XIII. — La Comédie depuis Molière jusqu'à Destouches
1° Les Sources. — [Cf. ci-dessus, article XI] et ajoutez : Petitot : Répertoire du Théâtre français, t. VIII, IX et X. —
pas d'attribuer une part dans cette transformation à ce retour offensif de l'influence espagnole, qui coïncide, entre 1700 et 1714, avec l'avènement d'un petit-fils de Louis XIV au trône de Charles-Quint, ou plutôt qui en est la suite. Mais il faudrait pour cela que le seul homme d'un réel talent qui témoigne de cette influence, — c'est le romancier Le Sage, — ne fût pas aussi le seul a s'être moqué de cette nouvelle préciosité. Il ne l'avait qu'effleurée dans son Diable boiteux, qui parut en 1707. Mais il y revient à deux ou trois reprises dans son Gil B/as, dont la première partie est de 1714; et, avec une hardiesse renouvelée de La Bruyère et de Molière, il y met en scène, sous le nom de la marquise de Chaves, Mme de Lambert
Gherardi, Théâtre italien; — Sainte-Beuve, Regnard, au tome VII des Causeries du lundi; — J.-J. Weiss, Eloge d-e Regnard, 1859, dans ses Essais sur l'histoire de la littérature française; — Gilbert, Regnard, dans la Revue des Deux Mondes, 1859; — Edouard Fournier, Notice, en tète de son édition, Paris, 1874, 1875; — Notice sur Dufresny, en tête de l'édition de ses Œuvres, Paris, 1747; — J. Lemaître, Le théâtre de Dancourt, Paris, 1882.
2° La Transformation de la comédie.
A. Jean-François Regnard [Paris, 1655; f 1709, Grillon].
Ses origines purement parisiennes; — sa vie d'épicurien; — ses voyages et ses aventures. — Une justification inattendue des dénouements de Molière, et la captivité de Regnard en Alger. — Ses débuts au Théâtre ilalien : le Divorce, 1688; l'Homme à bonnes fortunes, 1690; les Chinois, en collaboration avec Dufresny, 1692; — ses comédies de caractères : le Joueur, 1696 ; le Distrait, 1697 ;Démocrite, 1700; — et comment il essaie d'y combiner l'imitation de Molière avec celle de La Bruyère. — Mais son observation manque de profondeur et de force; — pour ne pas dire de conscience; — et manifestement il ne prend au sérieux ni ses sujets ni son art. — C'est pourquoi ses vrais chefs-d'œuvre : — les Folies amoureuses, 1704, et le Légataire universel, 1708, — sont d'un autre genre; — où, dans des intrigues mieux liées, et d'un mouvement plus pressé, — reparaissent les personnages de la comédie italienne; — vêtus
elle-même. Enfin, et bien plus tard, dans son Bachelier de Salamanque, se rappelle-t-on l'ironique éloge qu'il a fait de l'idiome proconchi? « Si vous me demandez ce que c'est que le proconchi, je vous répondrai que c'est une langue qui a ses déclinaisons et ses conjugaisons, et qu'on peut apprendre aussi facilement que la langue latine, plus lacilement même, puisque c'est une langue vivante qu'on peut posséder en peu de temps en conversant avec les Indiens puristes. » C'est un Espagnol qui parle, et il continue : « Au reste elle est harmonieuse et plus chargée de métaphores et de figures outrées que la nôtre même. Qu'un Indien qui se pique de parler bien le proconchi s'avise de vous faire un compliment, il n'y emploiera que
à la moderne française; — et parlant le langage du monde extrêmement libre où fréquente Regnard. — Du style de Regnard, — et s'il mérite l'éloge excessif que l'on en a fait? — Ses qualités réelles de vivacité, de souplesse et d'éclat; — et qu'autant ou plus que les siennes, elles sont les qualités de la langue de son temps;
— celles que l'on retrouve dans le Crispin ou dans le Diable boiteux de Le Sage, 1707 — ou dans les Mémoires de Gramont, 1713.
B. Florent Carton Dancourt [Fontainebleau, 1661 ; f 1725, Courcelles en Berry].
L'élève préféré du père de La Rue; — ses exploits de jeunesse;
— il enlève la fille du comédien la Thorillière; — se fait comédien pour elle; — débute comme acteur en 1685; — et comme auteur dramatique en 1686, par sa comédie des Fonds perdus. — Elle est suivie du Chevalier à la mode, 1687 ; — de la Femme d'intrigues, 1692; — des Bourgeoises à la mode, 1692; — et si l'on rapproche de ces pièces, qui sont toutes en prose, — des pièces de moindre importance, telles que la Maison de campagne, 1688; — la Parisienne, 1691; — la Gazette, l'Impromptu de garnison, 1692; — on voit poindre une comédie nouvelle; — plus attentive à « l'actualité » ; — plus voisine des mœurs contemporaines; — moins satirique et plus « plaisante » que la comédie de Molière. — C'est la comédie de mœurs.
De la comédie de mœurs dans le théâtre de Dancourt; — et ce
des pensées bizarres, singulières, et des expressions recherchées. C'est un style obscur, enflé, un verbiage brillant, un pompeux galimatias, mais c'est ce qui en fait l'excellence. C'est le ton de l'Académie de Petapa. » Seulement, comme autrefois celles de La Bruyère et de Molière, les plaisanteries du bon romancier font long feu. Le Sage a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et il a fait de bonnes humanités, dont il aime à faire un peu parade. Oserai-je dire qu'il n'est pas très intelligent? et qu'il a peu de monde? Les raisons de la transformation qui s'opère lui échappent, et, n'y entendant rien, il s'en moque, ce qui est éminemment français. Mais de plus avisés que lui s'y rendent au contraire atten-
qu'elle conserve encore de la tradition de Molière. — Les sujets consacrés et d'ailleurs plus ou moins réels : le tuteur berné [Cf. le Tuteur, 1695; — les Enfants de Paris, 1699; — les Trois Cousines, 1700; — Madame Arlus, 1708] — et le fourbe démasqué : [Cf. le Chevalier à la mode, 1687; — l'Eté des coquettes, 1690; — la Femme d'intrigues, 1692; — les Agioteurs, 1710]. — Mais, dans cette ressemblance générale, des traits nouveaux se distinguent. — C'est toute une catégorie sociale que Dancourt met en scène, — et c'est ce qu'indique le pluriel de ses titres [les Enfants de Paris, les Bourgeoises à la mode, les Agioteurs]. — Plusieurs personnages, désormais, sont chargés d'exprimer ce qu'un seul représentait jusqu'alors; — et de là, la dispersion de la satire, qui devient plus superficielle; — mais, en revanche, de là aussi son caractère d'actualité [Cf. la Foire de Bezons, 1695; — le Moulin de Javelle, 1696; — la Loterie, 1697; — le Mari retrouvé, 1698]. — Subordination du choix du sujet au fait divers anecdotique; — et de la qualité de la plaisanterie aux exigences de la mode.
Valeur « documentaire » de la comédie de Dancourt; — et, à ce propos, d'un paradoxe d'Eugène Scribe [Discours de réception] sur l'indépendance du théâtre par rapport aux mœurs. — Les types de la comédie de Dancourt. — Les gens d'argent [Cf. la Femme d'intrigues, 1692. ou les Agioteurs, 1710]. — Le demi-monde ou le monde interlope [Cf. le Chevalier à la mode, 1687; — les Bour geoises à la mode, 1692 ; — la Femme d'intrigues, 1692]. — Conipa-
tifs, et bien que ne voyant pas, ou voyant mal ce qui sortira de là, deux ou trois avantages de la transformation les frappent, et ils réservent leur jugement.
S'ils voulaient répondre au romancier, ils l'accuseraient d'abord d'ingratitude, et sans insister sur les réminiscences classiques dont il charge lui-même son style, et qui ne laissent pas d'en ralentir quelquefois la rapidité, ils lui feraient observer que cette transformation, dont il plaisante, il en profite le premier. Du mode proprement oratoire la prose française de cette fin de siècle évolue vers le mode narratif. Cinquante ou soixante ans s'écouleront maintenant avant que nous rencontrions dans l'histoire de notre littérature une page vraiment élo-
raison du théâtre de Dancourt et du roman de Le Sage. — Les commencements de l'art réaliste; — et en quoi il diffère de l'art naturaliste. — Les dernières pièces de Dancourt : Sancho Pança, 1713; le Vert galant, 1714; — le Prix de l'arquebuse, 1717 ; — la Déroute du Pharaon, 1718. — Ce qui lui a manqué pour laisser une trace plus profonde dans l'histoire du théâtre français.