‹ Manuel d'histoire des religionsChapitre 145 sur 160 · rf., ièid · texte numérisé non relu

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HISTOIRE DES REUOIOKS. 43

maison montée sur une patte de poule. Toutes sortes de coutumes qu'on observe encore aujourd'hui au printemps et en automne, à l'époque des solstices, ont un caractère païen. Les matériaux que nous possédons ne sont pas suffisants pour nous permettre de dresser, comme l'ont essayé les anciens mythologues, un calendrier des fêtes païennes.

Passons aux rites funéraires. L'inhumation et l'incinération des morts sont également bien attestées. Tant que l'ensevelissement n'avait pas eu lieu, l'àme (dusha) errait au hasard sur les arbres; ce n'est qu'après la célébration convenable des funérailles qu'elle pouvait arriver aux campagnes ou aux forêts des esprits en passant par le chemin des âmes (voie lactée ou arc-en-ciel). On donnait aux morts quelques objets à emporter : un peu d'argent pour le voyage, une petite échelle pour sortir du tombeau. Nous lisons dans la relation de voyage de l'Arabe Ibn-Fadhlan (921), déjà citée plus haut, qu'il vit tuer une jeune fille pour servir d'épouse au mort dans la vie future. On a supposé, sans grandes preuves, une origine Scandinave au cercueil et au bûcher construits en forme de navire. Chez les Slaves du Sud : Bulgares, Esclavons, Serbo-Croates, Krauss a recueilli, en partie au moyen de questionnaires, un grand nombre de légendes, chansons, contes, usages, coutumes. Sans doute, pas plus ici qu'ailleurs, on ne sait exactement jusqu'à quel point on peut rattacher les croyances populaires d'aujourd'hui au paganisme d'autrefois. Toutes les compositions populaires n'ont pas un noyau mythique, toutes les coutumes populaires ne remontent pas à l'époque païenne. Quand les chansons de noces parlent de l'amour du soleil ou de la lune et de l'étoile du matin, il est permis d'y voir une trace de l'ancienne mythologie. Mais Krauss n'y voit qu'une glorification poétique des nouveaux mariés et croit que le culte du soleil et de la lune n'existait pas chez les Slaves du Sud.

Les Slaves du Sud ont une foule de contes relatifs aux Vilas^ qui sont de belles filles habitant les bois, les champs et les eaux, tantôt protégeant les hommes, tantôt malicieuses et funestes. Krauss a expliqué, en suivant Mannhardt, que ces Vilas sont les âmes des arbres et les démons du blé; il semble pourtant difficile de rattacher à ce caractère primitif leurs relations avec les eaux et les nuages et toutes les influences bonnes et mauvaises qu'elles exercent. Les Vilas guérissent et ensorcellent, elles sont amoureuses, jalouses et voleuses d'enfants. Du reste il n'est pas possible d'en faire une seule espèce d'êtres ; les Slaves du Sud attribuent aux Vilas ce que l'on attribue autre part aux différentes sortes d'esprits, génies, Kobolds, etc. Cependant il existe encore d'autres esprits, par exemple les esprits des maladies que l'on essaie de conjurer. La croyance aux vampires, particulière à ces peuples, est très développée; ce sont les âmes des morts qui troublent les vivants, et viennent sucer leur sang. On a pour chasser les vampires des formules et des rites magiques.

Sreôa, la déesse du bonheur chez les Serbes, les Croates et les Esclavons, est probablement une conception mythique assez récente; elle a emprunté plusieurs de ses traits à la Fortune et à Tyché. Elle représente le destin

en tant que Fatum et que Parque ; aux fêtes, on lui fait des libations sacrificielles et, quand on conclut une affaire, on lui offre une pièce de monnaie. De ce qui précède, nous pouvons conclure que les peuples baltiques et les Slaves des temps païens ne sont pas arrivés au développement religieux complet des peuples civilisés. Ce qui reste de leurs croyances et de leurs coutumes fournit cependant des points de comparaison appréciables à l'histoire des religions.

§ 135. — ObservatioiiB préliminaires.

Rien n'est plus légitime que l'attrait exercé par les études d'antiquité germanique. Quand nous remontons aux racines hébraïques et grecques de notre civilisation, nous n'oublions pas cependant qu'elle en a qui sont

1. BiBLiooBAPBiE. — Les travaux de P.-E. Millier (notamment la Sagabibliotheky 3 vol., 1817-1820) en Danemark, en Allemagne ceux des frères J. et W. Grimm, qui, se complétant Tun l'autre, ont défriché tout le champ de la philologie germanique, sont fondamentaux. En 1835, parut Die deutsche Mythologie^ de J. Grimm (4* édit. en 3 vol. par E.-H. Meyer, 1875-1878); en 1829, Die deutsche Heldensage de W. Grimm (3* éd. en 1889, par R. Steig); citons aussi les deux recueils de leurs petits mémoires, ainsi que les Kinder- und Hausmàrchen, 1819, et les Deutsche Sagen, 1816, fruits de leur collaboration. Sur J. Grimm, voir le beau livre de W. Scherer. L. Uhland, contemporain des Grimm, a rassemblé beaucoup de renseignements utiles sur le folklore et rhistoire de la littérature dans sa Geschischte der Dichtung und Sage, 8 vol. Bien que K. Lachmann ne se soit jamais occupé directement de la mythologie, sa sévère méthode philologique et son étude des légendes héroïques {Nibelungen) ont eu cependant la plus grande influence sur les recherches mythologiques. \V. Mannhardt, inspiré par les études de l'école anthropologique, en particulier par celles de E.-B. Tylor, a appliqué l'hypothèse animiste à l'explication d'une importante catégorie de faits dans ses Wald- und FetdcuUe, 2 vol., 1875-1877, Mythologische Forschungen, 1884. K. MùllenhofTa surtout étudié la géographie, l'ethnographie et les légendes héroïques dans ses travaux, fort méthodiques mais très lourds, parmi lesquels il faut citer Die deutsche Alterlhumskunde (I, ^870; II, 1887; UI, 1892; V, 1883). Le livre de F.-B. Gummere, Germanie origina, 1892, est intéressant. Les innombrables mythologies allemandes, nordiques ou germaniques qui ont été publiées n'ont pas encore réussi à détrôner le chef-d'œuvre de Grimm, bien que plusieurs de ses parties aient vieilli. Citons ici parmi les manuels ou ouvrages généraux dus à des savants Scandinaves les travaux de N.-M. Petersen, N.-F.-S. Grundtvig, Finn Magnussen; en Allemagne,le livre très confus de K. Simrock, 1855, a été plusieurs fois réimprimé. L'ouvrage du savant norvégien, S. Bugge, S Indien over de nordiske Gude- og Heltesagns oprindelse, 1881- 1889, traduit en allemand par 0. Brenner, marque une date dans ces études. Ce livre violemment attaqué, en particulier par MùUenhofT (D. Atk., V) a plus ou moins directement inspiré E.-H. Meyer, Germanische Mythologie, 1891, travail riche d'information et remarquable par une étude très complète des sources, et W. Golther, Handbuch der germanischen Mythologie, 1895.

L'histoire de la littérature septentrionale de F. Jônsson, Den oldnorske og oldislandske Literaturs Historié (I, 1894; II, 1895), est encore en cours de publication. Nous ne citerons parmi les anciennes traductions de TEdda, que celles de F.-W. Bergmann et de Simrock, parmi les nouvelles celle de H. Gering, Die Edda, 1892. L'ensemble des poésies septentrionales a été traduit et publié par G. Vigfusson et F. York Powéll, Corpus poeticum boréale, 2 vol., 1883. On a surtout traduit les sagas Scandinaves en danois et en anglais (G.-W. Dasent, Njal, 1861 ; plus récente est la Saga-Library, où a paru entre autres Heimskringla et la Northern library), plus encore en allemand. Rappelons encore les études spéciales réunies par H. Paul, Grundriss der ger-

germaniques. De plus la beauté poétique des mythes et des légendes, la moralité dont témoignent les rapports sociaux et familiaux nous touchent , et nous frappent. La littérature moderne aime, depuis les romantiques, à puiser aux sources de l'antiquité germanique, et trop souvent il lui arrive d'idéaliser les conceptions religieuses du paganisme, ou d*attribuer à nos ancêtres des qualités du caractère germanique qui se sont développées au cours de Thistoire : le sentiment raffiné de Thonneur, la sévérité des mœurs, l'individualisme.

Si la littérature d'imagination a prisé trop haut la vieille religion germanique, elle est après tout dans son rôle; mais la science Ta imitée. Il lui est arrivé de compter la religion germanique au nombre des formes religieuses les plus élevées, d'y trouver une profondeur de piété et de moralité, une grandeur tragique qui rélèveraient au-dessus de la plupart des autres religions païennes et la placeraient immédiatement au-dessous du christianisme. Pour remettre les choses au point, il convient de se rappeler ce qu'était la civilisation des Germains avant leur conversion au christianisme. Sans doute ce n'étaient plus des sauvages ; mais les tribus allemandes que Tacite nous décrit, et les royautés Scandinaves même du moyen âge, dépensant leurs forces en querelles sanglantes, guerres de conquêtes et aventures maritimes, n'étaient pas encore sorties de la période barbare. Nous ne refusons pas sans doute à cette barbarie un sentiment poétique ou moral fort élevé, mais nous pensons qu'il ne faut pas s'attendre à trouver chez elle le développement que donne seul à la religion un long passé de culture intellectuelle. C'est le christianisme qui a fait des tribus germaniques des peuples civilisés ; il ne faut donc pas considérer la vieille religion germanique comme une religion de civilisés au sens strict.

Ce vieux monde germanique a longtemps duré et son domaine est fort large; chronologiquement il couvre le premier millénaire de notre ère. Abstraction faite des quelques renseignements que fournissent les géographes de l'antiquité sur les mers et les côtes du nord de TEurope, et de ce que les historiens classiques ont à nous raconter sur les Cimbres et les Teutons, nous connaissons les tribus germaniques depuis l'époque de César et d'Auguste, et c'est seulement vers l'an 1000 que les peuples Scandinaves se convertirent au christianisme. Les premiers Germains qui

manischen Philologie (l'« édit., 1891-1893, la 2« édition est en cours de publication), où E. Mogk a traité la mythologie et Thistoire de la littérature nordique, et B. Symons les légendes héroïques. Il est regrettable que ce livre indispensable ait laissé de côté Tethnographie, l'archéologie et l'histoire : la deuxième édition s'occupe au moins de l'ethnographie, mais pour l'histoire il faut toujours s'adresser aux ouvrages Scandinaves de P.-A. Munch, Joh. Steenstrup, J.-E. Sars, G. Storm, etc., à J.-M. Kemble, pour les Anglo-Saxons, etc. H faut citer aussi, bien qu'il ait vieilli en partie, le livre de K. Maurer, Die Dehehining des norwegischen Stammes zvm Christenihumj 2 vol., 1855-1856.

[Pour compléter cette bibliographie nous devons signaler entre autres ouvrages récents : The Religion of the Teutons de Ghantepie de la Saussaie, 1902; la traduction anglaise du livre de S. Bugge, The home o the Eddie pœms, 1899, par Schoffield ; Les Vieux chants populaires Scandinaves, de Pineau, 1897 et 1901 ; le Balder de Fr. Kauffmann, 1902.]

se firent chrétiens furent les Goths, dans la deuxième moitié du iv"" siècle; au v« siècle se convertirent les Burgondes et les Francs ; vers Tan 600 les Anglo-Saxons, puis peu à peu les autres; les derniers furent les Saxons qui n'acceptèrent le baptême qu'au ix* siècle. Les Scandinaves ne se convertirent que vers Tan 1000, grâce à Knut en Danemark, aux deux Olaf en Norvège, et à la suite de la décision de TAlthing islandais en l'an 1000.

Dans le cours de ce millénaire tombe la période des migrations qui répandirent sur toute l'Europe occidentale des populations germaniques ou la domination germanique. On la fait communément commencer à l'invasion des Goths dans l'empire byzantin. En Italie nous trouvons d'abord les Visigoths d'Alaric, puis, à la fin du v'' siècle, l'empire ostrogoth de Théodoric, plus tard les deux siècles de la domination lombarde. De nombreuses tribus traversent la Gaule jusqu'à ce que les Francs y établissent leur puissant royaume. Les Suèves et les Visigoths s'installent en Espagne, les Vandales la traversent et se dirigent vers l'Afrique. Les Burgondes et les Alamans, les Thuringiens, les Hessois et les Bavarois forment des États au centre et au sud de l'Allemagne, les Saxons et les Frisons occupent les côtés de la mer du Nord. Dans la seconde moitié du v** siècle, les Anglo-Saxons fondent des royaumes en Angleterre; plus tard des Normands et des Danois viennent s'y installer. Avec le temps, les Vikings ne se bornent plus à dévaster les côtes et les villes situées sur les fleuves à Tintérieur des terres, ils s*établissent à demeure en Normandie, sur les îles de la mer du Nord, en Angleterre et en Irlande; en même temps, à Test de l'Europe, ils donnent une dynastie à la Russie.

C'est à l'archéologie et à l'ethnographie de répondre aux questions relatives aux pays d'origine de la famille germanique et à la dissémination de ses différentes branches. Nous n'avons qu'à constater cette dissémination du paganisme germanique, pour en tirer les conclusions qui intéressent à notre sujet.

La religion germanique n'est pas la religion d*un seul peuple. Sous le noms de <( Germains )) on désigne à la fois les tribus que Tacite nous décrit si brièvement mais si substantiellement, les païens allemands parmi lesquels des missionnaires anglais et irlandais exercèrent leur apostolat, les peuples convertis au début du moyen âge, et dont les légendes et les mœurs conservaient tant de souvenirs du paganisme, les Anglo- Saxons, les Scandinaves, dont nous connaissons déjà parfaitement l'histoire pendant le siècle qui précéda leur conversion : tous ces peuples ont vécu trop loin les uns des autres, et se trouvaient dans des conditions de vie trop différentes pour que nous puissions les étudier tous ensemble. On a souvent essayé de former une image composite avec leurs traits disparates, mais une pareille tentative ne peut répondre à une réalité historique. Il ne faut pas non plus chercher dans cet ancien monde germanique une évolution historique régulière. Les Germains ont mené une vie vagabonde; dans leurs invasions et pendant la formation de leurs royaumes ils se sont infusé du sang étranger et se sont assimilé les éléments

empruntés à des civilisations étrangères; ils se sont souvent mêlés aux Celtes et se sont approprié une grande partie de Théritage des Romains. Cela sans doute est plus vrai des Goths et des Francs que des Scandinaves par exemple, mais la pureté du sang et de la civilisation est trop relative pour que Ton puisse facilement trier ce qu'il y a dans nos données de vraiment germanique.

Il ne faut pas cependant renoncer tout à fait à trouver des caractères communs aux diverses religions germaniques. Sans doute il n'y a ni système de mythologie germanique, ni évolution historique déterminable. On ne saurait traiter de la mythologie germanique, que comme de la mythologie finnoise ou slave, avec cette différence que les matériaux sont plus abondants, mais non pas comme on peut écrire une histoire de la religion égyptienne ou des religions de l'Inde. Toutefois nous avons mieux que des matériaux fragmentaires et nous sommes en état de montrer les connexions profondes qui unissent diverses branches de la race.

Ici nous nous heurtons à la question souvent agitée de l'unité de la mythologie allemande et de la mythologie Scandinave. Peut- on encore aujourd'hui souscrire à la proposition de J. Grimm: « La mythologie Scandinave étant authentique, la mythologie allemande l'est par conséquent; et la mythologie allemande étant ancienne, la mythologie Scandinave l'est certainement »? Ou bien faut-il, avec S. Bugge, dont la thèse paraît gagner du terrain, considérer presque toute la littérature Scandinave comme étant de fabrication postérieure? Il est très difficile de répondre à cette question qui se rattache étroitement à la critique des sources. Formulons cependant deux propositions dont le caractère de ce manuel nous oblige d'écourter la démonstration. D'un côté, la mythologie telle qu'on la trouve dans l'Edda est trop clairement le produit d'une époque tardive pour que nous puissions la considérer sans plus comme appartenant aux vieilles tribus germaniques; il faut retrouver autant que possible les influences historiques qui ont modifié les conceptions propres à la mythologie Scandinave. Mais, d'autre part, il est impossible d'expliquer la formation de ces mythes seulement par des infiltrations étrangères et de considérer cette mythologie comme n'ayant aucune valeur pour l'étude de la religion germanique : la similitude des noms, de certaines croyances et de nombreuses coutumes entre la mythologie Scandinave et la mythologie germanique nous l'interdit. Ce sont les mêmes dieux et les cultes se ressemblent beaucoup. Il reste vrai qu'une mythologie germanique doit distinger, plus qu'on ne le fait souvent, entre les tribus, les nations et les siècles; mais il est vrai aussi qu'il n'y a pas de raison pour classer à part la mythologie Scandinave comme une importation étrangère ou une œuvre artificielle. Malgré toutes les différences, l'unité de la famille ethnique subsiste dans la religion.

L'étude de la religion germanique est infiniment plus importante pour la science que celle d'autres religions du même ordre, comme celles des Celtes ou des Slaves. Elle doit cette importance à la grande richesse de matériaux que nous avons ici à notre disposition. Nous n'y gagnons pas

seulement de pouvoir mettre en œuvre beaucoup plus de documents, mais ces documents nous facilitent, mieux que tous autres, Tintelligence de certains problèmes de la science générale des religions. Nulle part on n*est mieux armé pour Tétude comparée des légendes. Pour la légende de Siegfried par exemple, que nous connaissons sous tant de formes différentes, la critique dispose de moyens bien supérieurs à ceux qui s'offrent à elle dans la mythologie grecque, où Ton ne connaît un mythe que sous un seul ou sous un petit nombre de ses aspects. Si Ton veut se faire une opinion, quelle qu'elle soit, sur l'utilité du folklore pour l'histoire des religions, on devra nécessairement s'occuper d'abord du monde germanique, dont on connaît les mœurs, les coutumes et les contes avec un détail que l'on ne rencontre nulle part ailleurs. De même, si l'on veut comprendre comment la législation et les mœurs d'un peuple s'approprient les conquêtes d'une civilisation étrangère plus élevée, on ne pourra mieux faire que de rechercher les traces de l'éducation romaine dans le monde germanique du moyen âge. Nous voyons donc que l'étude de l'antiquité germanique est bien plus importante pour l'histoire générale des religions et de la civilisation qu'on ne pourrait le supposer, à ne considérer que le médiocre degré de civilisation des Germains et des Slaves anciens.

Nous ne nous engagerons cependant pas ici dans cet examen des études germaniques. Nous n'avons pas à écrire leur histoire, mais à décrire la religion germanique. Nous avons dit qu'il serait inutile d'essayer de former un tableau d'ensemble, il nous est également impossible d'entrer dans l'infinité du détail ; il ne nous reste donc qu'à passer en revue les sources et à signaler les données principales.

§ 136. — Les sources.

Les sources où nous puisons notre connaissance du paganisme germanique sont de nature très diverse, et c'est surtout d'après la valeur qu'elles attribuent à chaque catégorie de renseignements, que se distinguent les écoles entre lesquelles se partagent les germanistes.

Viennent d'abord les renseignements des écrivains grecs et romains. Les récits que nous font Strabon et Pline du voyage accompli par le Marseillais Pythéas au iv" siècle av. J.-C. ont surtout de l'importance au point de vue géographique. César [De bello gallico, VI, 21 et suiv.) nous donne le premier des détails un peu circonstanciés sur les mœurs des Germains. L'ouvrage de Tacite, De origine, situ, moribus ac populis Germanorum^ a une valeur infiniment plus considérable. Bien que Tacite ait trop fortement appuyé sur l'antithèse qui formait la vie naturelle et saine des Germains encore purs avec la corruption de la civilisation romaine, sa Germania n'est ni un roman ni une idylle ; c'est un recueil très précieux d'observations précises, d'abprd sur les Germains en général (c. 1-27), puis sur leurs différentes tribus (c. 28-46). Le tableau de la vie des Germains que trace Tacite, et auquel il faut ajouter beaucoup de

traits tirés de ses Histoires et de ses Annales, est certainement exact en lui-même. II fournit à l'ethnographie des renseignements extrêmement précieux, bien qu'ils ne soient pas toujours très clairs. Le culte était simple, il n'y avait pas d'idoles ; dans les bois sacrés les Germains adoraient secretum iliud quod sola reverenlia vident ; ils donnaient une grande place à la divination. Tacite donne le plus souvent des noms romains aux dieux germaniques : Mercure, Mars, Hercule; chez les Suèves, il trouve le culte d'une Isis, qu'il considère comme une déesse étrangère; il compare à Castor et PoUux les deux frères, nomen Alciâ, qu'adorent les Naharvales. Des peuples Ingaevons alliés adorent Nerthus (Terra Mater) dans une île située au milieu de la mer.

Après Tacite, et pendant plusieurs siècles, la littérature ne dit presque rien des Germains. Le monde romain recommence à s'occuper d'eux au moment des migrations, les historiens de la dernière période de l'antiquité et ceux de la première époque byzantine en parlent : Ammien Marcellin; Procope, qui raconta les guerres de l'empire d'Orient avec les Perses, les Vandales et les Goths; Agathias, continuateur de Procope, etc. Une littérature historique naquit chez les Ostrogoths eux-mêmes au vi* siècle, en Italie : Cassiodore écrivit une histoire des Goths en douze livres qui s'est perdue; par contre nous possédons Touvrage deJordanès (et non pas Jornandès) qui est de l'an 551 : De origine actibusque Getarum *.

On devra aussi rechercher les traces du paganisme germanique dans les histoires et les chroniques du moyen âge. On en trouvera beaucoup dans les histoires de Grégoire de Tours (vi'' siècle) pour les Francs et de Paul Diacre (viii* siècle) pour les Lombards, de Widukind pour les Saxons, et aussi dans les autres documents profanes ou religieux*. Les histoires de Bède le Vénérable et d'Adam de Brème méritent une mention particulière. Le moine northumbrien Bède, qui écrivit son Hisioria eeclesiastica gentis Anglorum pendant la première moitié du vni' siècle et par conséquent était encore très voisin du paganisme, en parle pourtant fort peu ; il ne s'intéresse qu'aux choses ecclésiastiques. Adam de Brème nous donne un peu plus de renseignements; il écrivit ses Gesta pontificum Hamaburgensium pendant la seconde moitié du xi® siècle. En sa qualité de chanoine il avait vécu dans l'entourage de l'évêque de Brème Adalbert, qui travaillait à donner un puissant développement à l'organisation ecclésiastique de la Scandinavie. Deux siècles plus tard, un Zélandais de naissance distinguée. Saxo Grammaticus, publia, à l'instigation de l'évêque de Lund, les seize livres d'une Historia danica dans un latin fort élégant. Cet ouvrage, dont les sources Scandinaves et danoises ont été soigneusement recherchées dans ces derniers temps, est un document important

1. Sur la valeur des ouvrages historiques de Procope et de Jordanès on peut lire l'étude de L. v. Ranlce, WcUgeschichte, IV.

2. Pour ces sources nous renvoyons, en dehors de la Quellenkunde de Dahlmann- Waitz, aux ouvrages bien connus de Potthast, Bibliotheca kislorica medii «vi (2 vol., T édit., 1896); W. Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter bis zur Mille des iS, Jahrhunderts (2 vol., 5* édit., 1885); 0. Lorenz, Deutschlands Geschichtsqueilen im Mittelalter seit der Mille des i 3. Jahrhunderts (2 vol., 2* édit., 1876-1877).

pour l'étude des légendes et de l'histoire ancienne du Danemark ; Saxo donne aux mythes une interprétation évhémériste*. A côté de ces historiens, il faut encore citer les biographes des missionnaires de Germanie : Jonas de Bobio, Vita Columbani, Rimbert, Vila Ansgariiy etc.

Ce que le paganisme allemand nous a laissé directement est peu de chose (nous ne parlons pas ici du préhistorique). Les innombrables inscriptions que Ton trouve sur les bords du Rhin et partout où les légions romaines ont consacré des autels aux différents dieux, sont importantes, mais ne nous permettent pas toujours de décider si nous avons affaire à des divinités romaines, celtiques ou germaniques. Précieux sont aussi les renseignements mythologiques que nous fournissent les noms de lieux et de personnes, en Allemagne et en Angleterre ; ils nous renseignent sur la dissémination des races et des cultes. Les arbres généalogiques anglo-saxons qui nous sont parvenus attestent en particulier rhabitude qu'avaient les Germains de faire remonter leurs familles princières jusqu'à des ancêtres mythiques. Le seul texte païen allemand qui soit arrivé jusqu'à nous consiste en deux formules magiques trouvées en 1841 par G. Waitz, à Mersebourg, dans un manuscrit du x* siècle. On attribue à une époque encore antérieure, au vm' siècle, le fragment connu sous le nom de Prière de Wessobrunn, qui célèbre en vers rimes la splendeur de Dieu avant la création. Bien que nous ayons affaire ici à un ouvrage chrétien, l'histoire des religions ne peut manquer de remarquer le passage où Dieu est représenté comme le plus doux des hommes, environné de ses esprits. La même remarque s'applique au Heliand, la Messiade du ix* siècle, et au Muspilli, poème de la conflagration universelle et du jugement dernier : ces deux textes mêlent des traits païens au développement de leur thème chrétien.

Les légendes héroïques, chez les Germains du Sud, remontent aux orages des invasions ; chez les Germains du Nord, à la période des expéditions maritimes. Les légendes nationales des Ostrogoths parlent d'Ermanarich, du grand Théodorich et de sa troupe de héros, parmi lesquels se distinguent Hildebrand et Hadubrand. C'est chez les Burgondes et les Francs du Rhin qu'est née la légende des Nibelungen et toute la série des poèmes dont Siegfried est le héros. Les Germains maritimes ont produit les légendes de Hilde et de Kudrun ; les Anglo-Saxons ont apporté en Angleterre celle de Beowulf, née dans leur pays d'origine, en Schlesvig-Holstein. Une foule d'autres cycles légendaires, plus ou moins développés, apparaissent chez les différents peuples : ceux de Wolfdietrich et d'Ortnit chez les Francs, de Walthari dans le domaine franco-allemanique ; de Wieland le rusé, qui vient peut-être de la basse Allemagne, et se retrouve un peu partout; de Helgi au Danemark; en [Norvège, de Starkad, dont le cycle nous a été conservé par Saxo.

1. La meilleure édition de Saxo Grammaticus est toujours celle de P.-E. Millier, achevée après sa mort par J.-M. Velschow (I, Texte, 1839, 11, Prolegomena et notœ uberiores, (1858). Ed. Holder en a donné récemment une édition manuelle (1886); étude critique dans A. Olrik, Kilderne til Sakses Oldhistorie (1892-94).

Ces légendes héroïques sont ce que l'antiquité germanique nous a légué de plus important et de plus riche, et ce n'est pas sans raison que plusieurs savants en ont fait le centre de leurs recherches. Quelquesunes, comme la légende ostrogothique de Théodorich (Dietrich) et la légende franque-burgonde de Siegfried ont beaucoup voyagé, sont entrées dans une infinité de combinaisons, ont revêtu des formes innombrables dans les littératures germanique, Scandinave et même anglo-saxonne. L'histoire de la littérature a déjà, comme la science des légendes, fait faire des progrès importants à Tétude de ces transports et de ces transformations de légendes (poème des Nibelungen, chants héroïques de l'Edda, Wolsungasaga, Vilkinasaga, Kaempeviser danois).

Si nous nous demandons maintenant quels résultats ces recherches ont eus au point de vue de l'histoire des religions, nous sommes forcés de revenir au mémoire célèbre, où déjà J. Grimm * a justement marqué la double relation des légendes héroïques avec l'histoire et avec la mythologie. On ne peut nier que les sujets des légendes héroïques germaniques, ainsi que nous Tavons indiqué plus haut, ne se passent à l'arrière-plan d'une certaine période historique; et c'est un fait que doivent considérer les mythologues qui, par peur de Tévhémérisme, nient qu'il y ait le moindre grain d'histoire dans les légendes populaires. Mais il y a, d^autre part, beaucoup de mythologie dans les légendes héroïques. La mort de Siegfried, Tor maudit, le trésor pour lequel on combat, la lutte interminable des guerriers morts se réveillant sans cesse dans THjathningavig, la lutte de Beowulf et de Grendel, le forgeron rusé, etc., n'ont pas de sens historique et doivent être regardés comme des thèmes mythiques. Mais on s égare aussi lorsque, méconnaissant la formation indépendante des légendes héroïques, on les traite comme des mythes religieux dégénérés, et qu'on se demande si Siegfried ou Beowulf ne sont pas par hasard un Odin, un Balder ou Freyr. La légende héroïque possède une vie à elle; elle prouve l'existence, chez les Germains païens, d'une foule de conceptions mythiques qui, en s'unissant à certains souvenirs historiques, ont produit les poèmes épiques que nous avons maintenant sous les yeux.

Pas une seule des formes sous lesquelles nous possédons les légendes héroïques germaniques ne provient sans doute directement de la période païenne. C'est encore le Beowulf qui s'en rapproche le plus : cette épopée, bien qu'elle soit l'ouvrage d'un chrétien anglo-saxon, nous rapporte des légendes nées chez des païens. Il est difflcile de déterminer dans le détail, ici comme dans les légendes de Hilde-Kudrun et le poème des Nibelungen, jusqu'à quel point s'y trouvent représentés les usages et les sentiments païens. Sans doute, à côté des éléments historiques et mythiques de l'ouvrage, il ne faut pas oublier ce qu'il a de purement poétique ^ Les biens pour lesquels on peine, les coutumes, les caractères nous transpor-

4. Gedanken ûber Mythos, Epos und Geschichte. 1813, dans les Kleine Schriften de Grimm, IV.

2. \V. Grimm et Sv. Grundlvig ont fait ressortir presque exclusivement ce c^lé poétique du poème, que L. Uhiand a étudié avec perspicacité.

tent dans une atmosphère où les idées païennes, à peine cachées, se font jour. Nous avons en somme le droit de nous représenter les anciens Germains, leur idéal et leurs motifs d'action d'après Sigurd (Siegfried), Hagen, Beowulf, Starkad.

De nombreux savants considèrent comme la source principale de l'étude de la mythologie germanique le « flot intarissable des coutumes et des légendes vivantes », le « réservoir inépuisable de la superstition » (/. Grimm), les légendes et les contes, les coutumes et les rites si nombreux dont le sol germanique présente une incomparable variété. Une partie de cette richesse était conservée dans la littérature, mais presque tout a été recueilli de la bouche du peuple ou par l'observation de ses mœurs.

La plus grande partie de la littérature du moyen âge doit entrer en compte. D'abord les écrits ecclésiastiques, lois et ordonnances, formules d'abjuration, livres de pénitences, prédications, homélies de sacrilegiis, qui nous font connaître tout ce que les prêtres considéraient comme pratiques démoniaques, la magie et la divination, l'adoration des arbres et des eaux. Mais les écrits et les recueils laïques sont également pleins de folklore, comme l'ouvrage de Gervais de Tilbury ou le Gesta Romanorum^ ou, dans la seconde moitié du xvi* siècle, la Chronique de Zimmer, ou bien les chansons populaires *. Mais la tradition orale est infiniment plus riche que la littérature, et les ouvrages qu'elle a fournis dans ces dernières décades ont submergé la librairie en Allemagne, en France et en Angleterre *. Les opinions varient beaucoup au sujet de la valeur de ces matériaux en tant que sources de la science mythologique. Depuis J. Grimm, on avait l'habitude d'attribuer au paganisme germanique à peu près tout ce que l'on trouvait dans les coutumes et dans les légendes, et. par un chemin différent, la doctrine du revival et du survival de Tylor conduisit à la même conclusion : la superstition est un reste du paganisme antique. Par contre, l'école comparative se plaisait à voir dans les croyances populaires une « mythologie inférieure », et en particulier dans les contes le produit d'une transformation populaire subie par les mythes religieux et les légendes héroïques. Mais, de quelque façon qu'on la comprenne, on convient aujourd'hui que la mythologie ne peut se passer de cette tradition populaire.

Sans doute, depuis qu'une méthode plus historique s'est imposée grâce à l'école de Mûllenhoff , on a apporté à l'étude de ces matériaux un esprit différent. Il est clair d'abord que tout ce qui vit dans le peuple n'est pas antique et n'a pas nécessairement une origine païenne. Bien des choses où J. Grimm voyait des vestiges de la coutume ou du mythe primitifs, sont seulement sorties, au moyen âge, de la poésie ou d'ailleurs. Il convient donc d'établir des distinctions plus précises entre ce qui est ancien

^. Le recueil danois de Sv. Grundtvig et le recueil anglais de F.-J. Child sont les deux plus grandes collections historiques de chansons populaires que nous ayons.

2. On trouvera de longues séries de titres dans les chapitres consacrés à cette tradition orale dans le Grundriss de Paul, par J.-A. Lundell et John Meier.

et ce qui est nouveau, ce qui est étranger et ce qui est indigène, ce qui est artificiel et ce qui est populaire. De plus il ne faut pas oublier que bien des choses semblent populaires, qui ne le sont pas en réalité. Les contes qui vivent dans la bouche du peuple ne sont pas des créations spontanées de l'imagination populaire; on a pu les rattacher en partie à des récits appartenant à la littérature hindoue ou à la littérature arabe. Mannhardt a montré aux savants de son époque qu'il ne fallait plus chercher la véritable tradition populaire dans les contes, mais dans la superstition vulgaire, dans la croyance aux âmes des arbres et aux démons du blé. Mais, ici non plus, les Germains ne sont pas différents des autres peuples : Mannhardt lui-même a établi un parallèle entre leur culte et ceux des Romains et des Grecs ; ce culte ressemble même à ceux de peuples très éloignés et qui ne sont nullement parents des Germains. On voit donc que les légendes et les coutumes populaires n'offrent pas à Tétude de la mythologie germanique des documents aussi sûrs qu'on l'a souvent cru.

Malgré ces restrictions, les richesses du folklore fournissent encore à la mythologie des matériaux excellents et indispensables. Il faut expliquer les ressemblances qu'on remarque entre les sujets des contes » et les thèmes de mythes et d'épopée. Il faut autant que possible passer au crible le mélange d'éléments païens et chrétiens qui subsiste encore aujourd'hui dans une infinité de coutumes, dans les fêtes rurales et dans celles de l'église. Il est nécessaire d'examiner les superstitions particulières aux peuples germaniques, qui croient aux elfes, aux nains et aux géants, à la chasse sauvage; il faut voir en quoi ces croyances se distinguent ou se rapprochent de celles des peuples parents ou voisins, comme les Celtes. Enfin la méthode historique a soumis ici aussi les documents à sa critique pénétrante et a prouvé Terreur complète de ceux qui ne voulaient à aucun prix attribuer les légendes et les coutumes anciennes à un pays ou à une époque déterminés. Les nombreux recueils de folklore, formés indépendamment dans certaines régions de l'Allemagne et de l'Angle terre, prouvent justement combien, en cette matière, il importe non pas de constituer seulement des parallèles ethnographiques, qui s'étendent sur le monde entier, mais encore de considérer la forme spéciale que revêt la tradition suivant les lieux et suivant les peuples.

Si nous nous tournons maintenant vers la littérature Scandinave, nous remarquerons d'abord, qu'à part un petit nombre d'exceptions, la rédaction ne commença qu'après la conversion au christianisme. Les Scaldes de l'époque païenne ont laissé des poèmes qui nous ont été conservés, en entier ou en partie, par les sagas historiques postérieures. Ces Scaldes n'étaient pas, comme cela s'est vu ailleurs, des prêtres, druides ou bardes; ils n'étaient pas non plus des maîtres-chanteurs organisés en corporations. Ils étaient les poètes de cour de l' époque des Vikings (probablement entre 800 et 1000) ; ils célébraient dans les grandes salles des châteaux

i. Sur ces sujets de contes voir J.-G. von Hahn, Sagwissenschaftliche Studien, 1876, Grieckische und albanesische Marchen, 1864, introduction; G.-L. Gomme, The Handbook of Folklore^ 1890.

les actions d^éclat des princes et des nobles. Leur poésie s'inspirait donc du présent; les princes avaient soin de faire assister en bonne place à leurs passes d'armes le Scalde qui les accompagnait et dont-ils attendaient un poème, drapa, qu'ils récompensaient richement. Les Scaldes étaient donc les vrais fils d'un temps où la gloire et l'or étaient les biens les plus enviés. Leur poésie était savante et artificielle, riche de périphrases et de métaphores qui déguisaient les choses les plus simples. Cette langue poétique nous paraît maintenant enfantine et barbare. C'était une vraie « chasse aux images » qui faisait désigner le même objet par une série de périphrases souvent extrêmement forcées. Ces métaphores poétiques s'appelaient kenningar; elles étaient de différentes espèces *, souvent elles enfermaient un contenu mythique. Cette poésie des Scaldes est intéressante pour l'étude de la mythologie surtout parce qu'elle prouve sûrement l'âge et l'authenticité de plusieurs mythes essentiels; il est impossible en effet que des épisodes auxquels les poèmes des Scaldes du x' siècle font clairement allusion, soient nés au moyen âge sous l'influence de modèles chrétiens.

Les chants de l'Edda sont très voisins de la poésie dçs Scaldes. Seulement ces chants sont anonymes. En 1625 et en 1641 on trouva en Islande, sur parchemin, les livres en prose et en vers de l'Edda. L'évêque Bryniolf , à qui l'on doit la dernière trouvaille, en fut si émerveillé qu'elle lui suggéra les assertions les plus fantaisistes : on avait à peine, disait-il, la millième partie de la magnifique Edda, qui elle-même ne formait qu'un chapitre des ingénies thesauri totius humanœ sapientiœconscriptia Sœmundo sapienti. Les deux recueils conservèrent désormais le nom d'Edda (Grand' mère, plus souvent rendu maintenant par Poétique) ; on attribua le livre en vers à Sœmund le Sage, ce qui est fort invraisemblable; Snorri passe avec plus de raison pour l'auteur du livre en prose.

Les problèmes que soulève l'Edda poétique sont particulièrement difficiles. Il faut, en étudiant le livre, distinguer le contenu de la rédaction ; même quand on arrive à s'entendre sur cette dernière, il reste toujours à décider d'où proviennent les matériaux. Le recueil lui-même n'est pas bien fixé ; le nombre et l'ordre des poèmes varient. On comprend très bien qu'unej collection de poèmes mythiques et héroïques, sans caractère officiel, sans autorité canonique, sans fonction liturgique, n'ait pas une forme très strictement arrêtée. Du reste ils ne furent sûrement recueillis qu'à l'époque chrétienne et par conséquent aucune préoccupation religieuse ne préside à leur classement. On ne s'entend pas plus sur leur pays d'origine (Norvège, Islande, îles occidentales; quelques-uns proviendraient même du Groenland) que sur l'époque de leur rédaction. Si nous faisons remonter, avec Finnur Jônsson, non seulement les plus importants, mais encore la presque totalité des poèmes au x* siècle, et si nous^en fixons la rédaction en Norvège, ils appartiendraient à la période intermédiaire entre le paganisme et le christianisme ; c'est ce qu'il y a de

1. On trouvera une dissertation intéressante sur les kenningar dans Yigfusson and Powell, Corpus poeticum boréale, II.

686 HISTOIRE DBS RELIGIONS

plus vraisemblable. En tout cas, aucun poème n'est sans doute poetérieur à l'époque des Vikings.

On a raison de considérer TEdda poétique comme la plus ancienne, car TEdda en prose cite ou suppose quelques-uns des poèmes ; cela ne veut pas dire cependant que tous les chants et le recueil lui-même soient anciens. Avec cette restriction on peut s'en tenir à l'opinion courante.

L'Edda poétique comprend des chants consacrés aux dieux et des poèmes héroïques. Les premiers sont au nombre d'une quinzaine. Leur ton, leur valeur, leur caractère varient beaucoup et plusieurs d'entre eux soulèvent des questions difficiles. Plusieurs contiennent surtout des kenningar, et sont analogues à la poésie savante des Scaldes : ce sont les poèmes connus sous le nom d'Alvismal, Grimnismal^ Vaflhrudnismal, où nous trouvons des éléments mythologiques de valeur variable mêlés à des nomenclatures de scaldes. Skimisfôr et Thrymskvida sont plus purement mythologiques; ces morceaux se distinguent aussi parmi les poèmes consacrés aux dieux par leur valeur poétique : le premier raconte le mythe de Freyr et Gerda, le second celui de Thor qui va rechercher son marteau à Jotunheim; mais les deux récits participent déjà de la forme du roman. La Voluspa, prophétie de Vala (la Voyante), est tout à fait différente, c'est à plusieurs points de vue le plus important de ces poèmes; la majorité des savants le considère aussi comme le plus ancien de l'Edda, ce qui n'est cependant pas probable. Il traite de l'origine des choses, du drame universel et de la fin du monde; le contenu et le texte offrent encore bien des difficultés, malgré le travail magistral de Mûllenhoff. Le poème intitulé Lokasenna présente autant d'obscurités; il raconte les outrages que Loki adresse aux autres dieux au banquet d'.Egir; on l'a trouvé tantôt tragique, tantôt comique; il est digne de remarque que le poème n'insiste guère sur la défaite que Thor inflige à l'injurieux Loki ; le morceau est important à cause de ses allusions à de nombreux mythes qui ne nous sont pas autrement connus. Havamal est un des poèmes les plus intéressants; c'est une mosaïque de sentences morales et de formules magiques entremêlées d'épisodes mythiques : c'est un petit recueil à part, qui nous amène près de la vie réelle. Les exemples cités suffisent à montrer combien ces poèmes sont disparates. Nous pouvons être encx)re plus brefs sur les poèmes héroïques, qui sont au nombre d'une vingtaine. La plupart des sujets appartiennent au cycle des Nibelungen. Ces poèmes, dont les sujets ont probablement pénétré par deux voies indépendantes dans les pays du Nord, représentent en bonne partie une forme plus ancienne de la légende que celle des Nibelungen ; cependant ils ne s'accor dent pas entre eux et nous présentent concurremment plusieurs aspects de la légende. Parmi les poèmes héroïques de l'Edda, Volundarkvida (la légende de Wieland, le forgeron), probablement le morceau le plus ancien du recueil, se rattache au fonds commun des cycles allemand et Scandinave. Les légendes proprement Scandinaves ne sont représentées ici que par les poèmes de Helgi.

Le nom d'Edda (Poétique) appartient spécialement aux morceaux en

prose. Le plus important d'entre eux est le Gylfaginning ; il traite de la cosmogonie et principalement des mythes de Thor et de Loki ; il nous donne des renseignements importants sur la mythologie. La forme est celle d'un entretien qui instruit Gylfl sur Torigine du monde, les éléments, les dieux et les déesses et Teschatologie. L'auteur a utilisé des documents fournis par six des poèmes de TEdda consacrés aux dieux, par la poésie savante des Scaldes et par les frâsagnir (courts récits mythologiques). Le rédacteur était un chrétien, comme nous le montre clairement l'introduction {formali), pour qui la vieille religion était très dépassée, mais qui la considérait encore comme un patrimoine national. Il se proposait de rapprocher ces vieilles croyances de la conscience chrétienne, mais surtout de conserver les récits qu'il fallait absolument connaître pour comprendre la langue poétique. On s'accorde généralement pour attribuer l'ouvrage à l'Islandais Snorri , qui aurait aussi composé un autre morceau intitulé : Les Entretiens de Bragi. On est tout à fait unanime pour assigner à Snorri une part prédominante dans la rédaction de la Skalda telle que nous la possédons aujourd'hui, La Skalda contient l'explication de la langue mythologique poétique, du heiti et du kenningar^ et elle renferme un poème d'une forme artificielle (hàttatal), écrit en un grand nombre de mètres.

Nous voyons donc que l'étude fut particulièrement en honneur en Islande. Cette île a produit les historiens : Ari (1067-1148), qui a raconté l'histoire presque entièrement perdue des rois norvégiens et de la colonisation de l'Islande; Sœmund Sigfusson (1056-1133), qui fonda l'école d'Odde, où le grand Snorri fut élevé sous son petit-fils. Ce Snorri Sturlason (1178-1241), poète, historien (il publia l'ouvrage historique intitulé Heimskringla), et homme d'État, fut à différentes reprises législateur en Islande; il visita la Norvège et mourut enfin victime de la vengeance du roi. On ne peut placer à côté de ces trois noms que celui de Sturla (1214-1284), qui écrivit l'histoire de la famille des Sturlungs. Outre ces ouvrages, de nombreux récits historiques parurent anonymement en Islande et plus tard en Norvège : ce sont les Sagas, mêlées presque tou jours de vers de scaldes. Nous entendons parler dans les Sagas de la prédication chrétienne en Islande {Thorwaldssaga)^ de l'histoire des îles Orkney et Fœroër, des aventures des rois de la mer (Vikings), qui avaient fondé le Jomsburg au pays des Wendes, des exploits des rois danois et norvégiens. Les plus anciennes et les plus importantes sont les sagas locales de l'Islande, consacrées à certaines personnes ou certaines familles. Aucune, à ce point de vue, n'approche de la belle Saga de I\'ial\ l'histoire de Niai le Sage, où se trouve célébrée la sainteté de la justice et de la loi. Les autres grandes sagas islandaises sont également importantes pour la connaissance des vieilles coutumes et de la pensée ancienne : telles sont les Eyrbyggiasaga^ Laxdcslasaga, Egilssaga, Gretlirsaga^ qui datent pour la plupart de la fin du xm* siècle. Des sagas plus

*1. Trad. franc, de Dareste, 1896.

courtes nous sont parvenues en assez grand nombre. Les légendes mythiques et héroïques, comme la Volsungasaga, la Wilkiuasaga, etc., sont encore d'une espèce différente. Plus tard enfin, et surtout au XIV* siècle, on vit se produire la saga apocryphe, la saga mensongère, dont l'apparition annonce la décadence de la littérature. En même temps, les sujets romanesques en honneur au moyen âge, les histoires d'Alexandre, de Charlemagne et d'autres semblables, étaient importés de l'étranger et envahissaient la littérature Scandinave. Pendant que disparaissaient les sagas, apparaissaient les annales : elles puisaient aux sources anciennes et racontaient l'histoire en détail; l'ennuyeux Flateyarbok est important pour la science à cause des matériaux qu'il contient. Bien que toute cette littérature ait été écrite en pleine époque chrétienne, elle n'est pas cependant sans intérêt pour la connaissance du paganisme, dont les coutumes se sont perpétuées longtemps au moyen âge, et dont d'ailleurs elle parle un peu. On peut en dire autant des collections d'anciens codes, aussi bien les Grâgàs {Graugans) islandais que les codes norvégiens, qui fournissent des documents de comparaison à ce que l'on connaît de l'organisation juridique de l'ancien monde germanique.

§ 137. — L'histoire.

Nous savons déjà qu'il ne peut être question de retracer l'évolution de l'ancienne religion germanique. On pourrait essayer, si les sources étaient plus abondantes, d'en présenter une suite de tableaux par tribus et par époques ; mais cette ambition même ne nous est pas permise. Nous pouvons cependant distinguer assez souvent les parties anciennes des modernes, et le fond germanique des apports étrangers. On a souvent essayé de le faire, mais souvent en partant de considérations a priori. Sans nous arrêter à critiquer ces tentatives avortées, nous nous bornerons à attirer l'attention sur quelques points importants.

Comme toujours, les origines se dérobent. Avec les descriptions de César et de Tacite les Germains entrent dans l'histoire et nous apparaissent sous l'aspect de populations à demi nomades, mais dont l'organisation politique et les croyances ont pourtant déjà une certaine fixité. Rien n'autorise à ramener leur religion à un monothéisme originel, non plus qu'à la déduire du dualisme ou de l'animisme. Il est certain que la mythologie germanique contient une part de l'héritage ancestral des Indo-Germains. Le dieu du ciel Zio-Tiwaz en provient; on le regarde depuis Mûllenhoff comme le dieu principal des tribus germaniques et l'on n'a pas tout à fait tort, bien que l'on exagère un peu quand on prétend envisager la mythologie germanique dans son unité première du haut de l'inscription « Marti Thingso » (trouvée à Housesteads, dans le nord de l'Angleterre*). Les renseignements de Tacite ne sont pas

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