‹ Manuel d'histoire ecclésiastique;Chapitre 137 sur 205 · LES DERNIERS PAPES DU XIIΫ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES DERNIERS PAPES DU XIIΫ SIÈCLE

Louis VIII lutta courageusement contre les Albigeois et était connu comme un prince pieux et chaste. Saint Louis fut le champion de la foi contre les Sarrasins et tous les ennemis de l'Église ^ Son fils et successeur Philippe III suivit d'une manière générale les exemples de son père et prêta son secours au concile général de Lyon (1274).

6° La situation changea sous Philippe IV, surnommé le Bel (1285-1314). Ce prince travailla avec une ambition démesurée à établir l'absolutisme le plus complet, même sur le terrain religieux,, et eut recours, pour réaliser son but, à la déloyauté, à la ruse, à l'injustice.

Le regard fixé sur les misères de Terre Sainte, Boniface VIll continuait à ramener les princes européens à la paix et à la concorde. Peu à peu un traité s'élabora touchant les affaires du royaume des Deux-Siciles (1302). Les négociations de paix entre Venise et Gênes échouèrent. Mais la paix entre la France et les deux puissances alliées, l'Allemagne et l'Angleterre, était bien plus importante, vu surtout que la guerre était menée principalement à l'aide de fonds ecclésiastiques. Or, Philippe le Bel fit échouer tous les efforts tentés pour établir la paix ^. Depuis longtemps le clergé de France se plaignait; il adressa à cette époque au Pape une supplique demandant protection. Après avoir entendu les Cardinaux, Boniface publia la bulle Clericis laicos (25 février 1296) qui défendait, sous peine d'excommunication et d'interdit, de recevoir et de payer, sans permission du Pape, les décimes ecclésiastiques ^. L'Angleterre et l'Allemagne se soumirent à cette défense. En France, la liberté des biens ecclésiastiques avait été, dans le passé "•, maintenue avec la même rigueur ; la formule : Clericis laicos infestas

1. La Pragmatique Sanction qui lui est attribuée est certainement apocryphe. — Mitteilungen dei Inslit. f. Osterreich. Geschichtsf,, 1887, p. 353-396, — Kirchenlex., t. X. — Jungmann, Diss., t. V, 437 ss. — 2. Raynald,, ad an. 1295, et 1296, l ss. — 3. Cap. 3, de Immunitate, VI, 3, 23. Eccles. — 4. Lateran. III, can. 19. — Lateran. IV, can. 4/i, ^. — Alex. IV, in VI^ m, 23, r.

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oppido iradit antiquitas y avait été plus souvent en usage ^ ; Philippe néanmoins s'enflamma d'une violente colère et défendit l'exportation d'argent, d'objets précieux et de chevaux. Le Pape répondit par la bulle Ineffabuis ^ y exhorta le roi à la douceur et se plaignit de voir la bulle Clericis laicos faussement interprétée par les conseillers du roi. Il déclara que la bulle ne faisait point obstacle à la perception par les princes laïques des droits féodaux ou censuels qui pourraient, d'après les coutumes, grever les terres ecclésiastiques, ni à la réception des dons volontaires ou des prêts d'argent que les prélats consentiraient, ni même à la levée de taxes sur le clergé si une nécessité urgente y contraignait le roi de France pour la défense de son royaume.

Sur ces entrefaites le clergé français promit volontairement les dîmes à Philippe pour un espace de deux ans; ce que le Pape loua ^. En 1297 eut lieu la canonisation de Louis IX. Le roi retira alors sa défense et la paix paraissait conclue. — En l'an 1300, Boniface célébra le premier grand jubilé, qui attira dans Rome des pèlerins innombrables venus de tous les pays'*. Tandis que le Pape en ressentait de vives consolations, Philippe songeait à étendre sa domination, et cela aux dépens de l'Église.

T II se mit à violer tous les droits ecclésiastiques : ni biens, ni bénéfices, ni dîmes, ni évéques, rien n'était plus en sûreté. Ce que les synodes de Saintes, Autun, Rouen, Compiègne lui reprochèrent vainement. Le Pape ne pouvait garder le silence. Pour comble de malheur, il délégua comme négociateur un prélat altier, Bernard Saisset, évêque de Pamîers, qui était antipathique à Philippe. Le légat fut inculpé dans un complot imaginaire de trahison, traduit devant une assemblée de prélats et de barons, et mis en prison. Par deux bulles, Soivator Mundi et Nuper ex rationabilibuSy Boniface suspendit les privilèges du roi, et dans la célèbre bulle

1. Hefele, vn, Ö0, 74. — 2. Raynald, 1Î96, n. 23 ss. ■— 3. Raynald, 4207» Q. 43 ss. — 4. De Centesimo Jubilaeo, Raynald, 1300, n. 1 ss.

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Ausculta fili l'engagea à revenir à résipiscence. On arracha au légat la pièce officielle, et Ton en inventa une autre [Deum time] conçue dans une forme dure et déraisonnable. Une réponse irrespectueuse et violente [Sciât maxima tua fatuitas) circula peu après dans le peuple. Le mauvais conseiller du roi en toute cette affaire était Pierre Flotte. Au concile tenu à Rome, Philippe opposa à Paris une assemblée de prélats, de barons et de députés des bonnes villes, qu'on s'accorde à regarder comipe les premiers États généraux de France (avril 1302). Alors Flotte accabla le Pape de calomnies. Le clergé et la noblesse se laissèrent tromper par les manœuvres du chancelier. Dans cet esprit, les évêques écrivirent au Pape; la noblesse, aux cardinaux. Ceux-ci répondirent que le Pape n'avait point posé au roi des conditions exagérées. Boniface envoya aux évêques la bulle Verba delirantis filiae où leur servile soumission reçut un blâme bien mérité ^ En août 1302, le Pape réunit un consistoire et s'y défendit contre les calomnies des Français. En attendant, le clergé avait pu réfléchir, et lorsqu'en octobre 1302 un concile fut convoqué à Rome, l'on y vit paraître, nonobstant la défense royale, 39 archevêques et évêques de France.

C'est dans ce concile que fut conçue la célèbre bulle llnain Sanctam^ tant de fois objet de calomnie. En voici le résumé : Il n'y a qu'une seule vraie Église. Elle a pour chef le Christ, qui a le pape pour vicaire. Celui qui n'appartient pas au troupeau de Pierre n'appartient pas au troupeau du Christ. Elle a à sa disposition deux glaives, le spirituel et le temporel : le premier est employé joar l'Église; l'autre est tiré pow l'Église. Le pouvoir spirituel est au-dessus du pouvoir temporel ; il conduit ce dernier à sa fin dernière et le juge, s'il s'écarte de son but. Celui qui résiste au pouvoir spiri-

1. RàYNALD, Annales^ 1302, n. 41 ss. — 2. Cap. I, Extrav, Comm,, I, 8. — • Raywald, 1302, n. 13 ss. — Noël Alex., Sœc. XIII^ 14; Diss. IX. — Rev. des Quest. hist., juillet 1879. — Beaucoup aUribuent le texte de la Bulle à Ëgidius Romanus (Colonna).

tuel suprême résiste à Dieu, Il est nécessaire à chaque homme, pour obtenir le salut, d'être soumis au Pontife de Rome^ Cette dernière proposition est une définition. La soumission au Pape est expliquée en ces termes : « Potes tas spiritu alis terrenam instituere habet et judicarBj si bona nonfuerit ». Boniface Vlll enseigne ici la théorie du pouvoir direct en matière spirituelle, en même temps que le pouvoir indirect en matière temporelle. Cette doctrine n'est pas seulement une conception médiévale; elle a encore sa valeur aujourd'hui^.

8** 11 est évident que cette bulle ne fit plaisir ni au roi, ni à son parti. Les légistes français combattirent les principes du Pape*; de son côté, le roi convoqua (juin 1303) une réunion extraordinaire, dans laquelle Guillaume de Nogaret, chancelier depuis la mort de Flotte, proféra contre le Pape les accusations les plus invraisemblables. Un grand nombre d'évêques se déclarèrent, comme Philippe, favorables à un concile général, Boniface apprit toutes ces nouvelles à Anagni. Voyant que le roi devenait toujours plus arrogant et continuait à fouler aux pieds les droits de TÉglise, le Pape préparait une bulle {Super Pétri solio) où le roi et ses conseillers étaient excommuniés et les sujets déliés de leur serment de fidélité^*. Le terme était fixé au 8 septembre. Mais avant ce jour Nogaret, secondé par les Colonna et les Gibelins, rassembla une bande de spadassins, s'empara, avec l'aide de Sciarra Colonna, de la ville d'Anagni et de la personne du Pape, et accabla ce vieillard de 84 ans d'injures et de mépris. Ne sachant que faire de Boniface, ils attendirent deux jours après lesquels les habitants d'Anagni attaquèrent l'armée et

1. ï.e texte porte : Porro subesse Romano pontifici omni humanae crealurse declaramuSj dicirmis, defînimus, et pronuntiamus omnino esse de necessitate salut i s », — 2. Syllabus PU JX^ prop. 24. — 3. Jean de Pahïs, Tractatus de potest. regia et papali, Goldast, Monarch., II, 408 s., cf. p. 9ü S. — 4. Raynald, AnnaleSy 4303, n. 36 ss. — Mighakl, Die Rolle Nogarets Oei dem Attentat auf Bonifatius VIIL Zellschr. f, K. Theologie, i8î«, p. 367 SS. — F. X. KnOpkler, DttS Attentat von Anagni. Hisi. pol. BL, l. Cil (1888), p. 1 ss.

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