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Les Indo-Européens en général

§ 65. — Les Indo-Européeiis en général '.

La famille indo-germanique, que l'on appelle aussi indo-celtique ou aryenne, comprend les Hindous, les Iraniens (Bactriens, Perses, Mèdes, et aussi, vraisemblablement, les Scythes), les Arméniens, les Phrygiens, les Thraces, les Albanais, les Grecs, les populations de l'Italie, les peuples baltiques, les Slaves, les Germains et les Celtes. L'unité de cette famille de peuples a été mise hors de doute par la philologie comparée. Quand, dans la première moitié du xix" siècle, les maîtres de la linguistique, Bopp, Rask, Schleîcher, etc., eurent établi les bases de la science, on crut qu'il était possible de découvrir également, en se servant des noms de la flore et de la faune, des saisons et des phénomènes naturels, le pays d'origine de la race indo-germanique. Aujourd'hui, plus de cinquante ans après les premiers enthousiasmes, l'attente a été bien déçue, et l'on parle de l'habitat et du tronc primitifs des Indo- Germains avec bien plus de réserve qu'il y a seulement trente ans. Des résultats que Ton prétendait certains sont redevenus problématiques; les linguistes d'aujourd'hui déclarent la plupart des premières conclusions prématurées et inexactes. Le point de départ de la race indo-germanique a été cherché un

1. BiBuooRAPHiB. — Parmi les livres qui traitent de la race aryenne nous citerons seulement ceux de : Max MûUer, Chips, Essays, Lectures on the science of language\ R. Roth, Die hôch^ten Gôtter der arischen Vôlker, Z, D, M, G., 1852; J. Darmesteter, Le dieu suprême dans la mythologie européenne, R, H. R,, 1880: réimprimé dans les Essais orientatix, 1883; A. Pictet, Les origines indo-européennes ou les Aryas primitifs, nouvelle édition en 3 volumes, 1878, livre excellent pour l'époque; 0. Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte, linguistisch-historische Beitrâge zur Erforschung des itdogermanischen Alterthums, 2* éd., 1890 ; en outre, von Bradke, Ueber Méthode und Ergebnisse der arischen Alterthumawissenschaft, 1890; — P. Asmus a donné une étude philosophique des matériaux mythologiques dans un livre intéressant et plein d'idées, Die Indogermanische Religion in den Hauptpunkten ihrer Enlwickelung, 2 vol., 1875-1877.

peu partout, sur le haut plateau du Pamir, en Arménie, dans le sud de la Russie, en Lithuanie, dans le sud de la Suède. Mais la question est beau coup plus compliquée qu'on ne le croyait au début. Les anciennes tbéories n'ont donc plus de valeur. Ce sont des hypothèses, d'ailleurs fécondes, qui ont été dépassées. Le beau livre de 0. von Hehn, CuUurpflanzen und Hausthiere, fait comprendre combien peu de résultats on peut tirer d'un seul ordre de données.

Les rapports des peuples indo-germaniques avec les habitants primitifs des pays où ils s'établirent ou avec leurs voisins, ne se laissent pas facilement embrasser d'un coup d'oeil. Les Aryens, en pénétrant dans l'Inde, y trouvèrent de nombreuses populations {Kola, Gonda, Dravida); les limites des migrations iraniennes dans la direction de Babylone d'une part, d'autre part, du Touran, sont difficiles à déterminer. Quelle est la part des Indo-Germains et des Sémites dans les cultes de l'Asie Mineure, quelle relation rattache la civilisation étrusque à la civilisation grecque primitive; quels sont les peuples préhistoriques dont on retrouve dans le nord de l'Europe les palaffites, les tombeaux et les armes? Voilà des questions dont ni la linguistique ni l'anthropologie ne nous font prévoir la solution prochaine. Les constructions provisoires ont été écartées comme prématurées. Seules restent debout quelques propositions sur les rapports spéciaux de parenté qui unissent certains groupes de peuples pris à part. Il est certain par exemple que, comme on l'avait reconnu dès l'abord, les Perses et les Indiens réunis constituent un groupe; mais, d'autre part, les Iraniens tiennent de fort près aux peuples slaves. Il n'est plus permis de parler d'un groupe gréco-italique; au contraire, les peuples italiques ont beaucoup de points communs avec les Celtes.

Nous avons donc beaucoup moins à dire, au sujet de l'ancienne religion indo-germanique, que les mythologues des générations précédentes. Tandis qu'ils étaient prompts à trouver, pour un nom de divinité grecque, une racine sanscrite qui en expliquait la nature, il nous semble risqué de fonder l'interprétation sur la seule étymologie. Beaucoup d'hypothèses en apparence lumineuses, comme le rapprochement de Varuna et d'Ouranos, se sont trouvées erronées ou du moins douteuses, et beaucoup de linguistes ont plus d'une objection à élever contre la mythologie comparative. L'ethnographie a elle aussi placé son mot dans la discussion, et montré que tels et tels caractères, que l'on croyait essentiellement indogermaniques, avaient leurs analogues non seulement chez les Sémites et les Égyptiens, mais même chez les Peaux-Rouges et d'autres sauvages. Sans doute il reste des points indiscutés. Pour la période indo> persique, il faut laisser au fond commun le Yama-Yima, Soma-Haoma^ la personne du « meurtrier de Vritra » et mainte autre notion. De même, on attribue toujours à la période indo-germanique la conception du dieu lumineux du ciel, du combat des dieux avec les démons de l'obscurité, d'autres encore; mais l'idée, développée récemment encore par von Rydberg, que cette époque primitive a eu une Cosmogonie et une Eschatologie bien définies, n'est pas admissible.

Mais pour définir le caractère général des religions indo-germaniques il n'y a pas à se préoccuper en première ligne des données préhistoriques : il s'agit de déterminer la place que les Indo-Germains ont prise, au cours de leur évolution, dans l'histoire des religions. Ordinairement on les met en parallèle avec les Sémites, en montrant chez ceux-ci la prédominance de la religion, chez ceux-là celle de la « civilisation »; chez les uns Dieu dans rhistoire, chez les autres Dieu dans la nature (Max Mûller). La valeur de semblables considérations générales ne peut être rabaissée que par ceux qui ne s'intéressent qu'à la recherche de détail et n'ont pas le sens du générai et de la philosophie de Thistoire. Les principales religions indogermaniques, celles des Indiens, des Perses, des Grecs et des Romains, qui d'ailleurs diffèrent beaucoup les unes des autres, sont les types classiques du polythéisme développé et spiritualisé. Tandis que les Sémites se sont élevés au supra-terrestre, et que leurs religions respirent un esprit de soumission (Islam) et d'absolue dépendance (voir § 23), les Indo-Germains se sont attachés à la vie immanente du monde, et leur religion n'a jamais tracé entre le divin et l'humain de démarcation rigoureuse.

LES hindous'

Par le D*^ Bdv. LEmaim (de Copenhague).

66. Le peuple et la civilisation de Tlnde. — 67. Les Védas. — 68. L'autorité des Védas. — 69. Les dieux. — 70. Les différentes divinités. — 71. Le culte védique. — 72. La magie. — 73. La vie morale; la mort et l'au-delà. — 74. Les castes. La vie sacerdotale. Les dieux des prêtres. — 75. La doctrine des Upanish€uis. — 76. Cosmogonie. Mé te mpsy chose. — 77. Les écoles philosophiques. — 78. Les Jaina et leur doctrine. — 79. Caractère général du bouddhisme. — 80. La littérature du bouddhisme. — 81. Gotama Bouddha. — 82. La doctrine bouddhique. — 83. La communauté bouddhique. — 84. Le bouddhisme dans rinde. — 85. Le bouddhisme tibétain ou lamaïsme. — 86. Le bouddhisme en Chine et au Japon. — 87. Origines de l'hindouisme. — 88. Les sectes et leurs écrits. — 89. Les dieux et la théologie. — 90. La vie religieuse. — 91. L'influence de l'Islam. — 92. Le présent.

§ 66. — Le peuple et la ciTilisation de l'Inde.

On définit habituellement le caractère indien d'une façon très incomplète. Le détachement de la réalité terrestre, qui sans conteste est le trait prédominant d'une grande partie de leur littérature, ce qu'il y a de fantaisiste et d'abstrait dans leur pensée, et le mépris du haut duquel on considère la vie pratique dans les cercles instruits et religieux ont fait naître l'idée que les Indiens en général sont un peuple de rêveurs et d'Imaginatifs,

1. BiBUO«iuPBiE. — Sur l'Inde en général : Ludwig, Géographie, Geschichte und Verfassung des alten Indiens, 1875, et l'article toujours utile de Benfey sur Tlnde dans iSrseh und Gruber; Cair. Lassen, Indische AlUrthumskunde, 4 vol., 1847-1861, 2* éd. des tomes I et II, 1867^1874; Bûhler, Grundriss der indo-arischen Philologie und Altertkumskunde. — Histoire de Tlnde : Eduard Meyer, Geach, des Alterth.j I, et Lefman

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sans force et sans activité. Mais ces descriptions ne s'appliquent qu'à certaines couches de ce peuple et à certains moments de son histoire; pour l'ensemble, Timpression est essentiellement différente. Aux hardis envahisseurs aryens de l'Inde, des rêveries et des prétentions philosophiques n'auraient certainement pas suffi pour arracher cette riche contrée à la sauvage population primitive et pour y fonder une civilisation durable. Le courage et l'énergie, non plus que les capacités pratiques et le goût de la vie, ne manquaient à ces Indiens. Mourir en combattant vaillamment était considéré comme un bonheur pour les héros, mais ils préféraient encore vivre « cent automnes ». Après la mort s'ouvrait le ciel avec la vie éternelle pour les braves.

Mais les Indiens ne se maintinrent pas sans dommage dans le pays qu'ils avaient conquis. Le climat tropical a visiblement exercé sur eux une action affaiblissante, quoiqu'il ne les ait pas aussi complètement épuisés qu'on ledit fréquemment. Encore au moyen âge, les Indiens se montrent un peuple de robuste activité. Le Mahâbhârata, V Iliade de l'Inde, est à la vérité envahi par des considérations philosophiques (postérieures à sa première rédaction) qui auraient été bien étrangères aux héros de Y Iliade \ mais le fond du poème est un récit épique qui ne le cède pas à celle-ci en allégresse belliqueuse.

Le fait que des prêtres, enfermés dès une haute antiquité dans le cercle étroit de leur caste, se sont absorbés dans la pratique creuse des sacrifices et la spéculation inactive, et que les lettrés aient développé en dehors de cette caste le pessimisme qui résultait de cette existence vide, n'est pas la conséquence nécessaire du caractère du peuple indien. Le fond de la population ne se ressentit aucunement de ces phénomènes pathologiques; la puissante caste des guerriers continua à vivre joyeuse et vigoureuse, de même que les classes civiles. Les Indiens ont rivalisé dans le com-

dans Oncken. — Pour l'histoire littéraire, les livres de L. v. Schroeder, Indiens Literatur und Cullur; Macdonnell, Sanshnt Literalure, 1901; les ouvrages plus anciens de A. Weber, Akademische Vorlesungen, 1852, 2* éd. 1875, et de Max Mûller, A history of ancient sanskrit Litei^ature^ 1859. — Sur la civilisation indienne on trouve beaucoup de renseignements dans : A. Weber, Indische Sireifen^ 3 vol., 1868-1819; Max Millier, Chips from a german workshop (en allemand, EssaySy 4 vol.); Monier Williams, Indian Wisdom (on y trouve entre autres un esquisse de la science indienne); — H. Zimmer, AUindisches Leben; Dutt, Hist. of civilizalion in Ane, India, Mil, 1890. Pour rhistoire religieuse de l'Inde, les œuvres anciennes de H.-F. Colebrooke {Mise. Essatjs, éd. by Cowell), de H.-H. Wilson (Works, éd. by Rost, 5 vol., 1861-1865) et surtout de J. Muir (Original Sanskrit Texts, 3« éd., 1890; surtout les volumes Ill-V) sont encore des sources très utiles; de même Weber, Indische Studien, collection paraissant depuis 1849. — Comme manuels pour l'ensemble de l'histoire religieuse de rinde, l'ouvrage de A. Barth, Les religions de finde, 1870, paru d'abord dans VEnc, des se. relig. de Lichtenberger, puis sous une forme plus développée, en traduction anglaise, dans les Trâbner Or. Séries, en 18S2 (toutes les références nécessaires y sont indiquées) et celui de E.-W. Hopkins, The religions of India, 1895, sont des livres à tous égards recommandables. — Celui de Max Mûller, Hibbert Lectures on the origin and growth of religion as illustrated by the religions of India, 1878, vaut toujours la peine d'être lu; ses Gifford lectures, 4 vol., traduites en allemand, n'y ont rien ajouté d'essentiellement nouveau. — Monier Williams, Religions thought and life in India; Vedism, Brahmanism and Hinduism, et P. Wurm, Kurze Geschichie der indischen ReU' gion, sont utilisables. — Bibliographies étendues dans les Bulletins de Bartb, dans A. ff. R.

merce avec les peuples occidentaux, et les richesses de l'Inde ne furent pas exclusivement des productions naturelles du sol. De plus les Indiens ont été des conteurs par excellence, et justement dans leurs récits populaires se manifeste une mondanité très consciente. Une fine observation des choses et de la vie, une sage morale s*y unissent à un esprit mordant, une belle humeur frivole et gaillarde, et surtout une ironie pénétrante à l'égard de l'orgueil et de l'avidité des prêtres, et de la fausse sainteté des comédiens d'ascétisme.

Ainsi toute la vie indienne ne se ramène pas à la religion ; mais il n'est pas douteux que la dévotion, tant par ses manifestations actives que par la pensée puissante et la riche littérature qu'elle a produite, y ait joué un grand rôle. La religion reste malgré tout la grande œuvre des Hindous. Pendant trois ou quatre mille ans cette religion a dominé sur un pays immense, et conservé, malgré les profondes transformations qu'elle a subies, une individualité très marquée. L'éloignement du monde réel, qui dans les grandes formes postérieures de cette religion en constitue le caractère essentiel, ne se manifeste sans doute pas dès ses commencements; mais tous les degrés de son développement ont en commun une tendance au mystérieux et à l'abstrus, qui se révèle aussi bien dans les symboles imparfaits des premiers temps que dans les distinctions subtiles et les spéculations, souvent profondes seulement en apparence, des âges suivants ; l'imagination s'y meut toujours de préférence dans le démesuré et rillimité. Les Indiens ont su de bonne heure concevoir l'infini comme une unité, et comme une unité spirituelle; une sorte de monisme spiritnaiiste est la forme prédominante de leur pensée religieuse; ils placent l'être dans l'esprit, et voient dans les choses une apparence trompeuse, et l'on admire l'effort qu'ils font pour sacrifier l'apparence et saisir l'être ; le renoncement, cette passion sainte des Indiens, est le témoignage par excellence de cet effort. Cet être que la pensée dispute au monde sensible a été rarement conçu par les Hindous comme transcendant; l'immanence de l'esprit universel est le principe pour eux évident de leur conception du monde. Ce panthéisme décidé, dans le cours de la vie religieuse, se résout souvent en athéisme, et la dévotion, qui ne se détache pas du renoncement, prend de ce fait un certain caractère de nihilisme.

Autant les Indiens prirent d'intérêt à la religion, autant ils ont eu peu d'aptitude à la vie politique. S'ils ont pu être braves à la guerre et adroits dans les arts de la paix, s'ils ont manifesté certaines capacités juridiques, ils n'ont jamais pu former une nation, et il n'a jamais été question d'un empire hindou; à cela l'étendue de la contrée a peut-être d'ailleurs contribué. Par là s'explique le fait que les Indiens n'ont jamais joué dans l'histoire universelle un rôle décisif. Sans doute les Indiens avec leur civilisation se sont répandus sur tout le sud de l'Asie, et même sur les grandes îles de la Sonde; et c'est à une religion indienne que s'est convertie la moitié du monde mongol. Mais les Indiens n'ont jamais pu établir au delà des limites de l'Inde une domination qui fût en état de soutenir ces mouvements religieux. Et même dans leur propre pays, contre

les grandes puissances eaTahîssantes, ils ont toujours eu le désavantage. Les Grecs comme les Perses, les Anglais comme les musulmans ont trouvé en eux une proie aisée, et l'avenir de laj civilisation indienne est gravement mis en péril par ce défaut de sentiment national et de sens politique.

Il est naturel qu'un peuple qui éprouvait si pea le désir d'avoir une histoire, ait également peu fait pour la conservation de son histoire par des écrits. Les brahmanes ne se souciaient guère de ce qui se passait dans ce monde de l'apparence et de la souffrance, et si des chefs avisés n'avaient laissé çà et là quelques inscriptions, que seulement les derniers indologues ont commencé du reste à rassembler et à interpréter, nous smons, au sujet de la chronologie hindoue, dans un complet embarras.

Mais, en matière de science, l'œuvre des Indiens est importante. Ils ont cultivé les mathématiques et l'astronomie, ils avaient des connaissances médicales, leur logique et leur psychologie sont admirables, et dans l'étude de la grammaire, ils n'ont pas été dépassés par les Arabes, mais seulement par la linguistique européenne moderne. En général, les Indiens ont des dispositions pour les exercices intellectuels qui demandent de la subtilité. L'expérience n'a jamais été de leur goût; de là l'arrêt, la pétrification précoce de leur esprit, et plus particulièrement de leur science. En ce qui concerne la religion, le trop de subtilité a toujours été le malheur de l'Inde; une théologie roide et un ritualismo vide ont contribué, dès l'époque védique, à éliminer de la vie religieuse sa fraîcheur originelle. Il n'y a guère de beauté dans les livres sacrés des Indiens, et même parmi les poèmes védiques, ceux qui ont une valeur poétique sont l'exception. Les Indiens ne manquaient cependant pas du tout de sens esthétique, comme le prouve en première ligne leur poésie profane, épopée et drame. Dans les arts plastiques, ils sont loin de s'être élevés aussi haut : à part les admirables productions de leur industrie d'art, il n'y a lieu de vanter que leur brillante architecture.

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