‹ Manuel d'histoire des religionsChapitre 119 sur 160 · Fragm.y 108, éd. Bgk · texte numérisé non relu

Fragm.y 108, éd. Bgk

vie future le châtiment et la récompense*. Nous ne pouvons nous occuper en détail de la morale que recommande ce système. Disons seulement que son principe actif n'était pas seulement la croyance à l'immortalité, mais aussi la piété, eù<ré6eia, d'où les autres vertus sont issues.

Le premier des grands tragiques, Eschyle (525-456), pensait et sentait comme Pindare. Mais son art et son milieu étaient tout à fait différents. La tragédie soulevait des problèmes étrangers aux epinikia. En outre le poète athénien prenait une tout autre part au mouvement national que le poète thébain; n'avait-il pas combattu lui-même à Marathon, à Salamine et à Platées? La tragédie respirait l'air de la guerre, qui n'arrivait à Pindare que de loin. Une conception grandiose comme celle d'Eschyle, aux yeux de qui la victoire de son peuple était une preuve de la justice divine et qui savait accorder l'indépendance humaine avec l'ordre moral du monde, ne pouvait naître qu'à la suite d'une grande Idée nationale. L'autre support de la tragédie était le culte de Dionysos. Le lien qui les unissait n'était pas seulement extérieur; la tragédie se nourrissait en effet de Tesprit de la religion mystique dont elle mettait en scène les grandes antithèses, la faute et l'expiation, la vie et la mort. Ce faisant, elle faisait porter aux mythes des pensées morales et religieuses.

Comme presque tous les poètes grecs Eschyle insiste sur la courte durée de la vie humaine qui n'est qu'une xaTcvou (xxta, l'ombre d'une fumée, d'où le poète conclut : ne point bâtir sur rien d'humain ; Ytyvtoxrxe Tàvôp<o7ceia jx^ <rÉ6ecv dtyav, ne point trop estimer les choses humaines. La mort est inexorable; elle rejette offrandes et sacrifices; Peitho s'en détourne. Cependant elle peut aussi apparaître en génie libérateur, et il reste à l'homme la consolation de l'espérance. Eschyle présente la souffrance comme un enseignement; Zeus a réuni les deux choses : ^aôei fiaOoç. Le problème de la souffrance humaine est résolu par la croyance à la justice divine, qui ne perd que les coupables. Nâgelsbaclr dit le contraire et croit lire dans quelques paroles du poète ' que la divinité ruine même les innocents par caprice ou par envie. En réalité Eschyle pense comme Pindare. Le dieu ne se contente pas de punir le criminel, il l'aveugle d'àirarr, 8ixa(a et le fait prisonnier dans son crime comme dans un filet'. C'est là ce que signifie ràXaoTcop, <TuXXi^7rTb>p <iXQC(rro)p OU xax^c 8acfi(Dv qui s'empare de l'homme, retardant quelquefois la punition jusqu'à ce que la mesure de la faute soit comble, mais seulement pour perdre plus sûrement le coupable. L'exemple le plus clair est celui de Xerxès, qui eut l'arrogance de vouloir établir un pont sur l'Hellespont sacré et de provoquer Poséidon ; la vengeance céleste l'atteint, elle l'aveugle et il livre la bataille de Salamine. Cet esprit de vengeance agit aussi comme Satii^v yswqcç dans des familles entières. C'est ainsi que la nponapioç ofriQ, l'àpa, l'Érinys, détruisit la maison d'Aga-

1. Le passage classique 0/., II, 105-142, et plusieurs fragments : 106, i09, 110.

2. Entre autres Oebc (i.àv altiav çvti ppoTOîç, Srav xaxûaai Btû\La icafJLiDfiSYjv OIXt^ (Fragm, Niobé).

3. ^(XeîSà T^ xai&vovTt ovo^evStiv 8e6ç {Fragm.). Tppiç èÇavOoîia' èxapicuas ^rax^v tfrrjç {Pers.y 820).

memnon; l'effet tragique est saisissant quand Glytemnestre reconnaît elle-même qu'elle n'est que l'instrument de cette malédiction domestique. II est étonnant de voir combien ici, comme chez les frères ennemis, Étéocle et Polynice, la puissance objective de la malédiction et la faute personnelle se confondent. Eschyle considère la seconde comme la conséquence de la première : dans les familles qui sont tombées au pouvoir des Érinyes, la malédiction se perpétue comme une dépravation héréditaire. Les descendants du maudit sont étrangers à toute vertu, en particulier au sentiment des lois sacrées de la société et des liens de la famille. On se trompe entièrement quand on fait de l'Érinys une personnification de la conscience vengeresse; c'est là une conception moderne bien étrangère à Eschyle et qui n'apparaît que chez Euripide.

Un pouvoir supérieur, propitiatoire, est placé au-dessus de cette puissance terrible. C'est la doctrine que prêche l'Orestie. Les Érinyes sont les maîtresses absolues d'Oreste, qui a tué sa mère, mais l'homme souillé de sang va chercher l'expiation auprès d'Apollon et d'Âthéna. Ces dieux qui garantissent le droit des Érinyes, savent les changer en Euménides, en Bienveillantes, et ainsi pardonner au coupable. L'intérêt patriotique qui s'attache ici à l'Aréopage est un motif à considérer.

Dans cette grande trilogie se manifeste Topposition de l'ancienne famille divine à laquelle appartiennent les Érinyes et de la nouvelle dont font partie Apollon et Athéna. De même Zeus est placé en face du titan Prométhée. A la première impression notre sympathie est pour le titan qui, même enchaîné, ose affirmer sa personnalité contre le tyran qui n'a pas de meilleurs serviteurs que Kratos et Bia^ la Force et la Violence. Mais le poète se propose autre chose dans la trilogie dont nous ne possédons d'ailleurs qu'un fragment; en effet, la fin ne montre pas seulement la délivrance de Prométhée, mais la légitimité de la puissance de Zeus qui s'unit avec Thémis.

L'esprit de la poésie d'Eschyle est tout à fait religieux. Toutes les lois sociales et morales portent chez ce poète un caractère religieux : le 8tx«tov est S<rtov, le crime est une atteinte aux dieux (Ô6o6Xa6eTv), On a voulu voir des professions de foi monothéistes dans quelques passages, comme le chœur célèbre d'Agamemnon, Ce qu'il y a de vrai c'est que la tragédie, telle que la comprenait Eschyle, dépouillait les dieux de leur limitation individuelle et de leurs traits de hasard pour en faire les agents du gouvernement du monde. Mais, à voir l'ensemble de ses pièces, Eschyle se tenait en général sur le terrain de la religion traditionnelle; aucun poète ne semble avoir été plus complètement maître du mythe et l'avoir mis plus naturellement au service de ses hautes pensées. D'autre part, il ne heurtait pas la croyance populaire; il se servait beaucoup de la mantique, des songes, des apparitions, des pressentiments.

Sophocle était de trente ans plus jeune qu'Eschyle et atteignit un âge avancé (496-406); il appartint donc à une autre époque et à un autre entourage que son prédécesseur. Sophocle vit la splendeur du temps de Périclès et fut encore témoin de la chute. Cependant Sophocle est à pro-

prement parler le poète de Tâge d*or, son attitude religieuse le montre autant que la perfection de son art

Dans Sophocle l'intérêt passe des puissances divines qui décident de la destinée dans Tâme même de l'homme. Sophocle n*a cependant ni nié ni oublié Tobjectivîté des puissances divines. Au contraire, il proclame qu'il y a des lois divines éternelles et que l'homme doit respecter sous peine d'être écrasé par elles. Le trône de la Dike est placé à côté de celui de Zeus lui-même*. La piété, c'est-à-dire une crainte respectueuse de la volonté des dieux, est une condition de la vie humaine; ses vers sur ràyve^a sont caractéristiques '. Si donc l'humanité est mieux traitée chez Sophocle que chez Eschyle, elle ne se suffit cependant pas à elle-même, elle reste liée aux puissances supériem*es et divines. D'autre part, Sophocle attache lui aussi une grande importance aux oracles. Dans Philoctète, Ajaxy les Trachiniennes, Œdipe surtout, la catastrophe a été prédite par des oracles. Les parents d'OËdipe et Œdipe lui-même essayent d'échapper à la fatalité, mais ce sont précisément leurs efforts qui amènent la réalisation de Toracle. Nulle part l'opposition n'est plus fortement marquée entre l'instabilité de la destinée humaine ' et l'immutabilité de la décision divine. Sans doute le roi se débat contre elle, mais le poète ne doute pas une minute qu'elle vaincra et qu'elle ne doive vaincre.

Dans Œdipe à Colone vient le pardon. Sans doute l'expiation n'est pas encore parfaite ; on a vu même dans GEdipe à Colone le type d'un homme intraitable ; en tout cas, il épanche toute l'amertume de son âme dans la malédiction qu'il lance contre son ennemi. Mais comme la fin du malheureux approche, le poète le mène au bois des Euménides, et sa mort est une mort sainte : Œdipe devient le génie protecteur de la contrée où l'amitié de Thésée lui a préparé le repos.

Sophocle n'a donc pas réduit les lois éternelles en faits psychologiques; pour lui cependant, elles se révèlent dans l'âme des hommes, elles ne les violentent pas par des contraintes extérieures, mais agissent sur leur cœur. Ainsi la vengeance du sang dans Electre n'est pas une compensation extérieure; le côté intérieur et moral de l'acte entre en ligne de compte. Même dans Antigone, le poète ne représente pas d'une façon abstraite le conflit entre l'obéissance aux lois de l'État et la teneur des ^ypairta xà<J9xXYi ôewv v^îxijia; Sophocle a finement dessiné les tendances et les caractères des personnages : Antigone, waèç èÇ wjjloîj xarpdç, inflexible aussi bien vis à-vis de Créon que de sa sœur Ismène, mais non pas au point de cacher sa douleur de mourir si jeune; Créon, qui reconnaît trop tard qu'il a maintenu trop rigoureusement les lois de l'État.

Sophocle ainsi tient le milieu entre Eschyle et Euripide. Sa façon de résoudre le problème de la destinée n'est plus aussi satisfaisante que celle

1. Dîké est aussi bien lûveSpo; ZT)vbç àpxa^oi; vd|&oic {OEd, Col., 1375), que (vvoixoc T(ôv xd(Tb> Oeâv {Antig.f 451).

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