Voir L. Duvau, Journal des Savants, 1901, p. 584 et suiv
lement Balder, le dieu resplendissant, comme un dieu du soleil. Nous avons déjà vu que le dieu du ciel Zio, Tiwaz, était très probablement à l'origine le dieu principal ; nous le retrouvons sous les noms de Irmin, Er, Saxnot. Il occupe une place bien moins importante dans la mythologie Scandinave où il est le dieu de l'épée, Tyr, TAse qui n'a qu'une main.
Parmi les autres figures de la mythologie Scandinave, il y en a qui ont été créées pendant la période des Scaldes sans exister réellement dans le culte ou dans le mythe; ce sont des fictions poétiques ou généalogiques. Il y a d'autres dieux cependant à qui il faut accorder une plus grande importance que la situation inférieure qu'ils occupent ne le laisserait supposer. Tel Heimdall, le dieu resplendissant de la lumière, « à qui partout appartient Taurore, le commencement » (Uhland), et qui lutte tous les jours avec Loki pour le Brisingamen, le joyau mystique de Freya; tel encore Hônir, qui fut certainement jadis une divinité plus importante, probablement proche parente de Heimdall ; tel surtout Loki (et son doubl e Lodur), le dieu du feu, dont le nom, qui signifie : « Celui qui termine )), n'est peut-être pas primitif. Ses mythes sont un tissu de constructions artificielles et d'idées primitives qui ne sont pas encore expliquées, malgré des tentatives méritoires. Pour plusieurs de ces dieux : Balder, Heimdall, Loki, on n'a pas la preuve qu'ils aient eu un culte. Les grandes divinités à qui l'on offrait un culte étaient avant tout Wodan, Donar et Freyr chez les peuples Scandinaves.
A ces dieux sont accouplées des déesses ; elles sont si peu individualisées qu'on les a toutes considérées comme des formes sous plusieurs noms, d'une seule déesse de la terre, la terra mater dont parle Tacite. Plusieurs faits prouvent que cette hypothèse n'est pas bonne. Hel est déesse du monde souterrain. Frija (Frigg), l'épouse d'Odin, est certainement surtout une déesse de l'air ou du ciel. De même dans leurs fonctions principales, dans les rapports qu'elles ont avec la naissance et la mort, avec les semailles et la moisson, avec le filage et le tissage, les déesses ne sont pas du tout déesses de la terre ou ne le sont que d'une façon très indirecte. En tout cas leur individualité est si peu marquée qu'il est très difficile ou même impossible de décider si Rinda, Gerda, Menglod dans l'Edda; Perchta, Holda en Allemagne; les déesses que l'on trouve à côté de Frija dans la deuxième formule de Mersebourg, et plusieurs autres formes indépendantes ou accessoires, sont les noms d'une seule déesse ou de divinités de moindre importance. La deuxième hypothèse est vraisemblable. Quant au culte des déesses, nous trouvons l'énigmatique Isis adorée chez les Souabes (Germ.^ 9J, Tamfana chez les Marses (Ann., 1,51), et surtout Nehalennia sur le Rhin inférieur : on a retrouvé des autels et des inscriptions qui lui étaient consacrés. La Freya Scandinave est celle dont la personnalité s'est le plus développée ; c'est probablement une création des Scaldes qui donnèrent une forme féminine à Freyr et composèrent sa figure avec les traits des autres déesses. Les Valkyries appartiennent de même à la poésie Scandinave ; ce sont les vierges des batailles qui donnent la victoire. Les Nomes qui exécutent les arrêts du destin ont la
même origine. Il est bien difficile de séparer dans ces formes divines les traits modernes des anciens. Si on tente de les rajeunir, on ne doit pas oublier que les Valkyries ont des devancières dans les Idisi allemandes, et que ridée d'une puissance dispensatrice des destins ne peut guère être une simple fiction postérieure, sans racines dans la croyance populaire.
De la (( mythologie inférieure », nous laissons de côté tout ce que le monde germanique nous présente sans doute avec une rare abondance et un singulier développement, mais qui diffère peu de ce que nous trouvons partout, à savoir le culte des eaux et des arbres, la croyance aux âmes et aux esprits, la possession, les sorcières, les loups-garous, les revenants. 11 y a partout des résidences des âmes (montagnes des morts) ; les esprits des morts revêtent une infinité de formes, par exemple celle de souris (les tours des souris : qu'on se rappelle la légende du preneur de rats de Hameln). Dans les pays Scandinaves on considérait l'âme (fylgjo) comme la compagne de l'homme. Les vampires (Alp, Mare) et les loupsgarous, chez les peuples Scandinaves les Berserker, appartiennent aussi au cercle des idées animistes. La chasse sauvage ou l'armée des spectres, la vieille armée, la troupe des morts qui chevauchent dans les airs sont plus particulièrement germaniques, sans doute elles ne se rattachaient pas à l'origine à Wuotan, dont plus tard elles formèrent la suite.
Mais il nous faut signaler les géants et les nains; ils apparaissent conti* nuellement dans les contes populaires et dans les mythes de TEdda. Les géants (Jotnen, Thurse, Hunnen, Ente) représentent dans TEdda la vieille famille des dieux, à laquelle les Ases sont souvent alliés. Nous ne pouvçns cependant pas les considérer comme les dieux détrônés d'une époque antérieure; les traces qu'on a cru trouver d'un culte des géants sont extrêmement faibles. Le caractère de ces personnages est brutal et sauvage, leur colère (jotunmodr) est redoutable, ils montrent leur force physique en lançant des pierres énormes et en déplaçant des montagnes, ils ont en horreur l'agriculture et se retirent partout devant elle. Les géants ne sont pas représentés comme des êtres au caractère absolument méchant ou à l'apparence horrible; souvent les géants ont des épouses admirablement belles; ils sont loyaux et, en général, de bonne compo* sition. Les anciennes lois gardent l'empreinte de leur sagesse (Mimir; les Nomes aussi sont des filles de géants) ; ils sont habiles dans Fart de bâtir. Nous ne pouvons énumérer ici tous les géants des eaux, de Tair, du fer et de la terre que l'on trouve en Allemagne dans les mythes et dans les contes. Mais il nous faut préciser le rôle qu'ils jouent dans la mythologie de l'Edda. Ce rôle est surtout important dans la cosmogonie : les géants sont les ^premiers êtres, le monde est sorti du corps du premier géant, Ymir. Les géants ont de fréquentes disputes avec les Ases; Thor en particulier est leur ennemi; par contre Odin leur demande souvent conseil. L'opposition n'est pas fortement marquée, et dans l'eschatologie les géants n'occupent qu'une place très inférieure. Il ne faut pas en effet
t . K. Weinhold, Die Riesen des gennanischen Mylhusy 1858.
attribuer plus d'importance à leur parenté avec Loki qu'aux liens qui les unissent également à d'autres dieux. On s'est trompé également quand on a voulu trop marquer l'opposition des géants et des Ases, et y voir quelque chose comme le dualisme de la force brutale de la nature et de l'ordre intellectuel. Certains de leurs caractères auraient pu être interprétés ainsi, mais ni les contes allemands ni la mythographie de TËdda n'ont compris la lutte des géants et des Ases comme Hésiode et Eschyle ont fait de celle des Titans et des habitants de l'Olympe.
Les elfes, les lutins, les nains *, quels que soient les noms généraux ou particuliers qu^on leur donne, appartiennent bien moins que les géants au système mythologique, mais ont des racines bien plus profondes dans la croyance populaire. L'Edda connaît leur adresse, ils ont fait le marteau de Thor, le vaisseau de Freyr et bien d'autres admirables travaux. Quelques strophes intercalées dans la Voluspa racontent comment ils ont été créés et donnent une liste de noms de nains répartis en trois groupes. Mais l'Edda s'occupait moins des nains que des géants; il en est autrement de la croyance populaire. Nous avons des preuves certaines d'un culte des nains ; le mot Alfablot désigne le sacrifice qu'on leur offrait, et récemment encore, il subsistait, dit-on, en Suède des « autels des elfes », où l'on offrait des sacrifices pour les malades. Les elfes n'occupaient pas seulement l'imagination; on les sentait près de soi dans la vie quotidienne; ils jouaient en petit le rôle de la Providence. Une explication générale qui convienne à toutes les sortes d'elfes est impossible. Quelques-uns sont étroitement liés aux choses de la nature, d'autres ont des noms comme Hdmchen (grillon), qui font penser aux âmes des morls. Il n'est pas possible de classer tous les elfes dans l'une ou l'autre de ces catégories. Grimm a partagé les différentes sortes d'elfes en trois groupes : les elfes clairs (Liôsalfar), gris ou bruns (Dôckalfar), et noirs (Svartalfur). Ces derniers sont les nains, ils vivent sous terre, où ils veillent sur à^^ trésors, ils craignent la lumière et se rendent souvent invisibles à l'aide d'un manteau ou d'un chapeau magique. Du reste il existe une foule da familles d'elfes et de nains qu'il est plus ou moins facile de classer dans la même catégorie : gnomes, trolls, trudes, elfes des eaux (Miimmelchen, ondines, nixes), qui attirent les hommes vers Tabîme sans qu'ils puissent résister, elfes domestiques (kobolds, lutins et, parmi ceux-ci, Puck, Rilpel, Claus, etc.). Nous connaissons individuellement par les contes beaucoup de nains et d'elfes : Oberon, Pilwiz, Laurin, Rûbezahl, Hanz Heiling, t te. Leur caractère est souvent aimable et gracieux. On les appelle le peuple silencieux, les bons enfants, les gens paisibles, Liuflingar, Huldre; les elfes de couleur claire sont toujours brillants et beaux. Mais parfois ils sont dangereux, leur regard donne la mort; ils volent les enfants et mel-
1. Les matériaux innombrables de cette étude sont épars dans les recueils de Tolk* lore. Parmi les mythologues, Thorpe et J.-W. Wolf (Beitrdgey II, 228-349) les ont excellemment utilisés. L*introduction détaillée, Irische Elfenmûrchen (1826), des frùrtîs Grimm reste encore très remarquable; on y voit combien dans cette tranche clu folklore, Germains, Celtes et Slaves se touchent.
tent de petits démons à leur place; ils envoient aux dormeurs des cauchemars. Quelquefois ils sont malveillants par méchanceté pure, quelquefois par taquinerie, mais la plaisanterie ânit souvent mal; il arrive qu'ils demandent aux hommes de les aider, par exemple pour assister des elfînes en couches. Il est souvent question d'unions entre des hommes et des elfines ; qu'on se rappelle les histoires de Mélusine et de TOndîne ; nous ne pouvons plus considérer comme étant d'origine païenne le touchant épisode de cette dernière histoire, où nous voyons Telfine se cramponner à l'homme pour obtenir une âme immortelle. Le thème de la retraite des elfes, dont plusieurs histoires racontent la fuite, a fait dire qulls avaient conscience de la fin de leur empire anéanti par le christianisme. Dans le détail il reste beaucoup à trier, si loin que l'on ait déjà poussé le travail de rassemblement et de classification.
La branche celtique de la famille indo-germanique était répandue à l'origine sur tout l'ouest de l'Europe. Nous rencontrons les Celtes des deux côtés des Alpes {Gallia cis- et transalpina), dans tout le pays qui s'étend du Rhin à l'océan Atlantique et même sur beaucoup de points de la rive droite du Rhin, en Suisse, etc., comme en témoignent encore aujourd'hui les noms de lieux. Les difficiles problèmes relatifs à la démarcation géographique entre Celtes et Germains, et aux expéditions celtiques dans le sud de l'Europe ont été étudiés notamment par MûUenhofl. L'archéologie préhistorique s'occupe des questions non moins obscures qui se posent au sujet des populations dont nous possédons les tombeaux, les ossements, les ustensiles, les édifices en pierres, les vestiges de toute sorte retrouvés dans les cavernes et dans le lit des fleuves. Il ne nous est cependant pas permis de regarder sans plus ample informé comme celtiques ces populations primitives.
Nous avons à parler ici de deux contrées : la Gaule et les Iles Britanniques; César connaissait déjà les rapports historiques qui les liaient
1. Bibliographie. — On trouvera beaucoup de documents réunis dans la Revue Celtique (depuis 1870) et dans plusieurs revues d'archéologie et de folklore. L'ouvrage de A. Holder (Allceltischer Sprackschatz) sera, une fois terminé, un guide indispensable. Le travail de H. Gaidoz (Esquisse de la religion des Gaulois, dans VEncyclop. des sciences religieuses de Lichten berger) est sommaire, mais intéressant. — Consulter en outre : J. Rhys, Celtic Britain (Soc. prop. christ, knowl., 1884); Hibhert Lect., 1886; Celtic Folklore, 1901. — W.-G. Wood-Martin, Pagan Ireland, an atx^kaeological sketch, 1895; — H. d*Arbois de Jubain ville, Cours de littérature celtique, surtout II : Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique^ 1884, III-IV; — Les Mabinogion, traduits par J. Loth, 1889; Lady Charl. Guest avait déjà traduit le Mabinogion en anglais (1877) ; — Kuno Meyer and A. Nutl, The voyage of Bran son of Febal (1895, Grimm libr., n. 4); — A. Nutt, Studies on the legend of the holy Grail (Folkl. Soc., 1888). —Pour les relations entre Celtes et Germains, voir H. Zimmer, Keltische BeitHige (Z. f, d, AU,, XXXII, XXXIII, XXXV.)
l'une à l'autre. Nous ne pouvons pas cependant réunir en une image commune les renseignements que nous possédons sur ces deux pays. Les écrivains romains * nous donnent des détails assez abondants sur la religion des Gaulois ; ce qui compte surtout est la description brève, mais substantielle, de César. A ces documents viennent s'ajouter d'innombrables inscriptions de l'époque romaine, où se lisent les noms d'une foule de divinités indigènes et leurs épithètes ; il est vrai que nous ne savons souvent pas, en lisant ces inscriptions, si nous avons affaire à un dieu celtique, germanique ou romain. L'étude des noms et le folklore nous fournissent aussi des renseignements, en Bretagne particulièrement. — César dit que le dieu principal des Gaulois est Mercure; à côté de lui on trouve Apollon, Mars, Jupiter, Minerve; Dispater est l'ancêtre du peuple. Les noms romains peuvent indiquer à peu près le caractère et les fonctions principales des dieux gaulois; cependant Apollon est, chez César, surtout un dieu de la médecine. Sans doute nous aimerions savoir jusqu'à quel point cette interpretatio romana est correcte : les attributs de Mercure, qui préside aux arts, aux voyages et au commerce, ne conviennent pas à un dieu suprême. Quelques vers de Lucain donnent des noms de dieux indigènes; ce sont Tentâtes, Esus, Taranis; mais rien n'autorise à regarder ce groupe comme une trinité suprême. Le nom de Tentâtes fait penser aux Teutons que l'on a récemment proposé de regarder comme des Celtes; le nom d'Esus (Aes) se retrouve dans les familles divines d'Irlande; dans Taranis et son marteau, les uns ont voulu voir le dieu du tonnerre, les autres Dispater. Les inscriptions donnent en outre une foule d'épithètes indigènes ; Mercurius Dumias et Arvernus, dont la parèdre féminine est Rosmerta; Apollo Borvo (Bourbon), Grannus [aquae Granni^ Aix-la-Chapelle) ; la plupart sont sans doute purement géographiques. Nous trouvons dans ce panthéon des dieux des forêts et des arbres, des montagnes, des fleuves et des sources : Dea Abnoha (Forêt Noire), Dea Arduinna, Vosegus; des inscriptions sont consacrées aux sex arboinbus^ Faiis dervonibus; h des fleuves, Sequana, Icaunm (Yonne); à des sources, Dea Clutonda^ Dea Adonna. Les Maires {Matrona^ et quelquefois Matrœ) '^, celtiques sans aucun doute, que l'on adorait par groupes de trois dans toute l'Europe occidentale, sont certainement des déesses locales. Ce sont des déesses protectrices; on croit les retrouver dans les dames blanches et dans plusieurs bonnes fées.
Le sacerdoce des druides est au premier plan dans la religion gauloise. Plusieurs écrivains anciens, comme Timagène (chez Ammien), font remonter la philosophie des druides à Pythagore, et croient, comme l'ont fait des chercheurs plus modernes, que les druides avaient revêtu une philo*
1. César, B. G., VI, 13-19; Lucain, Phars,, I, 445 et suivants; Pline, Hist. NaL. XVI, 95, 249-151, cf. XXIV, 103 et suivants, XXIX, 52 et suivants, XXX, 4, 13; Dio dore de Sicile, V, 31; Ammien Marcellin, XV, 9; Strabon, 197 et suivants; Tacite. Annales, XIV, 30, Histoires, II, 61, IV, 54.
2. Consulter l'article de M. Ihm dans le Myth, Lex. de Roscher, 31* liv. On y trouvera un relevé des inscriptions qui leur sont consacrées et une revue de la bibliographie.
702 HISTOIRE DPS RELIGIONS
Sophie secrète de symboles au sens profond. Gaidoz, au contraire, les compare aux prêtres des races sauvages et réduit leur science à « un peu de physique amusante ». L'étude des sources ne permet pas de se prononcer pour Tune ou l'autre de ces opinions.
Les druides formaient un clergé organisé dont le centre était à Carnutum. Leur chef était choisi parmi eux. Ils ne formaient pas de caste héréditaire, mais se recrutaient parmi l'élite des jeunes gens. Diodore et Ammien citent les noms de trois ou quatre catégories ou degrés de la hiérarchie druidique. César ne les connaît pas, mais mentionne les privilèges nombreux sur lesquels reposait l'influence des druides. Cette influence était avant tout politique. L'Éduen Divitiacus, qui vint à Rome en ambassadeur et en ami, et que connut Cicéron, était un druide; plus tard, Tacite cite plusieurs druides qui poussèrent à la lutte contre Rome. Ils n'allaient pas eux-mêmes à la guerre et étaient dispensés d'impôts; ils avaient le droit d'infliger des châtiments, pouvaient frapper d'interdit ceux qui leur résistaient et les empêcher de prendre part aux cérémonies sacrées. Le culte était sanglant; on sacrifiait aux dieux des hommes, surtout des malfaiteurs. Une cérémonie caractéristique est décrite par Pline : les druides, revêtus de robes blanches, coupaient le gui sur les chênes, avec une faucille d'or, à la clarté de la lune, ils le recueillaient dans un linge et en préparaient un breuvage qui guérissait les maladies. Nous ne nous occuperons pas ici de la profonde signification symbolique que de nombreux savants attribuent à cette cérémonie. Le gui se retrouve souvent dans les croyances populaires et dans les usages des races européennes.
Les druides se livraient aussi à des pratiques mantiques et exerçident la médecine. Ils s'occupaient surtout de l'éducation de la jeunesse. Us l'initiaient à une doctrine transmise oralement en vers et qui n'était pas fixée par écrit; il fallait jusqu'à vingt ans d'étude pour la posséder. Cette doctrine aurait fait une place à la cosmologie et au mouvement des astres (César) ; le dogme central paraît avoir été celui de l'immortalité. De même qu'on donnait aux morts ce dont ils pouvaient avoir besoin, on faisait aux vivants des prêts remboursalbes dans l'autre monde. Les druides enseignaient aussi la migration des âmes et faisaient de cette doctrine un aiguillon pour la vertu et un remède à la crainte de la mort.
L'attitude que les Romains adoptèrent vis-à-vis des druides changea singulièrement au cours des temps. César s'appuya sur les druides en lutte contre les équités. Mais après la victoire, l'attitude des conquérants se modifia. Les équités gaulois trouvèrent des places honorifiques à Rome, tandis qu'on s'efforça de détruire l'influence des druides indigènes sur le peuple. La persécution eut donc des motifs politiques, nullement religieux. Les Romains sans doute ressentaient fortement la cruauté et la grossièreté du culte druidique. Lucain en témoigne par les termes dont il traite Tentâtes, sanguine diro placatur immitis^ Esus, horreus feris allaribus, Taranis, ara non mitior Scythicse Dianae, Les Romains devaient interdire de semblables sacrifices humains, et briser ainsi l'influence poli-
tique des druides. Tibère sustulit druidas et hoc genus vatum medicorumgue (Pline) ; Suétone dit même que Claude penitus abolevit la religion des druides.
La civilisation romaine fit donc reculer le celtîsme en Gaule. Le chris-, tianisme, d'autre part, se répandit d'assez bonne heure dans les îles Britanniques; il était déjà établi en Irlande, le pays le plus purement celtique, vers l'an 400. On partage en général les Celtes des îles Britanniques en deux grandes catégories : la branche irlandaise ou goidelique, et la branche bretonne, à laquelle appartiennent les Kymris ou Gallois, et aussi les habitants de l'Armorique, de l'autre côté de la Manche. Les Celtes des îles Britanniques nous ont laissé une littérature très étendue. Je pense plus ici aux sources irlandaises qu'aux ouvrages latins comme ceux de Gildas, De excidio Britanniœ (vers 560), le livre (( qui fit entrer le celtisme dans la littérature du monde » *, de Nennius, Historia Britonum, ouvrage du ix' ou du x" siècle, qui a soulevé d'ardentes controverses. A partir du v'' siècle, l'Irlande fut un foyer de civilisation, on y étudia la littérature classique à une époque où la connaissance du grec avait presque disparu du reste de l'Europe occidentale; au vu" siècle, les Irlandais sont à la tête de la civilisation, et ils étaient encore les maîtres les plus recherchés dans les écoles de l'époque carlovingienne. Cette civilisation irlandaise était, bien entendu, classique et chrétienne; elle a cependant conservé un assez grand nombre de légendes indigènes et les a développées plus tard, en particulier à l'époque des Vikings, quand elle fut en contact avec les Danois et les Normands. Les manuscrits de Dublin qui contiennent cette littérature (Book of Ulster, Book of Leinster) et qui n'ont été vraiment exploités que pendant ces quinze dernières années, ne remontent sans doute pas plus haut que le xii^ siècle, mais ils dérivent directement de sources chrétiennes qui doivent être plus vieilles de plusieurs centaines d'années. Ces manuscrits contiennent toutes sortes de textes : grammaire, jurisprudence, histoire (annales et généalogies), récits poétiques. Il ne faut pas, par crainte de l'évhémérisme, méconnaître les souvenirs historiques que peuvent renfermer les légendes, comme le fait Rhys, par exemple, qui transforme en un dieu du soleil la figure historique du poète Taliessin (xra* siècle). La part de l'histoire plus ou moins altérée, est certainement considérable dans les deux cycles principaux de récits irlandais : celui de l'Ulster dont Conchobar mac Nessa et Cuchulin sont les héros, et celui de Munster, plus moderne, qui chante Finn et Ossin. Mais il y reste toujours un noyau de mythes naturalistes. Zimmer a également montré dans ces légendes la présence d'une certaine quantité d'éléments germaniques.
La conservation, à l'état pur, de la mythologie païenne n'est nulle part moins vraisemblable que chez un peuple comme le peuple irlandais, qui s'est assimilé, pendant de nombreux siècles d'éducation classique et chré-
1. A. Eberl, Allgemeine Geschichte der Litteratur des Miltelallers im Abendlande bis zum Beginn des XI. Jahrhunderts (3 vol., 2« édit., 1889).
tienne, tant d'éléments étrangers. Les légendes se sont souvent inspirées de Virgile, d'Ovide ou de la Bible et des traditions chrétiennes, sans parler des souvenirs historiques. Les mythes primitifs en forment cependant le .noyau, très rarement visible, il est vrai. Je ne me permets pas de décider ce qu'il faut penser des Tuatha Dé Danann^ de leur lutte avec les gigantesques Fomore, de Nuada à la main d'argent, de la mère des dieux. Anna, des familles divines de Aes Trebair et de Aes Side, de Partholon et des Firbolg, les colons et premiers habitants de l'Irlande, de la bataille de Mag-Tured, etc. Les systèmes mythologiques de Rhys et de d'Arbois de Jubainville font Teflet d'essais trop hâtifs, échafaudés sur des documents que la critique n'a pas encore rendus vraiment utilisables. Il faut s'abstenir pour l'instant de toute caractéristique générale du paganisme irlandais. On peut voir combien l'étude dans le détail est difficile par les intéressants travaux de Nutt sur Vlmrama, récits de voyages maritimes (Maelduin, Bran = Brandan) du moyen âge irlandais, où l'on trouve, sur l'au-delà et le pays des dieux, bien des indications pour lesquelles la littérature et le folklore universels fournissent une infinité de parallèles suggestifs.
On trouve encore beaucoup de légendes et de mythes irlandais dans un recueil qui remonte à l'époque de la colonisation irlandaise (goidelique) du pays de Galles. On donne à cette collection le nom de Mabinogion ; il est contenu dans un manuscrit du xiv' ou du xv* siècle, le red book of Bergest, trouvé au Jésus Collège d'Oxford. Plusieurs des sujets préférés par les conteurs du moyen âge remontent à ce Mabinogion, qui jouent aussi un grand rôle dans la littérature du xix* siècle : Peredur (Parcival), la Dame du Lac, Tristan et Yseult, Artus. Ces récits représentent la contribution principale des Celtes à la littérature générale, et à ce titre ils sont intéressants même lorsqu'ils n'ont pas de valeur pour la connaissance du paganisme celtique. Du reste, les Celtes apparaissent comme une race richement douée au point de vue poétique, et ce caractère est fortement marqué aussi bien dans les contes et les traditions du folklore que chez les grands hommes qui sont sortis des peuples où le sang celtique est pur : ils comprennent mal la vie pratique, mais sont doués d'une vive imagination. Le génie celtique cependant n'a pas réussi à s'incorporer dans des conceptions religieuses autonomes.
1. On pourra se renseigner sur la grande influence des sujets celtiques sur la littérature du moyen âge en lisant les beaux livres de G. Paris, La poésie au moyen dge. 2 vol., 1885, 1895; La littérature française au moyen âge, 1883.
INDEX ALPHABÉTIQUE
Ablution», 279, 280, 283, 461, 465, 548.
Allégories, 244, 304, 306.
AlUanoe, 222.
Ame, 9, i8, 32, i03, 356, 359, 360, 365, 384, 419, 420, 472, 569, 572, 582, 635, 646, 655, 698. » » . ,
Amulette», 17, 18, 33. 54, 56, 66, 99, 106, 118, 161, 198, 342, 402, 417, 527.
AnoAtres (Culte des), 16, 18, 35, 45, 46, 57, 63, 64, 67. 194, 199, 326, 340, 445, 457, 494, 499, 594, 597, 614, 623, 662.
Anges, 204, 228, 248, 294.
Animaux (Culte des), 14, 18, 55, 64, 82, 84, 86, 92, 96, 172, 179, 326, 405, 424, 445, 487, 496, 599, 622.
Anthropophagie, 488, 534.
Aaoètiame, 26, 27, 47, 67, 213, 293, 297, 300, 317, 348, 362, 364, 368, 408, 417, 421, 426, 428, 478, 557, 564, 566, 569, 643, 644, 659, 604.
Astres (Culte des), 111, 129, 150, 153, 221,
Astrologie, 128, 253. 645.
Athéisme, 291, 317, 301, 365, 369, 382, 633. Aumônes, 281, 393, 394, 472.
Autel, 26, 142, 183, 199, 338, 461, 494, 507,521, 528, 542, 543, 547, 595.
Bain, 338, 399, 423, 561.
Baptême, 402.
Bénite (Eau), 66, 340, 546.
Bois sacrés, 169, 180, 494, 507, 542, 622. 680, 692.
Boisson (des dieux), 326, 335, 447, 461, 462, 504.
Calendrier, 24, 26, 155, 553, 590, 613, 674,
Castration, 144, 173, 627.
Célibat, 56, 57.
Cérémoniales (Lois), 42, 65, 217, 222. 232.
Chamanes, 35, 44.
Chant, 17, 46, 67, 423, 491, 546, 612.
Chapelet, 299, 309, 393, 402.
Chasse infernale, 331, 685, 696, 697.
Châsses, 63, 64, 66.
Chevelure (Sacri«ce de la), 181, 184, 543,
Chiliasme, 474, 475.
Ciel, 18, 35j 44, 57, 345, 382, 420, 457,