‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 14 sur 94 · VIII. — Les Mystères · texte numérisé non relu

VIII. — Les Mystères

1° Les Sources. — Onésime Leroy, Études sur les mystères, Paris, 1837; — Charles Magnin, les Origines du théâtre moderne-, Paris, 1846, 1847, 1858, Journal des Savants; — Édelestand du Méril, les Origines latines du théâtre moderne, Paris, 1819; — Coussemaker, Drames liturgiques, Rennes, 1860; — Léon Gautier, les Origines du théâtre moderne, dans le journal le Monde, 1873; et les Tropes, Paris, 1887; — Marius Sepet, le Drame

Villon, et plus de cinquante ans s'écouleront avant que les Lunettes des princes ou la Complainte sur le trépas de Messire Guillaume de Byssipat le cèdent dans l'estime des poètes au Petit et au Grand Testament.

Où la stérilité de l'époque n'est pas moins attristante que dans les rapsodies des a grands rhétoricqueurs », c'est dans la fausse abondance des Mystères, si toutefois les Mystèi-es appartiennent à l'histoire de la littérature, et que le texte en ait vraiment plus de valeur que celui de nos livrets modernes d'opéra. Car, de même que, dans un opéra, ce qui est essentiel à la définition du genre c'est la musique d'abord, et ensuite les décors, les costumes, le ballet, mais le texte n'en est proprement que le prétexte, ainsi, dans nos grands Mystères, l'élément principal, capital, et caractéristique, c'est le spectacle ou la représentation, ou mieux encore c'est l'exhibition. Clercs

chrétien au moyen âge, Paris, 1877; — et les Prophètes du Christ, 1878; — Petit de Julleville, les Mystères, Paris, 1880;

— A. d'Ancona, Origini del teatro in Italia, Florence, 1872; — W. Creizenach, Geschichte des neueren Drainas, Halle, 1893.

2° Le Développement des Mystères.

A. L'origine des Mystères ; — et, à ce propos, de l'analogie des origines du théâtre français du moyen âge avec celles du théâtre grec; — mais que, s'il convient de la signaler, il ne faut pas l'exagérer. — Des Tropes, ou interpolations des textes liturgiques, et dans quelle intention l'Eglise les a permis : — elle a voulu sans doute solcnniser certains offices ou certaines fêles; — intéresser les fidèles d'une manière plus active à la célébration du culte;

— les retenir, se les attacher, et les instruire en « les amusant ». [Cf. jusque de nos jours les « pompes » et « processions »]. — Constitution graduelle du drame liturgique; — par l'introduction de la langue vulgaire dans les textes consacrés; — par la figuration matérielle et costumée du « mystère » du jour; [Cf. les drames de Y Epoux et des Prophètes du Christ] ; — par l'intervention des acteurs laïques. ■ — La Représentation d'Adam, et le fragment de la Résurrection. — Déplacement du lieu de la scène. — Pourquoi

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ou laïques, les auteurs de nos Mystères, que l'on en appellerait plus exactement les fournisseurs, ne se proposent seulement plus de nous conter le « drame de la Passion », ni d'apprendre à la foule des vérités nouvelles, ou de lui présenter sous une forme nouvelle des vérités anciennes, mais leur dessein ou plutôt leur fonction, tout ce qu'ils font et ce qu'on leur demande, n'est que de tracer une espèce de scénario qui soit, à nos bourgeois d'Orléans ou de Tours, une occasion de monter sur les planches, vêtus d'oripeaux éclatants, — et de se procurer ainsi le même genre de plaisir que leur donne de nos jours une « cavalcade » soi-disant historique. Que d'ailleurs, à ce titre même, et en raison de ce qu'ils contiennent de réalité vivante, à" actualité contemporaine de Louis XI ou de Charles VII, les Mystères nous soient de précieux documents pour l'histoire des mœurs, on n'en disconvient

le développement du drame liturgique s'est-il interrompu pendant près de deux siècles? — Impossibilité de répondre à la question;

— et si cette impossibilité ne jette pas quelque doute sur la prétendue « continuité » de l'évolution dramatique au moyen âge. — Qu'en tout cas les deux pièces qui nous restent du xme siècle [le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel.et le Miracle de Théophile, de Rutebeuf] ne rétablissent pas la continuité; — non plus que les Miracles de Notre-Dame; — lesquels n'ont avec les Mystères qu'un rapport éloigué.

B. Les Miracles. — Les Miracles sont une aventure de la vie commune, dénouée par l'intervention de la Vierge ou d'un saint; — dont le dénouement même, et surtout « l'intrigue », n'ont rien d'obligatoire ; — les personnages n'en ont rien de forcément plus ou moins historique ; — c'est à peine si l'on peut dire qu'ils visent à l'édification, et moins encore à l'enseignement; — ils sont d'ailleurs souvent hostiles au clergé; — et on ne voit pas que l'Église les ait pris sous sa protection. — La principale relation qu ils aient avec les Mystères est donc d'avoir entretenu le goût du théâtre;

— et, si l'on le veut, de l'avoir développé par l'intermédiaire des confréries, pays on chambres de rhétorique. — Que, par opposition

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pas. Mais, une « ordonnance royale » ou un « arrêt de Parlement » ne sont-ils pas aussi des « documents » ? et qui jamais y a cherché de la « littérature »?

Le seul nom de cette période, avec celui de Villon, qui surnage, et qui vive, c'est celui de Philippe de Commynes. On aurait tort, comme on l'a fait, de comparer Commynes à son contemporain Machiavel : les Décades ou le Prince du grand Italien sont écrits d'un autre style ; ils sont d'une autre valeur et d'une autre portée que les Mémoires de l'adroit serviteur du Téméraire et de Louis XL Mais Commynes a bien aussi son mérite! Il a peu de préjugés, ce qui est toujours une excellente condition pour écrire l'histoire; il a de l'expérience; et surtout il a vécu dans la familiarité de l'un des modèles les plus originaux que jamais peintre ait rencontrés. C'est dommage, après cela, que rien ne soit sorti de lui, non plus que de Villon,

à ces caractères, les Mystères, eux, sont vraiment la mise en scène des « mystères» de la religion; — ce qui nous dispense d'épiloguer sur la signification et l'étymologie de leur nom. — Aussi leur véritable caractère est-il bien là, non ailleurs; — et les scènes épisodiques dont ils sont remplis ue l'ont pas altéré; — ce que prouve d'ailleurs la seule classification qu'on en puisse donner.

C. Les Cycles dramatiques. — Il y eu a trois, qui sont : 1° le Cycle de l'Ancien Testament; — 2° le Cycle du Nouveau Testament;

— et, 3° le Cycle des saints. — Que, dans le premier de ces trois Cycles aucune des données de la Bible n'est traitée pour elle-même, — comme dans YEsther ou dans Y Athalie de Racine, par exemple ; — mais uniquement dans son rapport avec la venue du Christ, — dont la vie remplit uniquement le second. — Par là s'expliquent, et seulement par là : — le choix des épisodes [Job, Tobie, Daniel, Judith, Esther] ; — la grossièreté de quelques-uns d'entre eux, destinés à rehausser d'autant la figure du Christ; — et la part eufin que le clergé pendant longtemps a prise à la rejjrésentation des Mystères.

— Du Cycle des saints, et de son caractère généralement local; — qui n'en est pas pour cela plus laïque. — Les Mystères sont des « leçons de choses », une manière d'enseigner aux foules les vérités

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et au contraire, bien éloigné d'être le commencement de quelque chose, c'est même en lui et avec lui que finissent nos chroniqueurs. Son talent n'est qu'un accident, comme celui de Villon; et non seulement ce n'est pas de Commynes que procéderont nos historiens classiques, mais c'est à peine si l'on peut voir en lui le précurseur de ces auteurs de Mémoires qui vont bientôt devenir si nombreux dans l'histoire de notre littérature.

Ainsi, de quelque côté que nous tournions les yeux, et en négligeant deux ou trois autres exceptions, — puisqu'il faut bien qu'il y en ait toujours, — nous ne voyons que symptômes de décadence, et il semble que, dans tous les genres, au moment climatérique de son développement, la littérature du Moyen-âge, en France du moins, se soit comme nouée. Ce seul mot équivaut à dire que toutes les qualités qui sont celles de l'enfance, elle les a eues ; et, pour

essentielles de la religion; — ■ et un moyen, comme on l'a dit, de se les attacher. — Qu'il n'y a que deux Mystères qui fassent exception : le Mystère du siège d'Orléans et le Mystère de Troie; — mais que l'état d'esprit qui a inspiré le premier n'a rien d'incompatible avec le caractère essentiel des Mystères sacrés ; — et que le second n'a sans doute jamais été représenté.

D. La valeur des Mystères, — et qu'en général, au point de vue littéraire, ils sont la médiocrité même ; — ce qui s'explique aisément si le théâtre vit de son fonds, comme un art indépendant ; — et que l'histoire n'en coïncide qu'accidentellement avec celle de la littérature. — Mais les Mystères ne sont même pas du théâtre : ils ne sont que du « spectacle », — et leurs auteurs ne les ont traités que comme tel. — Que cette opinion est prouvée par les conditions mêmes de la représentation des Mystères. — Et cela ne veut pas dire qu'ils ne contiennent parfois des « aventures » intéressantes, comme quelques Mystères du Cycle des saints; — des scènes où se retrouve quelque chose de la grandeur du modèle, comme les Mystères du Cycle de l'Ancien Testament; — et des « épisodes » curieux, d'un caractère plus ou moins réaliste, comme les Mystères du Cycle du Nouveau Testament; — mais cela veut dire qu'ils n'ont

cette raison, nous pouvons encore aujourd'hui nous complaire à y rafraîchir, comme on ferait à une source plus pure, nos imaginations échauffées. Mais, des qualités de l'enfance elle est passée tout d'un temps aux infirmités de la décrépitude, et rien ou presque rien n'a rempli l'entredeux. Jamais peut-être, depuis les temps lointains d'Homère et de l'épopée grecque, matière épique n'avait été plus abondante, et plus riche, et plus neuve que celle des Chansons de Geste ou des Bomans de la Table-Ronde : nous en vivons encore nous-mêmes! Mais, d'un poème à l'autre, pendant quatre cents ans, des premières Chansons de geste aux dernières versions en prose de la Bibliothèque bleue, cette matière épique a flotté comme à l'état diffus, sans qu'aucun de nos vieux trouvères, ni l'auteur de Roland, ni celui de Perceval, réussît à lui imposer une forme qui la fixât, comme on dit, sous l'aspect de l'éter-

aucune valeur littéraire; — que l'on n'a pas à regretter leur décadence ni leur mort, — et qu'il n'a rien passé d'eux, même dans le théâtre « chrétien » de l'époque classique.

3° Les Œuvres. — Le Mystère du Vieux Testament, publié par MM. James de Rothschild et Emile Picot, Paris, 1878- 1891; — Le Mystère de la Passion, d'Arnoul Gréban, publié par MM. Gaston Paris et Gaston Raynaud, Paris, 1878; — Les Actes des Apôtres, de Simon et Arnould Gréban, en 62 000 vers; — Les Mystères de sainte Barbe, saint Denis, saint Laurent, saint Louis, etc. ; — Le Mystère du siège d'Orléans, publié par MM. Guessard et Certain, dans la collection des Documents inédits sur l'histoire de France, Paris, 1862.

On trouvera d'ailleurs d'excellentes analyses de tous les Mystères qui nous sont parvenus, manuscrits ou imprimés, dans le second volume de M. Petit de Julleville sur les Mystères.

IX. — Philippe de Commynes [Château de Commynes, 1447; f 1511, château d'Argenton].

1° Les Sources. — Lenglet du Fresnoy, dans son édition des Mémoires, 1747; — MUe Dupont, Notice, en tète de son édition des

nité. Moins heureux encore que l'épopée, le drame ne s'est pas rendu compte qu'avant tout, dans sa nature ou dans son essence, il était action; et, pour ne s'en être pas rendu compte, on l'a vu devenir de procession, exposition d'abord, d'exposition spectacle, et de spectacle étalage forain. Et la poésie lyrique, empêchée dans son essor par les circonstances, n'a pas eu plus tôt ouvert ses ailes qu'elle a dû les replier, emprisonner dans des poèmes d'une impersonnalité convenue la liberté de son inspiration, et se rabattre aux lieux communs de la poésie « courtoise ». C'est ce que l'on exprime d'une manière générale, en disant que le mouvement de la Renaissance, bien loin d'avoir détruit quoi que ce soit, n'a rien interrompu. Si la littérature du Moyen-âge n'était pas morte, elle agonisait depuis deux cents ans ou davantage quand l'esprit de li Pienaissance commença de souffler sur le monde. Et il

Mémoires, Paris, 1840; — Kervyn de Lettenhove, Lettres et négociations de Philippe de Commynes, Bruxelles, 1867, 1874; — Chantelauze, Notice, en tète de son édition des Mémoires, Paris, 1880; — Fierville, Documents inédits sur Philippe de Commynes, Paris, 1881.

2° L'Homme et l'Ecrivain. — Le favori du Téméraire et le conseiller de Louis XL — Ses nombreuses missions et son rôle politique. — Sa disgrâce, 1486. — Il reparaît à la cour, 1492. — Sa retraite, 1498. — Ses tentatives pour rentrer en grâce auprès do Louis XII; — Ses dernières années, 1505-1510; — Et sa mort.

Originalité de Commynes. — Il est lui-même, ce qui le distingue des chroniqueurs ses contemporains ; — lesquels ne sont guère, en français ou en latin, que l'expression de leur temps; — et la voix de l'opinion plutôt que celle de leur pensée. — Son expérience des affaires. — Qualités de ses Mémoires; — ils sont d'un politique; — et aussi d'un psychologue [Cf. Mémoires, IV, 6 ; et VII, 9]. — On peut même dire qu'ils sont par endroits d'un philosophe [Cf. II, 6, par exemple, et V, 18]. — Mais ils ne sont pas d'un peintre [Cf. Froissart] ; — ni d'un historien moraliste; — c'est-àdire capable de tirer des faits une signification qui les dépasse;

est possible, après cela, il est même probable, qu'à défaut de l'esprit de la Renaissance, un autre et nouvel esprit se fût emparé, pour le vivifier, de ce reste d'existence. Mais c'est ce qui n'est point arrivé; et, en attendant, la Renaissance allait nous donner trois choses qui nous avaient jusqu'alors manqué : des modèles d'art, en nous proposant les grands exemples de l'antiquité; l'ambition d'en reproduire, d'en imiter les formes ; et, pour remplir ces formes elles-mêmes, si je puis ainsi parler, de nouveaux moyens, une manière nouvelle d'observer la nature et l'homme.

— C'est ce qui le distingue de son contemporain Machiavel, entre autres traits; — et sans rien dire de son ignorance du latin ou de de la tradition classique. — Ses qualités d'écrivain; — et ce qu'elles retiennent de l'esprit du moyen âge.

3° L'Œuvre, — Ses « négociations » mises à part, l'œuvre de Commynes se réduit à ses Mémoires, qu'il n'a pas eu le temps d'achever et qui s'arrêtent en 1498.

La première édition en a paru en 1524 sous le titre de Chronique de Louis XI; et en 1528, pour la dernière partie, sous le titre de Chronique de Charles VIII.

Les meilleures éditions modernes sont celles de Mlle Dupont, Paris, 1840; — et l'édition Chantelauze, Paris, 1881.

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