi le signe du Dieu auquel on appartenait, comme individu ou comme membre d'une tribu; on s'ornait peut-être aussi de la marque de deux divinités, l'esprit protecteur et le dieu tribal. » Comprise de cette façon, la pratique du tatouage se rattache étroitement au totémisme, d'autant que les dessins tatoués représentent souvent des animaux, serpents, lézards, poissons, oiseaux, etc. A côté du tatouage, la circoncision était, chez les Polynésiens, une pratique religieuse.
Le développement de la loi dû tabou est caractéristique, et concorde avec le respect des distinctions\ sociales et l'organisation aristocratique de la race. Les personnes, choses, circonstances et phénomènes étaient partagés en tabous, c'est-à-dire divins ou interdits, et en noas, c'est-àdire accessibles, permis au profane; il y avait des tabous généraux et des tabous particuliers, des tabous permanents et d'autres temporaires, Tout ce qui se rapportait au culte était tabou, tabous aussi les princes et les nobles; les femmes ne l'étaient que par excepti<?n et en certaines circonstances. Le fait d'être tabou était une protection et un privilège, mais imposait également toutes sortes de limitations. Le mot lui-même doit signifier « ce qui est exactement déterminé, défendu ». On prononçait et on levait le tabou avec accompagnement de cérémonies religieuses. Dans la levée des tabous l'eau jouait un rôle capital. — La société des Areoi, originaire de Tahiti et qui s'était propagée de là dans les autres îles, était particulièrement taboue. Cette corporation faisait remonter son origine mythique au dieu Oro, et se prétendait divine. On n'y était admis qu'après un noviciat et après avoir passé par une infinité de cérémonies; ces cérémonies étaient à sept degrés et chacun d'eux se distinguait par un tatouage différent. Les sociétaires des grades inférieurs étaient chargés d'exécuter les danses et les représentations, spectacles qu'ils promenaient d'île en île et qui figuraient des épisodes tirés de l'histoire des dieux. Ils étaient fort débauchés. Un tabou sévère ordonnait la mort de tous les enfants nés des femmes qui avaient eu commerce avec des Areoi.
32 HISTOIRE DBS RELIGIONS
Si Fon passe de la Polynésie à l'archipel malais, on se trouve en pré- . sence d'un état religieux beaucoup plus compliqué. Non seulement la population est un mélange d'immigrants malais et d'autochthones ; mais elle a déjà subi l'influence de peuples civilisés. Bien qu'il soit impossible de déterminer l'époque des premières relations entre l'Hindoustan et l'archipel, on peut les placer au plus tard vers les premiers siècles de notre ère.
La civilisation hindoue s'est surtout répandue sur Java, Madoura et Bali. A Java, la littérature indigène en langue kawi est née de la littérature hindoue; d'innombrables idoles, des monuments symboliques {Linga, phallus) et surtout de grands édifices comme le temple ^fforoboudour témoignent de l'influence de l'Inde et du bouddhisme. Au xv^ siècle l'islamisme commença la conquête de l'île, dont il est encore la religion nationale. L'islamisme est très répandu dans tout l'archipel; son centre est la colonie des pèlerins de la Mecque, dont Snouck-Hurgronje a décrit la vie dans son livre sur la Mecque.
A côté des mahométans et de la population chrétienne indigène, qui n'est pas encore nombreuse après plusieurs siècles de domination européenne, subsistent plusieurs tribus païennes : à Sumatra les Battaks, à Bornéo les Bayaks, à Célèbes et dans d'autres îles plusieurs tribus d'Alfoures. Mais chez la population mahométane elle-même on trouve encore, comme chez tous les peuples civilisés, mais en plus forte proportion, des restes de religion primitive. C'est à Wilken que nous devons la plupart de nos documents sur les croyances indigènes ; il les a examinées au point de vue de l'animisme. La croyance aux âmes et aux esprits est ici très largement développée; cependant le culte de la nature ne fait pas défaut et ne se réduit pas plus ici qu'ailleurs à l'animisme. En tout cas, la riche moisson de faits ramassée par Wilken forme une imposante contribution à l'étude du phénomène. Il faut dire que les travaux récents de M. Kruijt modifient sur plusieurs points les conclusions acceptées. — Nous renonçons à décrire les croyances des peuplades de l'archii^el en les prenant une à une; nous nous bornons à noter quelques traits caractéristiques. La croyance aux âmes est très développée; chaque homme en a plusieurs, dans son souffle, son cœur, son ombre. Pendant le sommeil l'âme abandonne le corps et prend d'autres formes, par exemple celle d'un oiseau, pour lequel on répand du riz. On croit un peu partout à la lycanthropie ; on croit notamment que ceux qui possèdent la ngelmou ou science des paroles magiques [rapal] peuvent se changer en tigres. Les âmes des morts peuvent être dangereuses, par exemple celles des femmes mortes avant la délivrance ou en couches [pontianak). Les pouvoirs surnaturels, comme la sorcellerie, sont généralement héréditaires. Les fêtes, et les cérémonies fort longues qui accompagnent la mort ou l'enterrement ont pour objet d'écarter des morts les influences néfastes et aussi d'expédier l'esprit au pays des âmes. Celui-ci est souvent localisé dans l'île la plus voisine. On offre à l'âme des présents qu'elle doit emporter avec elle, d'autres l'attendent à ses retours sur terre. La croyance aux âmes a été
étendue aux animaux et aux plantes ; l'adoration a suivi naturellement. Parmi les plantes qui reçoivent un culte ^ le riz vient en tête; à Java et ailleurs, on célèbre, aux semailles, des noces symboliques du riz accompagnées de fêtes et de festins.
Les insignes princiers, armes, vêtements, ornements, appartiennent à la catégorie des fétiches et des amulettes (le musulman considère les fétiches païens comme des amulettes) ; on leur attribue une vertu magique. Les vases sacrés des Dayaks sont à mentionner. La coutume de la chasse aux têtes, si répandue chez les Dayaks, les Alfoures, etc., est associée au cult& des crânes.
Après cet animisme et cette magie viennent le culte de la nature et toute une collection de mythes naturalistes; entre autres le mythe des noces du ciel et de la terre au commencement de la saison des pluies. Les montagnes, l'eau, le soleil et la lune sont des êtres divins. Sur la cote méridionale de File de Java on parle d'une déesse de l'océan du sud, Ratou-Kidoul : elle habite au fond des mers un palais merveilleux, elle commande à une armée d'esprits qui hantent les roches de la côte. A côté d'elle se tient le méchant Ni-belorong , un monstre qui dispense les richesses, mais qui les fait payer. Nous pourrions continuer encore et puiser à l'inflni dans les croyances et les superstitions, les coutumes et la littérature. Qn ne peut cependant donner un tableau d'ensemble de ce paganisme trop mélangé d'hindouisme et d'islamisme; les tribus restées pures sont si inférieures qu'il est impossible de décrire leur religion d'une façon systématique. Pour l'étude des contes la moisson est assez riche. On a recueilli ceux des Macassars et des Boughs, des Sanghs et des Battaks, Les légendes des Battaks, que van der Tuuk a le premier fait connaître et qui sont en ce moment étudiées par C.-M. Pleyte, comprennent des mythes et des allégories cosmogoniques originaux. Il est permis de douter qu'on parvienne Jamais à comprendre le sens réel de ces histoires et à y distinguer nettement ce qui est indigène de ce qui est emprunté à l'Inde occidentale. Cette observation >aut pour les divinités, comme Batara Gourou, le dieu créateur; son nom déjà porte la marque hindoue. Les renseignements sont donc fragmentaires ; il est vrai que ces fragments sont nombreux et intéressants.
§ 6. — Les Mong-ols^
Par le docteur Edm. BuciiLEY (de Chicago).
Le nom de Mongol n'appartient en propre qu'à l'une des branches de la grande race appelée quelquefois « race de la haute Asie )). Peschel range sans hésiter tous les Américains et les Malayo-Polynésiens parmi les
1. Bibliographie. — L'ouvrage de Waitz ne nous guide pas ici. Les matériaux sont dispersés dans les relations de voyages, les études ethnographiques sur la population de l'empire russe, et différentes revues, etc.
W. Radloir, Aus Sibirien, 2° édition, 1893, est la source principale pour l'ethnographie
34^ HISTOIRE DES RELiaiONS
peuples mongoloïdes {Mongolenàhnliche] ; Max Mûller y ajoute les peuples dravidiens de l'Hindoustan que la plupart des ethnographes considèrent comme une race à part. Fr. Mûller, par contre, limite étroitement le domaine des Mongols; il comprend les peuples de la lisière septentrionale de la Sibérie, les Kamtchadales, les Ainos, etc., avec les Esquimaux américains dans la race spéciale des peuples arctiques. Mais, même abstraction faite de ces peuples arctiques, la race mongolique reste la plus nombreuse de toutes, mais aussi celle dont l'unité nous échappe le plus. Sur les migrations préhistoriques des Mongols , leurs relations avec les peuples qu'ils durent refouler ou avec lesquels ils se mélangèrent^ nous ne savons que ce que peut fournir l'étude des langues, et c'est peu. Une classification des branches de la race est impossible; nous passerons en revue les principales sans les classer.
En première ligne vient la grande famille ouralo-altaïque, que l'on divise en Ougro-Finnois et Turco-Tartares, en comptant parmi les premiers les Finnois, les Lapons, les Esthoniens et les Livoniens:de la Russie septentrionale, les Ostiaques du bassin de l'Ob, et les Samoyèdes qui, très éparpillés, sont répandus depuis l'Altaï jusqu'à la mer Glaciale et à la mer Blanche. Des Turco-Tartares descendent les Turcs (Kirghiz, Abakans, Altaïens, etc.), que l'on rencontre dans la . Sibérie méridionale jusqu'au lac Baïkal à l'est. Dans le bassin de la Lena habitent les Yakoutes. En Mongolie se trouvent les Mongols proprement dits, à l'ouest de ces derniers les Kalmouks, les Bouriates autour du lac Baïkal, les Tartares de Minoussinsk à l'ouest des Bouriates, les Toungouses à l'ouest de l'Amour, disséminés sur un territoire immense, enfin les Mandchous au sud des Toungouses. Nous parlerons plus tard des Chinois, des Coréens et des Japonais. Au Tibet et sur les pentes occidentales de l'Himalaya habitent des peuples qu'il faut sans nul doute joindre aux Mongols; en général on considère également comme des Mongols les Thaïs et les Annamites.
et la religion des Turko-Tartares; un extrait de cet ouvrage, Das Schamanenthvm und sein Ciiltus, 1885, ne traite que de la religion; les P^^oben der Volkslitteratur der turkischen Stamme Sûd-Sibiriens, 6 vol., 1866-1886, recueillis et traduits, par le même auteur, contiennent des chants épiques et des documents importants pour l'histoire de la civilisation, mais peu intéressants pour l'histoire des religionssll en est de même des Eeldensagen der Minussinschen Tartaren, de A. Schiefner, 1859. Les ouvrages de A. Vambéry, Die primitive CuUur des tiirko-tartarischen Volkes auf Grund sprachlicher Forschungen, 1879, et de C. de Harlez, La religion des Tartares orientaux, 1887, sont plus importants.
Sur les Finnois, voir A. Castren, Vorlesungeîi ûber die finnische Mythologie, édition allemande de Schiefner, 1853; — B. Beauvois, La magie chez les Finnois (R. H. R., 1881- 1882); — Abercromby, Magic songs of the Finns {Folklore Quarterly Review, 1890-1896); id., The Pre and Protohistoric Finns, 1898; — J. Smirnov et P. Boyer, Les populations finnoises des bassins de la Volga et de la Kama, 1898; — Gh.-J. Billson, The popular poetry of the Finns, 1900; — D. Comparetti, Der Kalewala oder die Poésie der Finnen, 1892 (livre de grande importance, qui traite d'une manière générale de la nature et de l'origine des épopées populaires). Le Kalewala a été traduit en différentes langues : en allemand par A. Schiefner, 1852, et dans un langage plus poétique par Paul, 1886; en anglais parW.-J. Kirby, 1888, J.-M. Gi'awford, 1889; en français par Léouzon-le-Duc, 1867. Pour les remarquables travaux de J. Krohn, voir Z. f. Volkskunde, I, et R. H. R., l89o.
La race mongole comprend à la fois des nomades (steppes de la Chine septentrionale, de la Sibérie occidentale- et forêts du haut plateau) et des agriculteurs civilisés (en Chine et au Japon). Le Mongol est flegmatique, calme et froid. L'individu s'efface devant la famille et l'Etat. Le Mongol s'est toujours passé de logique; il s'intéresse peu à la métaphysique; c'est à la pratique qu'il applique sa réflexion; son imagination n'est pas très vive, mais par contre son sens de l'histoire est très développé. L'éducation est entièrement littéraire. On n'estime guère l'origtnalité; l'idéal est dans le passé et la science elle-même est liée à la tradition. Malgré leurs innombrables invasions en Europe, les Turco- Tartares n'ont pas exercé d'influence durable sur l'histoire du monde; leur domination n'a jamais été que de courte durée ; la civilisation vaincue a toujours repris le dessus, comme en Russie et en Chine.
Le sens artistique n'est développé que chez les Chinois et les Japonais. Cependant les épopées des Turco-Tartares et des Finnois, de même que la poésie lyrique des Chinois et des Japonais, sont dignes d'attention. Les Chinois se sont montrés de remarquables faiseurs d'encyclopédies. En religion le Mongol se distingue par son indifférence pour le dogme, mais il accomplit avec soin les rites du culte, qui tend à devenir mécanique. Les grands conquérants mongols du moyen âge étaient tolérants et même éclectiques. Le Chinois ramène ses actes, religieux et sociaux à des cérémonies minutieusement réglées par des rituels écrits.
Tous les peuples turco-tartares' étaient jadis des adeptes du chamanisme, qui n'est plus répandu d'une façon générale que chez les~Tôùhgouses. A l'exception des Bouriates du lac Baïkal, les Mongols sont devenus bouddhistes. Les Turcs sont mahométans depuis des siècles. Seuls les habitants des monts Altaï et Sayansk sont restés chamanistes ; cependant le bouddhisme et le christianisme ont commencé à se répandre parmi eux. Chez les Mandchous le chamanisme subsiste à côté du confucianisme et du bouddhisme. Radloff, qui a recueilli ses documents surtout chez les Altaïens, prévient ses lecteurs que les renseignements que fournissent les chamanes sont souvent contradictoires.
Les Turco-Tartares adorent les puissances ennemies de la lumière et de l'obscurité, les esprits et la terre, ainsi que les esprits locaux et les âmes de leurs aïeux. Dans le ciel le plus élevé réside Tengere Kaira Ifan, qui règle le destin de l'univers ; dans le seizième ciel habitent d'autres Tengere ou dieux célestes [Tengri, Tonri, Tari, etc., semblent venir de Tang\ les Yakoutes emploient encore ce mot pour désigner le ciel visible). Au septième ciel réside le soleil, la mère, et au sixième la lune, le père. Radlofï croit que cette attribution de sexes iau soleil et à la lune vient simplement du genre que la langue donne aux deux mots, et que cette différence grammaticale n'a donné lieu à aucun développement mythologique. Au troisième ciel habitent les sept Koudai (dieux); avec eux se trouvent les âmes des aïeux, qui servent d'intermédiaires entre les hommes et les dieux. On adore la terre, personnifiée par une compagnie d'esprits bienfaisants, sous le nom de Yœrsou, eau terrestre. Cette compagnie est composée des
dix-sept Khans (princes) qui gouvernent chacun une des régions du monde; Différentes sortes de puissances malfaisantes habitent les neuf cercles du monde souterrain. Leur maître est le T^ms,s3.ni Erlik-Khan, terrible ennemi de l'humanité. La terreur qu'il inspire le fait respecter et on essaye de se le concilier par des sacrifices. — Chaque homme a deux esprits qui l'accompagnent : un bon et un mauvais ; ils restent avec lui pendant sa vie et plus tard à travers les différents cercles souterrains et les différents ciels. — Tout le monde peut entrer en communication avec les divinités terrestres, mais les chamanes seuls peuvent offrir le sacrifice aux divinités célestes, ou conduire l'âme du mort dans les demeures souterraines. La fonction de chamane est nécessairement héréditaire, puisqu'elle tient à un état d'épilepsie constitutionnelle : le premier accès montre que le candidat est digne de remplir son emploi. Les ancêtres du chamane lui fiacilitent d'ailleurs ses visites au monde supérieur et au monde souterrain; c'est eux qu'il conjure d'abord aux sons de son tambourin mystique. Le sacrifice principal est offert à Bai-Ouelgœn, qui habite au seizième ciel et qu'on considère souvent comme le plus puissant des dieux. La victime est un cheval à la robe claire (la robe du cheval sacrifié à Erlik doit être foncée). On accroche à une perche, comme portion consacrée, la peau avec la tête et les pieds qui ne sont pas coupés, mais on mange la chair. Il est défendu de répandre une goutte de sang ou de briser un os. La bête tuée, le chamane raconte à ses auditeurs tremblants comment il est monté aux divers ciels et comment il y a obtenu des réponses à tous les problèmes à résoudre ; le chamane parle avec une force dramatique à laquelle ajoute son état d'extase. A la fin il présente l'offrande. — Pour purifier une cabane souillée par une mort, il faut que le chamane saisisse l'âme du défunt et la fasse descendre au monde souterrain. Cette scène bizarre a produit une grande impression sur Radloff ; les innombrables personnifications dramatiques, la forme poétique du discours et la description des lieux que le chamane prétend visiter, rappellent la Divine Comédie.
On suspend au plafond de la cabane l'image d'un dieu, dans un cadre de bois ; on accroche à côté la peau d'un lièvre à laquelle des chiffons multicolores sont attachés par un cordon. Le culte du feu, des pierres et des arbres se rencontre souvent. Le bouleau est l'arbre sacré, neuf le nombre sacré, l'orient le point cardinal sacré. On prête serment en buvant communiellement le sang d'un sacrifice; quelquefois aussi chacun des intéressés boit du sang tiré du bras de ses partenaires. La divination se pratique : 1° par l'examen des entrailles, ou les déchirures de l'omoplate rôtie de l'animal sacrifié; 2" par l'interprétation des phénomènes naturels, comme l'ascension de la fumée; 3° par la combinaison arithmétique de cailloux ou de crottes de mouton ; 4° par les visions extatiques des chamanes.
En Sibérie, toutes les peuplades ougro-finnoises et en Russie les Lapons sont encore chamanistes ; ils se rapprochent étroitement des Turco-Tartares dont nous venons de parler.
En Russie, de toute la famille, si l'on considère en particulier les Fin-
nols, les Esthôniens et les Livoniens, ce sont les Finnois qui sont les plus remarquables et les plus typiques ^ La littérature finnoise est extrêmement riche. Nous la connaissons grâce à E. Lônnrott; il a vécu parmi les Finnois pendant des années, recueillant les Runes (chansons) de la bouche du peuple; il les a coordonnées, en partie arrangées et mises au point. C'est ainsi qu'il a pu publier le Kalewata, recueil composite (1849), le Kanteletar, collection de poésies lyriques (1840), et plus tard des recueils de proverbes, d'énigmes et de chants magiques.
T.e,s mythes des Finnois ne ressemblent guère à ceux des Mongols. Sous leur forme métrique, ils datent de 800 ou 1000 après J.-C. et se formèrent en partie sous l'injfluence des Scandinaves et des Lithuaniens leurs voisins. Il n'y pas de cosmogonie générale, mais nombre de mythes mentionnent des créations particulières; c'est un œuf d'oiseau, une femme fécondée par le vent, une divinité qui se frotte les mains ou le genou. Les divinités sont des personnifications vagues et pauvres des forces naturelles ; leur développement anthropomorphique est incomplet et leurs qualités indéterminées ; elles ne se groupent point en familles ; elles ne s'associent point autrement. Om/é;A;o (le vieillard), le dieu du ciel, occupe le premier rang, simplement parce que sa sphère est la plus élevée ; il n'a cependant aucune autorité sur les dieux. Plus tard on lui donna les attributs du Dieu de la Bible. Son épouse se nomme Akka. Maan emse (mère de la terre) est la déesse de la terre, sans autre nom déterminé. Ahti^t Wellamo sont le dieu et la déesse de l'eau, Tapio et Miellkki sont le dieu et la déesse de la forêt, Tuoni et Tuonetar le dieu et la déesse du monde souterrain, Pellerzvomen est le dieu de la campagne. Les divinités du soleil, de la lune, de la Granda:Ourse et des étoiles reçoivent simplement le nom de l'astre qu'elles gouvernent. Youmala (la demeure du tonnerre) était à l'origine le nom d'un dieu du ciel, et devint plus tard le nom générique de toutes les divinités. A côté de ces Youmalas (divinités) qui régnent sur les choses de la nature, il y a aussi des Baltias (esprits libres), qui s'incorporent aux hommes, à des objets naturels ou aux phénomènes. Le plus grand des innombrables esprits malfaisants est Hiisi. L'idée de l'enfei^, venue du dehors, fit disparaître la notion antérieure d'une existence continuée. Les Finnois avaient des lieux sacrés, des idoles, des sacrifices et des fêtes ; ces dernières étaient surtout agraires, il y en avait une pourtant qui était consacrée spécialement aux ancêtres. Les chiffres sacrés sont six, sept, huit ou bien un, deux, trois; on les emploie toujours en série.
L'homme n'est pas du même sang que les dieux. Le héros se>^ert pour combattre moins de ses armes que de ses chants magiques, c'est l'ancien chamane qui n'a fait qu'échanger son tambour contre une harpe ; c'est le
î. * La parenté des Finnois et des Mongols n'est pas évidente. Les anthropologues font des Finnois proprement dits une branche de la souche teutonique (cf. Ripley, The races of Europe, p. 341 et suiv., 364, etc.). Sur l'hypothèse de la parenté originelle des langues aryennes et du finnois, voir L Taylor, The origin of the Aryans, 1890, p. 285, 295 (traduit en français, 1895); — Schra.<ier, Sprachvergleichung und Urgeschichte, 1883 (trad. angl., 1890); — S. Reinach, L'origine des Ariens, 1892, p. 96. Naturellement, les Finnois de l'est sont fortement mélangés de Mongols. (H. H.)
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Loitsiya (sorcier), le Tietseyse (sage) et le Lanlaya (chanteur).- Il conjure toujours les esprits dans l'extase, et quand il tombe sans connaissance il devient un haltia et descend au monde souterrain.
On a donné du Kalewala d'innombrables interprétations, d'ailleurs très différentes entre elles. Pour D. Gomparetti, le Kalewala est l'épopée non des guerres, des peuples ou des chefs, mais seulement des magiciens. Les principaux personnages sont : Waina-moinen, le type du sorcier intellectuel ; Ilmarinen, le type du sorcier vulgaire et routinier ; Lemminkainen, le type de l'amant, avec quelques traits de barbarie. Une demande en mariage forme le canevas peu important du poème, les héros y doivent résoudre différentes énigmes. Le rapt du Sampo, objet dont la forme est décrite de plusieurs façons contradictoires et obscures, constitue l'action principale. Le Sampo est le chef-d'œuvre de la magie et possède le pouvoir de créer toutes les autres choses : d'où son nom de Sam-Po, prospérité sociale, richesses.