‹ Manuel d'histoire des religionsChapitre 116 sur 160 · Scholiaste d^ApolloniuSf I · texte numérisé non relu

Scholiaste d^ApolloniuSf I

ristique des orphiques est qu'ils ont eu une doctrine : ceci les distingue .des mystères. Les mystères d'Eleusis étaient la répétition et l'extension de vieilles fêtes, mais Torphisme procède directement de la considération de la vie. Il élabore donc une théorie dogmatique, voire toute une théologie, qui a été consignée avec ses mjrthes, ses hymnes et ses préceptes dans une vaste littérature, et qui a exercé une influence évidente sur la littérature postérieure, sur la philosophie comme sur la poésie. Mais les associations orphiques ne se contentent pas d'instituer un dogme : elles tirent, de leur conception du monde, des conclusions pratiques, qui, dans l'espèce, sont naturellement des prescriptions morales. « Les purifications et les expiations jouent ici le rôle principal; on insistait sur leur nécessité, même en l'absence de toute souillure préalable. Car Thomme est déjà coupable à sa naissance et a déjà besoin en raison de cela d'une pénitence spéciale, d'un pardon et d'une consécration religieuse » (Stengel).

La littérature orphique ne nous est connue nmlheureusement qu'imparfaitement. Clément d'Alexandrie mentionne plusieurs titres {x9'n^[>-oU xpa-n^p, elç |Bou xaTaêadiç, Upôç "kéyoçy cpuatxct) ; Suidas cite 21 ouvrages. Plusieurs noms d'auteurs nous sont également parvenus, le principal est Onomacrite, x9'n^\^<>'^^y^^'* l'interprète des oracles, comme Hérodote l'appelle, qui vécut à Athènes sous les Pisistratides et prit part, paraît-il, à la récension des œuvres d*Homère. Il est à noter que l'on compte parmi les maîtres de la littérature orphique plusieurs pythagoriciens comme Kerkops, auquel on attribua le Upôç \6yoc ou théogonie en 24 rhapsodies, le chefd'œuvre orphique, que Cicéron cite comme autorité canonique. Il est très difficile de déterminer la date de ces écrits. Ce sont en général des écrivains relativement très modernes qui les citent; les Néo-platoniciens principalement ont pris le Upèç a<5yoç pour texte de leurs spéculations mystiques. Quant au fond, on croit aussi y découvrir la trace d'influences récentes; ainsi la doctrine des quatre éléments paraît toujours devoir prouver une rédaction post-stoïque. De pareilles considérations ont amené Schuster et d'autres encore à reculer jusqu'à l'époque chrétienne la composition de plusieurs ouvrages orphiques importants, notamment ce qu'on appelle la théogonie rhapsodique. ÎPar contre, il importe de remarquer que, dès le début de la période alexandrine, Épigène composa un écrit spécial sur la poésie orphique dont il essaya de trouver le premier auteur. Il existait donc à cette époque déjà une littérature orphique importante, et bien qu'il soit possible et même probable qu'il y ait eu des additions ultérieures, nous pouvons placer, avec Bergk, la composition des principales œuvres orphiques entre Onomacrite et Aristote. Plusieurs écrivains récents, comme Gruppe et Kern, veulent, à la suite de Lobeck, remonter encore plus haut. Sans doute il a dû y avoir des écrits orphiques avant Onomacrite, mais ceux dont nous avons des fragments ne sont probablement pas si anciens, ils datent à peu près de l'époque d'Heraclite.

Cependant ici encore il faut distinguer entre la rédaction des écrits et leur contenu. Il est probable que ce contenu remonte à une époque bien antérieure. Il existe tant de ressemblances essentielles entre les doctrines

et les mythes orphiques d'une part, et les cosmologies et la philosophie de Phérécyde, Heraclite, Empédocle, Pythagore de l'autre, que nous devons les considérer sans doute comme des produits de la môme période. Les orphiques n'étaient pas les seuls à composer des épopées théologiques, à dispenser des initiations mystiques et à prescrire des règles de vie ascétique. Épiménide de Crète, Texpiateur de V^^oç KuXwveiov à Athènes, en faisait autant, ainsi qu'Empédocle, les pythagoriciens et bien d'autres encore. Les études modernes ont fait un pas décisif quand elles ont constaté ces relations. Grâce à ces constatations, nous voyons d'un côté que l'ancienne philosophie grecque fut stimulée par les courants religieux contemporains et qu'elle en dépendait; de l'autre, que l'orphisme a joué un rôle important dans le développement intellectuel et qu'il a déjà influencé les meilleurs esprits au vi* siècle.

On ne saurait nier qu'il existe de fortes ressemblances entre les principes cosmogoniques des orphiques et les cosmogonies sémitiques. Gruppe prétend avoir résolu le problème par la reconstruction d'un poème orphique théogonique dont la Aiàç àTrotTiq, du XIV* chant de ï Iliade, n'aurait été que le travestissement et qui, d'autre part, ne serait que la traduction d'un original phénicien. Il réussira difficilement à faire admettre par tout le monde cette hypothèse hardie. Cependant les éléments étrangers sont si visibles encore dans les conceptions orphiques que Petersen luimême, si peu soucieux en général de les apercevoir, consent à les reconnaître ici ; il est vrai qu'il ne les fait pas venir de Phénicie, mais d'Egypte et de Phrygie. Mais on ne connaît avec certitude que l'influence thrace.

Bien des choses conspirent à nous rendre plus difficile de bien connaître Torphisme; outre la forme tardive sous laquelle nous le connaissons, les citations que fournit la littérature ancienne sont peu claires et bien brèves; Platon ne parle qu'accidentellement d'Orphée et avec respect, encore qu'il estime peu les orphéotélestes. Il est donc difficile de suivre dans l'orphisme le détail des idées. Le travail n'est pas facilité par son mélange avec le pythagorisme et les mystères d'Eleusis. Nous allons essayer cependant d'en éclaircir les principaux points.

Les orphiques ont enveloppé la plus grande partie de leurs doctrines dans des formes mythiques, et d'abord leurs cosmogonies. Damascius connaît trois cosmogonies orphiques, auxquelles on peut en ajouter une quatrième, contenue dans Apollonius (ArgonauL^ I, 496 et suiv.). Comme premier principe d'où sont sorties toutes choses, ces cosmogonies désignent tantôt Chronos, tantôt Okéanos, tantôt Nux; Chaos, i£ther, Erébos sont comptés aussi parmi les principes. Nous voyons donc que nous ne sommes pas si loin des cosmogonies déjà connues et même de la théogonie d'Hésiode. Cependant les orphiques ont le mythe de l'œuf du monde que nous n'avons pas encore rencontré en Grèce ; remarquons aussi une figure particulière, celle de Phanës, Érikapaios, Métis ou Eros, représentée avec des ailes, un corps de serpent et d'autres emblèmes d'animaux, ou bien comme un androgyne; Zeus finissait toujours par avaler Phanès. On a voulu voir beaucoup de choses dans cette figure; l'interprétation de Zeller, qui pré-

tend que Phancs (( contient en lui le germe de tous les dieux », ne s'éloigne pas beaucoup de celle du néo-platonicien Proclus.

Les orphiques ne se sont cependant pas bornés à créer de nouveaux mythes philosophiques, ils ont aussi remanié les mythes vulgaires pour en tirer des allégories applicables à leur conception du monde. C'est ce qu'ils ont fait par exemple des mythes de Déméter et de Korè. Ils identifiaient Déméter à Rhéa-Cybèle et en faisaient la mère de toutes choses; Korè devenait tantôt l'épouse de Dionysos (de même en Italie, Liber et lÀhera)^ tantôt la mère du grand dieu orphique, Zagreus. Zagreus était dévoré par les Titans, mais Zeus sauvait son cœur, le mangeait lui-même et engendrait alors, avec Sémélé, Dionysos, qui n'était plus qu'un Zagreus ressuscité. Zeus frappait ensuite les Titans de son tonnerre et faisait surgir les hommes de leurs cendres (ou de leur sang) ; il s'ensuit que les hommes sont par nature impurs, mais, comme les Titans avaient mangé Zagreus, ils possèdent encore quelque chose de ce dernier : l'homme est donc à la fois titanique et dionysiaque. Les néo-platoniciens ont en général interprété le mythe de façon à lui faire exprimer comment de l'unité primitive naît l'être divisé.

On a tout trouvé dans l'orphisme. Les soi-disant vers monothéistes qu'on cite représentent aussi peu le pur monothéisme que les phrases de Xénophane. La pensée que le monde était sorti de la scission des principes divins était bien plutôt panthéiste dès le début, et ce panthéisme n'a cessé de se développer. Zeus était simplement pour les orphiques le principe du monde s'épanouissant dans la vie universelle. Il en est de même de Dionysos-Zagreus. De leur confusion naquit un syncrétisme qui identifiait Zeus avec Dionysos, Zagreus, d'autres encore, Hadès, Phanès :

tU Zeû;, elc 'A^Sy);, elç "HXio;, e?c AtdvuaoC) eii; Oebc èv icàvTeo'a'U

Les orphiques considèrent donc la vie comme divine et aussi l'univers; le monde contient une part de l'être divin ; de même l'alternance de la vie et de la mort est un procès divin.

Mais enfin la mythologie des Orphiques n'est cependant que l'expression théologique de leurs pensées religieuses fondamentales : l'imperfection et la misère de ce monde décevant, l'impureté et la culpabilité natives des hommes. Le mélange des influences titaniques avec les influences dionysiaques est le fait, qu'il faut essayer de vaincre; le corps est titanique, l'âme est dionysiaque, le devoir de l'homme est de libérer l'âme, captive dans la prison du corps. Cette délivrance ne se fait pas d'elle-même, la mort ne peut l'accomplir, car elle ne fait que conduire à de nouvelles existences. Les orphiques, en effet, avec les pythagoriciens, admettaient comme les Hindous l'hypothèse de la transmigration des âmes. « La roue des naissances », xuxXoç ttjç yfivewox;, tourne dans la poésie orphique comme dans la prédication de Bouddha. Il faut donc chercher des moyens pour se délivrer de cette souillure toujours renouvelée. Ces moyens sont tout d'abord rituels, ce sont les initiations saintes qui unissent l'homme au dieu, à Dionysos. « L'homme ne devra pas sa délivrance

à ses propres forces, mais à la grâce de dieux libérateurs » ; « Orphée le souverain » est l'intermédiaire qui révèle le chemin du salut. A ces moyens rituels viennent s'ajouter les prescriptions éthiques de la « vie orphique ». « Uascétisme est la condition première de la vie pieuse. L'orphisme n'exige pas les vertus civiques, la chasteté et la culture morale ne sont point nécessaires. Il faut se tourner vers Dieu, se détacher de tout ce qui est prisonnier de la mort et de la vie corporelle. L'abstention de la nourriture animale était la principale et la plus remarquable des abstinences orphiques. Du reste les orphiques se tenaient essentiellement à l'écart des choses et des relations qui représentent dans leur symbolique religieuse l'attachement au monde de la mort et de l'instabilité. On prit et l'on multiplia les vieux préceptes de pureté du rituel sacerdotal ; leur sens s'élargit. Us n'ont pas pour but de délivrer et de purifier les hommes des contacts démoniaques mais de purifier l'âme elle-même, de la délivrer du corps et de la souillure qu'amène son union avec lui; ils l'affranchissent de la mort et de sa domination. C'est pour expier une « faute » que l'âme est rivée au corps. Le châtiment du crime est ici la vie sur terre qui est la mort de l'âme. La multiplicité de Tétre apparaît à ces zélotes sous l'apparence uniforme d'un rythme de la faute et du châtiment, de la souillure et de la purification. Les punitions infernales de l'Hadès purifieront ce que les expiations et les pénitences n'auront pas purifié pendant la vie. Ainsi l'âme sera libérée du corps et de l'impureté, et sa vie réelle ne commence que lorsqu'elle a tout à fait échappé aux nouvelles naissances, « alors elle est éternelle comme Dieu, car elle provient de Dieu lui-même* ».

L'orphisme a exercé une influence profonde et durable sur la vie intellectuelle de la Grèce; dès le vi« siècle on se rend compte de son existence. On ne saurait s'expliquer, sans l'orphisme; la substitution, au clair et robuste hellénisme homérique, du sérieux mélancolique des tragiques ni surtout le développement du pessimisme des lyriques les plus anciens. Le rationaliste Euripide lui-même exprime, notamment dans les fragments des Cretois, des pensées fortement teintées d'orphisme. L'orphisme a également imprimé sa marque à nombre d'œuvres d'art, comme Gerhard l'a montré. Si cette conception, en somme peu hellénique, de la vie n'arriva pas à la reconnaissance officielle, elle n'en joua pas moins un grand rôle. Sa doctrine du néant de la vie de ce monde trouva un terrain fertile dans le mécontentement des classes supérieures entretenu sans cesse par l'instabilité perpétuelle des choses politiques. On ne put trouver des griefs positifs contre les orphiques en raison de l'honorabilité indéniable de la plupart de leurs groupes. Des voix accusatrices ou moqueuses, comme celles de Platon et d'Aristophane, s'élevèrent seulement contre l'orphisme dégénéré, contre les orphéotélestes et les métragyrtes qui faisaient métier d'exorcistes, de magiciens et de charlatans vagabonds. On parle beaucoup aujourd'hui de l'importance qu'a eue l'orphisme pour la préparation du christianisme, mais on affirme plus qu'on ne prouve; on ne peut cependant

Page 1