VII. — André-Marie de Chénier [Constantinople
f Paris, 1794].
1° Les Sources. — H. de Latouche, Notice, en tète de l'édition de 1819; — Sainte-Beuve, Mathurin Régnier et André Chénier, 1829, dans son Tableau de la poésie française au XVIe siècle; Portraits littéraires, 1839, t. I; Portraits contemporains, 1844, t. V; Causeries du lundi, 1851, t. IV; et Nouveaux lundis, t. III, 1862. — A. Michiels, Histoire des Idées littéraires au XIXe siècle, 1843;
— Becq de Fouquières, Notices, en tète de son édition des Œuvres, in-8°, 1862; et Documents nouveaux, Paris, 1875. — G.-L. de Chénier, Notices et Notes de son édition des Œuvres, Paris, 1874; — Caro, La fin du xvnr5 siècle, t. II, 1880; — Anatole France, La vie littéraire, t. I, 1888, et t. II, 1890; — Ém. Faguet, XVIIIe siècle;
— J. Haraszti, La poésie d'André Chénier, traduit du hongrois par l'auteur, Paris, 1892; — L. Bertrand, La fin du classicisme et le retour à l'antique, Paris, 1897.
2° Le Poète; — et que, hien que son œuvre n'ait paru qu'après sa mort, — c'est pourtant le lieu d'en parler; si beaucoup de ses contemporains l'ont en partie connue; — ou imitée même, comme Millevoye; — et si les traits essentiels en sont caractéristiques d'une renaissance du classicisme, — dont l'Histoire de
positions démantelées, l'esprit classique se ramasse et se concentre pour livrer un dernier combat. Il essaie le peu de forces qui lui restent encore contre « l'anglomanie », dont « les progrès effrayants » lui semblent également menacer « la galanterie des Français, leur esprit de société, leur goût pour la toilette », — et leur littérature. Voltaire écrit : « Quelques Français transportent chez nous une image de la divinité de Shakespeare, comme quelques autres imitateurs ont érigé depuis peu à Paris un Vauxhall, et comme d'autres se sont signalés en appelant les aloyaux des roaslbeef... La cour de Louis XIV avait autrefois poli celle de Charles II, aujourd'hui Londres nous tire de la barbarie. » La Harpe lui fait écho dans sa Correspondance littéraire. Les traductions du grec et du latin abondent, s'opposent à celles de Shake-
l'art, de Caylus; — la peinture de David; — et le Voyage du jeune Anacharsis de l'abbé Barthélémy subsistent comme autant de témoins. — Rien de plus faux en conséquence que de voir dans André Chénier un « précurseur du romantisme » ; — et au contraire la juste idée que nous devons nous former de lui, — ce n'est pas seulement celle d'un Boileau ou d'un Malherbe inspirés; — mais d'un Ronsard [Cf. cependant E. Bourciez, Les Mœurs et la Société polie à la cour de Henri II, Livre II, Paris, 1886]; — qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon; — Buffon surtout peut-être; — et plus moderne enfin de deux siècles entiers que l'ancien.
Les Elégies de Chénier [Cf. H. Potez, l'Elégie en France depuis Parny jusqu'à Lamartine, Paris, 1898], — et qu'elles sont bien de leur temps, pour la phraséologie dont l'idée s'y enveloppe; — pour la manière dont elles sont placées sous l'invocation des Lycoris, des Camille et des Fanny; — pour le caractère impersonnel ou objectif que le poète s'est efforcé d'y observer; — pour la sensualité qu'elles respirent; — et enfin pour une espèce d'amoureuse férocité, — qui trahit le voisinage des Liaisons dangereuses. Les Elégies de Chénier sont d'un plus grand poète que celles du chevalier de Parny, mais elles sont bien de la même famille; — et d'un tour, à la vérité plus latin et plus grec; — mais cependant
speare cl d'Ossian. Les Gèorgiques de l'abbé Delille, en 1769, avaient fait événement, et Voltaire les avait déclarées, — avec les Saisons de Saint-Lambert, il est vrai, et après Y Art poétique, — « le meilleur poème qui eût honoré la France ». De 1770 à 1789, il paraît quatre traductions, deux en vers et deux en prose, de Y Iliade et de Y Odyssée. L'archéologie même et l'érudition, que le Discours préliminaire de V Encyclopédie condamnait naguère si dédaigneusement, redeviennent à la mode. Un jeune écrivain, dans les notes qu'il griffonne aux marges de son exemplaire de Malherbe, décide que, « même quand nous traçons des tableaux et des caractères modernes, c'est d'Homère, de Virgile, de Plutarque, de Tacite, de Sophocle, d'Eschyle qu'il nous faut apprendre a les peindre ». Il écrira bientôt en vers :
marquées aux mêmes signes; — quand encore on n'y retrouve pas des traits de P. J. [Gentil] Bernard; — et de l'abbé Delille :
Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés Sous le liège tenace encore emprisonnés?
Les fragments de l'Hermès; — et qu'il n'est pas malaisé d'y reconnaître les mêmes caractères, — et d'en signaler d'autres qui sont également du xvme siècle. — Tout imprégné des idées de Buflon, André Chénier s'y fût montré l'interprète enthousiaste de la philosophie de son temps; — et déjà le. poète de la « concurrence vitale ». — Il y eût expliqué, comme Voltaire et comme Condorcet, l'origine des religions; — en les accusant de la plupart des maux qui ont désolé l'humanité; — et en reprochant aux « prêtres » de les avoir exploitées. — Enfin, dans son troisième chant, disciple de Condillac, — il eût développé la doctrine de la « sensation transformée .> ; — proclamé d'ailleurs la tendance invincible de l'homme « à la vertu et à la vérité » ; — et terminé par un hymne à la « science » [Cf. Condorcet, dans son Esquisse des progrès de l'Esprit humain]. — C'est la pure philosophie des Encyclopcklistes ; — et sans doute Chénier l'eût développée autrement que son ami Le Brun ; — mais il n'y en a pas de plus éloignée
De ce cortège de la Grèce Suivez les banquets séducteurs; Mais fuyez la pesante ivresse De ce faux et bruyant Permesse Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs !
Boileau lui-même eût-il pu mieux dire?
Sera-t-on peut-être surpris qu'eu témoignage de cette renaissance de l'esprit classique nous rappelions ici l'auteur du Barbier de Sèville et du Mariage de Figaro? En effet, c'est à peine un homme de lettres que Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais ; c'est un homme d'affaires, de quelles affaires, souvent, ou même à l'ordinaire! et certes, si quelqu'un n'a pas beaucoup pratiqué les anciens, c'est bien lui. On ne les rencontre pas dans les sociétés qu'il fréquente. Mais il n'en est que plus intéressant, et surtout son exemple plus significatif. Car aussi longnon seulement de celle des prochains romantiques; — mais de celle même de Rousseau.
Les Idylles d'André Chénier; — et que ce n'est pas sans doute l'inspiration de YOaristys, ou celle du Jeune malade, — qui diffère de l'inspiration de l'Hermès ou des Elégies; — telle du moins qu'elle vient d'être définie. — Mais, comme André Chénier remonte directement aux sources grecques ; — et qu'il a le sens profond de l'alexandrinisme ; — sinon de la haute antiquité, sophocléenne, pindarique, homérique; — il y retrempe le vers inconsistant et décoloré qui est autour de lui celui de ses émules; — sans qu'il y ait rien là de contradictoire aux idées de son temps. — Ou plutôt, et semblable en tout le reste à ses contemporains, — il ne s'en distingue que par une intelligence plus subtile de ce classicisme dont ils ont perdu le sens; — et pour avoir en lui réconcilié cette admiration de leur temps, — et ce sentiment de l'art qu'exprime le vers devenu proverbial :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Qu'aussi bien les doctrines de Chénier sont entièrement conformes au caractère de son œuvre, comme le prouvent — ses protestations contre « l'anglomanie » :
LA DÉFOlîMATION DE L'IDEAL CLASSIQUE 371
temps qu'il a suivi les traces de Diderot et de Sedaine, dans son Eugénie, dont il a placé la scène en Angleterre, 1767, et dans ses Deux amis, 1770, il n'a fait que de médiocre besogne. Mais voici qu'en revanche, après ces
Mémoires dont la verve excite la jalousie de Voltaire ;
et auxquels, pour être classiques, il ne manque en vérité que d'être de bon goût, et surtout de bon ton, — il s'avise de reprendre, lui troisième, le sujet des Folies amoureuses et de VÉcole des femmes, le tuteur de l'ancienne comédie, dupé par l'éternelle ingénue; il l'encadre dans le décor espagnol, celui du roman de Le Sage, du théâtre de Scarron, et en l'écoutant on songe à Gil Blas : c'est le Barbier de Séville, 1775. Il récidive en 1783 : c'est le Mariage de Figaro. Et que son Figaro soit lui-même, Pierre-Augustin, dépeint au vif, avec son absence entière
Les poètes anglais
Tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages Enflés comme la mer qui blanchit leurs rivages, Et sombres et pesants ;
et bien mieux encore la quatrième de ses Ê pitre s a Le Brun- — ou encore son Poème de l'Invention; - dout il faut dire que' les leçons sont exactement celles de Boileau; — mais d'un Boileau « plus libre »; et surtout plus instruit; — qui s'intéresserait à plus de choses, — et peut-être aussi d'un Boileau moins bourgeois. — Comparaison à cet égard du Poème de l'Invention avec lArt poétique; — et avec la Défense et Illustration de la Langue française [Cf. notamment vers 299-390]. — Bien loin de voir en Chenier le « premier des romantiques », il faut donc reconnaître en lui le « dernier des classiques » ; — et s'il eût vécu, la direction de la littérature n'en eût peut-être pas été tout à fait modifiée; — parce que la pente était d'ailleurs trop forte; — mais c'est assurément en lui que les disciples et les imitateurs littéraires de Housseau eussent trouvé leur plus redoutable adversaire.
3° Les Œuvres. — Les OEuvres d'André Chénier se composent : 1° de ses Poésies, formant trois groupes principaux : Idylles Élégies, Poèmes ou fragments de Poèmes, et dont on doit consulter
de scrupules et son fonds de gaieté, ou qu'on y veuille voir un « précurseur de la Révolution », ce qu'il est de plus et avant tout, c'est Frontin, c'est Crispin, c'est Scapin, c'est le valet de l'ancienne comédie, c'en est le dernier et le plus amusant. N'est-ce pas comme si nous disions qu'aussitôt qu'il a repris les traces de Regnard et de Molière, ou plutôt de la tradition, Beaumarchais a trouvé le succès qu'il avait en vain demandé h l'imitation de Sedaine et de Diderot? Et qu'y a-t-il de plus caractéristique du mouvement dont nous essayons de préciser la nature? Laissant toujours à part les derniers pamphlets de Voltaire et les derniers volumes de Y Histoire naturelle de Buffon qui sont des « suites », on ne trouve, en dix ans, de 1775 à 1785, que deux « nouveautés » qui survivent, et ce sont deux comédies, qui peuvent d'ailleurs
au moins quatre éditions : l'édition H. de Latouche, Paris, 1819, l'édition Becq de Fouquières, Paris, 1862, Charpentier; — l'édition G. de Chénier, Paris, 1874, Lemerre ; — et la dernière édition de Becq de Fouquières, Paris, 1888, Charpentier; — 2° de ses Œuvres en prose, qui toutes ou presque toutes ont trait à la politique ; — 3° d'un Commentaire sur Malherbe, assez peu étendu, mais extrêmement important; et qui a paru pour la première fois en 1842, Paris, Charpentier, dans l'édition usuelle des OEuvres de Malherbe.
VIII. — Georges-Louis Leclerc de Buffon [Montbard, 1707; f 1788, Paris].
1° Les Sources. — Grimm, Correspondance littéraire; — Hérault de Séchelles, Voyage à Montbard , Paris, 1785; — Vicq d'Azyr, Discours de réception, 1788; — Condorcet, Éloge de M. le comte de Buffon, dans la collection des OEuvres de Condorcet, t. III; — Cuvier, Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles, Paris, 1810; — Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon, Paris, 1844; et Des Manuscrits de Buffon, 1859.
Correspondance inédite de Buffon , recueillie et annotée par Henri Nadault de Buffon, Paris, 1860.
Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IV, 1851, X, 1854, et XIV, 1860; — Emile Montégut, Souvenirs de Bourgogne, 1874,
avoir toutes les autres qualités ou défauts que l'on voudra, mais dont l'inspiration est « classique ».
Vers le même temps, et moins heureuse en ce sens qu'elle ne nous a rien laissé, je ne dis pas qui soit comparable au Barbie?^ de Sèville ou au Mariage de Figaro, mais dont on soutienne aujourd'hui la lecture, il semble que, comme la comédie, la tragédie retourne à ses premières origines. Après avoir fait le tour du monde, cherché des sujets au Mexique, au Pérou, en Chine, au Malabar, jusqu'en Nouvelle-Zélande, et exploré dans toutes les directions, pour en tirer du nouveau, l'histoire nationale, elle finit par en revenir aux Grecs et aux Romains, avec ses Coriolan, ses Virginie, ses Hypermnestre et ses Philoctète. On reconnaît que la « simplicité des anciens peut encore instruire notre luxe, car ce mot convient assez, dit La- Palis;— F. Hémon, Éloge de Bu ff on, Paris, 1878, — N. Michaut, Éloge de Buffon, Paris, 1878; — O. d'Haussonville, le Salon de Mme Necker, Paris, 1882; — Emile Faguet, XVIIIe siècle, Paris, 1890; — De Lanessan, Introduction en tête d'une nouvelle édition des OEmres de Buffon, 1884; — Edm. Perrier, La Philosophie zoologique avant Darwin, Paris, 1884.
2° Le Savant et le Philosophe :
A. La Jeunesse de Buffon. — Son origine et son éducation. — Le « milieu » dijonnais dans la première moitié du xvme siècle [Cf. Th. Foisset, le Président de Brosses, 1842; et Em. de Broglie, les Portefeuilles du Président Bouhier, 1896]. — Le duel d'Angers, — et la liaison de Buffon avec le duc de Kingston [Cf. Desnoiresterres, Epicuriens et Lettrés au xvme siècle, 1879]. — Voyages de Buffon, 1730-1732 [Cf. sa Correspondance]. — Son premier Mémoire à l'Académie des sciences; — sa nomination d'adjoint dans la section de mécanique; — et sa traduction delà Statique des Végétaux de Haies, 1735. — Sa nomination d' « Intendant du Jardin du Roi », 1739. — Il se tourne tout entier du côté de l'histoire naturelle; — où il apporte, avec la liberté d'esprit et l'étendue de curiosité d'un homme de son temps, — l'équilibre de son tempérament bourguignon; — qui n'est pas sans quelques analogies avec celui de Bossuet; — son génie d'assimilation; — l'ampleur
Harpe, h nos tragédies que nous avons quelquefois un peu trop ornées ». On s'avise que « notre orgueilleuse délicatesse, à force de vouloir tout ennoblir, peut nous faire méconnaître le charme de la nature primitive ». Et on conclut que sans cloute « il ne faut pas imiter les Grecs en tout, mais dès qu'il s'agit de l'expression des sentiments naturels, rien n'est plus pur que le modèle qu'ils nous offrent dans leurs bons ouvrages » [Cf. Laharpe, Cours de littérature, partie I, livre I, chap. 5]. Mieux encore! on dirait que la tragédie reflue vers sa source, pour s'y retremper ; et rien ne ressemble davantage à sa lutte contre le mélodrame des Diderot, des Mercier, ou bientôt des Guilbert de Pixérécourt, que la lutte autrefois soutenue par la tragédie cornélienne contre la tragi-comédie des Rotrou, des Mairet, des Hardy. Les hommes de la Révo-
de son imagination; — et la noblesse de son style. — Les trois premiers volumes de l'Histoire naturelle.
Du style de Buffon ; — s'il mérite la vivacité des critiques que l'on en a faites ; — et des plaisanteries d'un goût douteux que l'on en fait encore; — pour quelques phrases un peu pompeuses;
— ou quelques touches un peu brillantes? — Les collaborateurs de Buffon : Daubenton, Bexon, Guéneau de Montbeillard; — et comment il les corrige [Cf. Flourens, Manuscrits de Buffon], — On lui a reproché d'autre part [Cf. Ém. Monlégut, Souvenirs de Bourgogne], — sa froideur en présence de quelques-unes des grandes scènes qu'il a décrites ou imaginées; — et on pourrait être tenté de dire que ces critiques se compensent ou s'annulent.
— Mais il est plus vrai de dire qu'elles se concilient; — et que le style de Buffon, parce qu'il est naturellement ample, — et qu'il s'égale sans effort aux plus grands sujets, semble être un peu au-dessous de ce que nous en attendions dans ces sujets; — ce qui est une raison pour que dans les moindres, — et notamment dans les descriptions, — nous le trouvions trop majestueux; — et supérieur en quelque sorte à la dignité de son objet. — Il s'anime d'ailleurs quand il le faut ; — et, pour ne rien dire de ses qualités de nombre, d'exactitude et de couleur, — il a plus d'une fois atteint jusqu'au lyrisme [Cf. \Histoire naturelle de l'homme]; —
lution, après cela, feront un pas de plus en arrière, et on le sait, ce n'est pas les Romains de Balzac ou de Corneille qu'ils croiront ressusciter dans la vie publique, ce seront les Grecs et les Romains de Plutarque, — ou d'Amyot.
Cependant un autre écrivain, un poète, et le seul en son temps qui ait eu le sentiment de l'art, remonte plus haut encore, jusqu'aux origines du classicisme; et c'est vraiment Ronsard qui revit dans André Chénier. On aimerait parler longuement et à loisir d'André Chénier. Mais son œuvre est posthume, et nous ne pouvons l'envisager ici que comme représentative de l'état des esprits, ou de quelques esprits de son temps. Au moins pouvons-nous dire que, comme Ronsard, il a été tout latin et tout grec; et comme Ronsard, mais avec une conscience plus claire des raisons de son choix, c'est aux erotiques latins, c'est aux
et plus d'une fois au ton de l'épopée [Cf. les Epoques de la nature]. B. Les Époques de la pensée de Buffon. — Du goût de Buffon pour les hypothèses; — et comment ce goût, en se combinant avec les exigences de l'observation de la nature, — et les acquisitions successives de l'étude, — semble avoir mis quelque confusion dans les idées de Buffon. — De 1748 à 1759 il fait la guerre aux « classifications »; — qu'il sent bien qui sont artificielles; — sans fondement dans la nature; — comme n'étant alors que purement mnémotechniques; — et qu'il juge de plus dangereuses, — comme risquant de ravir à l'homme la royauté de la terre [Cf. t. I, édition de l'Imprimerie royale, p. 4, et t. IV, p. 433]. — De la l'ordre qu'il suit dans la distribution de sa matière; — passant des animaux « domestiques » aux animaux « sauvages » ; — et des animaux « sauvages » aux animaux « carnassiers » ; — ou encore de l'Europe au reste de l'ancien continent; — et de l'ancien continent au nouveau; — ce qui revient à subordonner l'évolution entière de la nature à la formation de l'homme; — et au développement de la civilisation. — Mais de 1757 à 1764, en étudiant les animaux du nouveau monde, — et en fondant, chemin faisant, la géographie zoologique, — il s'aperçoit que les animaux du nouveau monde ne sont pas les mêmes que ceux de l'ancien; — que, s'ils ue sont pas les mêmes, ils sont cependant analogues; — et qu'ils
poètes d'Alexandrie que son industrieuse imitation est allée. Comme Ronsard, il a cru que toute beauté, toute perfection était « enclose » dans les chefs-d'œuvre des anciens, et par suite, comme Ronsard, il a donc cru que toute invention, tout génie même ne consistait qu'à vêtir sa pensée de ces formes immortelles.
Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.
Païen comme Ronsard, aussi profondément païen dans ses Idylles que l'auteur des Hymnes et des Sonnets à Cassandre, c'est comme lui, Ronsard, qu'il a aimé, qu'il a senti, qu'il a conçu la nature. Sensuel et voluptueux comme Ronsard, sa mélancolie, comme celle de Ronsard, n'a guère été que celle des grands épicuriens. Et pourquoi ne diraiton pas qu'il a été plus Ronsard que Ronsard, s'il représente de plus que Ronsard la réaction contre Malherbe et la
sont enfin généralement plus petits. — Il ne voit alors de moyen de l'expliquer que de recourir à l'influence du climat, de la nourriture, de la concurrence des espèces entre elles; — et d'attribuer à la nature une plasticité plus grande qu'il n'avait fait jusqu'alors. — C'est le moment où ses idées ressemblent le plus à ce que seront un jour celles de Darwin; — et quoique d'ailleurs il persiste toujours à faire de l'homme un être à part dans la nature [Cf. sa nomenclature des singes]. — Enfin de 1764 à 1787 de nouvelles idées lui viennent encore; — qu'il oppose à celles de Rousseau [Cf. t. VI et VII]. — H domine maintenant de plus haut sa matière. — Les vues nouvelles abondent dans son œuvre. — Il écrit les Époques de la nature; — et à mesure qu'il est plus convaincu de la petitesse de l'homme dans la nature ; — de 1 humilité de notre coudition; — et de la généralité des lois qui nous gouvernent, — on dirait qu'il sent davantage le prix de la société; — ce qui le remet d'accord avec les idées générales de ses contemporains; — et avec cette religion de l'humanité dont ils sont maintenant tous imbus.
C. L'Influence de Bu/fon. — C'est le moment d'examiner les enseignements qu'il leur a donnés; — et d'abord, au point de vue purement littéraire, si son Discours sur le style, — qui n'est
LA DÉFORMATION DE l'iDEAL CLASSIQUE 377
protestation du lyrisme contre l'éloquence? Et c'est pourquoi, si le classicisme eût pu être sauvé, il l'eût sans doute été par le fils de la Grecque. Mais quoi! le classicisme pouvait-il être sauvé?
Nous ne le croyons pas, et pour plus d'une raison, dont la première est celle-ci, qu'il avait vécu cent cinquante ans. Rien d'humain n'est éternel, et quelque effort qu'il fasse pour fixer son objet sous l'aspect de l'éternité, tout idéal d'art participe de la caducité de l'espèce. En second lieu, si le classicisme — on l'a vu, ou du moins nous avons essayé de le faire voir — ne s'était déterminé dans sa forme que pour des raisons sociales autant que littéraires, il était inévitable qu'il mourût de l'exagération de son propre principe, ou, en d'autres termes, qu'il suivît la fortune de la société dont il avait été l'expression. C'est à peu près ainsi que le génie des grands maî-
que son Discours de réception à l'Académie française, — a vraiment la portée qu'on lui attribue quelquefois? — Qu'en tout cas il y en a deux phrases que l'on interprète mal, et presque à contresens : « Le style est l'homme même » ; — par où Buffon a voulu dire que les idées étant à tout le monde, — l'expression est le seul moyen que nous ayons de nous les approprier; — et la phrase où il recommande à l'écrivain de n'user que des « termes les plus généraux ». — Les termes les plus généraux ne sont pas du tout en effet les termes vagues ou abstraits, mais les termes « non techniques » ; — et de dire, avec Buffon, que la manière d'écrire est ce qu'il y a de plus personnel à tout écrivain, — ce n'est pas du tout dire que l'écrivain soit tout entier dans son style. — Il y a des écrivains dont le caractère a différé de celui de leur style; — et nous en avons cité plus d'un exemple.
Aussi bien sont-ce surtout les idées de Buffon qui ont agi sur les contemporains, — ou, pour mieux dire, les conséquences de ses idées; — si nul n'a fait plus ou autant que lui, — pour nous pénétrer du sentiment de la petitesse de notre planète, — et de celui de l'infinité du monde; — d'où ne pouvaient manquer de résulter la ruine du fondement même de l'humanisme, — en tant qu'il était lié à la supposition qui faisait de l'homme le chef-d'œuvre
très de la peinture italienne n'avait pu préserver leur art d'aboutir à la rhétorique des Carrache, et, dans un monde tout nouveau, le naturalisme hollandais de succéder à leur humanisme. Et si enfin le classicisme français, dans ses chefs-d'œuvre, n'avait été, pour ainsi parler, qu'une projection de l'esprit français sur le plan de la littérature générale, on ne conçoit pas comment il eût pu éviter d'être refoulé dans ses propres frontières par le progrès même de cette littérature, et ainsi de mourir de son propre triomphe. Idéal commun de l'Europe entière pendant cent cinquante ans, le classicisme ne pouvait durer qu'autant que cette Europe elle-même; mais cette Europe venant à se défaire, il ne se pouvait pas que le classicisme ne se déformât, ne se désorganisât, et ne disparût finalement avec elle.
Rendons-nous-en bien compte en effet : il y avait
de la nature; — et de la terre le centre du monde. — Une autre conséquence de la diffusion des idées de Buffon; — presque plus importante; — comme tendant au renouvellement de la méthode; — a été de substituer les sciences naturelles comme type de la science aux sciences mathématiques; — c'est-à-dire les résultats de l'expérience et de l'observation à ceux du calcul ou de la méditation; — et par là de susciter; — avec une curiosité nouvelle, qu'on pourrait appeler la curiosité biologique; — une manière nouvelle de penser; — dont les effets ne sont pas encore épuisés [Cf. Ernest Hseckel, Histoire de la création naturelle, trad. française, Paris, 1874].
3° Les Œuvres. — On a eu le tort, dans toutes les éditions de Buffon, y compris la première [Paris, 1749-1804], de vouloir remplir le titre qu'il avait choisi lui-même pour son grand ouvrage; et ainsi de confondre son œuvre avec celle de ses continuateurs, pour en former un Cours complet d Histoire naturelle. Il importe donc ici d'opérer la séparation et de n'attribuer à Buffon que sa part dans les 127 volumes de l'édition Sonnini, 1798-1807; — ou dans les 90 volumes de l'édition donnée de 1752 à 1805; — ou dans les 44 volumes in-4° de la première. Elle comprend :
La Théorie de la terre; l'Histoire de l'homme et l'Histoire des
quelque chose de contradictoire dans le rêve d'André Chénier. Sur des « pensers nouveaux » on ne fait pas de « vers antiques », et lui-même en est la preuve, s'il y a certes des « vers antiques » dans le Mendiant ou dans YOaristys, mais où y sont les « pensers nouveaux »? Pareillement, on ne prend pas non plus la tragédie de Corneille ou de Racine pour modèle quand on a cessé de sentir ou de penser comme eux. On ne leur dérobe point le secret de leur forme en leur abandonnant le fond de leurs idées. C'a été la grande erreur de ceux qu'on pourrait appeler les néo-classiques ou les pseudo-classiques du temps de la Révolution, — Marie-Joseph Chénier, Gabriel Legouvé, Népomucène Lemercier, combien d'autres encore, — qui n'ont pas, certes, manqué de talents ni d'idées, et dont les rapsodies ne le cèdent cependant, pour la médiocrité de la forme ou la misérable
quadrupèdes, 15 vol. in-4°, en collaboration avec Daubenton pour la partie anatomique, 1749-1767.
L' Histoire des oiseaux, 9 vol. in-4°, en collaboration avec l'abbé Bexon et Guéneau de Montbeillard, 1770-1783.
Les Epoques de la nature, 1778.
L'Histoire des minéraux, 5 vol. in-4°, en collaboration avec André Thouin, 1783-1788.
Enfin sept volumes de Suppléments publiés, les deux premiers en 1774-1775, — le troisième en 1776, — le quatrième en 1777, — et les trois derniers en 1782-1789. — La meilleure édition est celle de M. de Lanessan, Paris, 1884, Le Vasseur.
IX. — Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet [Ribemont, 1743; f 1794, Bourg-la-Reine].
1° Les Sources. — Papiers de Condorcet, à la bibliothèque de l'Institut; — F. Arago, Biographie de Condorcet, en tête de son édition des OEuvres, Paris, 1847-1849;— Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. III, 1859; — Charma, Condorcet, sa vie et ses œuvres, 1863; — Ch. Henry, Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, Paris, 1883; — M. Gillet, l'Utopie de Condorcet, Paris, 1883; — F. Picavet, Les Idéologues, Paris, 1891; — D' Robinet,
pauvreté du fond, qu'à l'éloquence verbeuse des Robespierre et des Saint-Just. Ils ont fait seulement moins de mal. Et qu'on ne dise pas que les lettres « se taisent » parmi les discordes civiles! Ni le théâtre, ni la librairie n'ont chômé durant la tourmente révolutionnaire, ni sans doute la tribune. Mais, avec une méconnaissance entière de la diversité des temps et des conditions de la parole ou de la littérature, on a considéré que l'on pouvait encore emprunter des formes aux générations dont on ne partageait plus les idées, et que les maîtres qui n'étaient plus des « maîtres a penser » pouvaient encore servir de « maîtres à écrire ». Et c'est pourquoi, tandis que le classicisme achevait lentement de périr, si l'on cherche quels hommes, en cette fin de siècle, continuent d'agir sur l'opinion, nous en trouvons jusqu'à trois qui n'ont entre eux que ce trait de commun d'avoir rompu résolument
Condorcet, sa vie et son œuvre, Paris, 1895; — Guillois, Madame de Condorcet, Paris, 1896.
2° Le Philosophe; — et que peut-être ne l'a-t-on pas encore impartialement jugé; — si de tous les encyclopédistes, — et même de tous les Girondins, avec lesquels il fut proscrit, — Condorcet est presque le seul qui n'ait pas profité d'une espèce d'amnislie qu'on accorde : — aux premiers, pour les « persécutions » dout ils n'ont pas d'ailleurs été l'objet [Cf., ci-dessus, les articles relatifs à l'entreprise de Y Encyclopédie] ; — et aux seconds pour n'avoir pas eu le temps de se montrer tels qu'ils étaient [Cf. Edmond Biré, la Légende des Girondins]. — Si l'explication ne s'en trouverait pas dans ce fait que le « marquis de Condorcet » a été infidèle à ses origines? — que sa mémoire a été mal gardée, et mal soutenue par l'aimable femme qui portait son nom [Cf. Guillois, Madame de Condorcet]? — et aussi qu'avec des parties de talent, il en a eu de sottise? — On n'a jamais en effet joint ensemble plus de fanatisme et plus de crédulité; — de naïveté même; — et masqué naturellement, sous plus de science et d'intelligence, moins de réelle originalité. — Qu'après cela, pour ne rien dire de ses travaux scientifiques proprement dits, — son édition des Pensées et son Éloge de Pascal, 1776, ainsi que sa grande édition
avec le passé : ce sont Condorcet, Buffon, et Bernardin de Saint-Pierre.
On a dit de Condorcet « qu'il était le produit supérieur de la civilisation du xvme siècle » et, sans doute, c'est bien en lui que se résume le meilleur et le pire à la fois de la doctrine encyclopédique. On pourrait encore l'appeler, si ces deux mots ne hurlaient pas d'être, comme on dit, accouplés ensemble, un Fontenelle fanatisé. Disciple de Voltaire et ami très particulier de Turgot, membre de l'Académie française et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, je ne crois pas que ses travaux scientifiques témoignent de beaucoup d'originalité ni d'érudition, et on ne l'a jamais pris pour un grand écrivain. Nous n'en vivons pas moins encore de lui, si c'est lui qui a vraiment organisé notre système d'éducation dans ses Mémoires sur l'instruction publique, dont on n'a,
de Voltaire, — dite édition de Kehl, et dont Beaumarchais était l'entrepreneur, — sont deux des témoignages les plus intéressants qu'il y ait de l'état des esprits à la veille de la Révolution française; — et que, de ce seul fait, Condorcet en tire une valeur « représentative » considérable. — Que, d'autre part, son action se continue toujours parmi nous; — s'il a été le véritable organisateur ou inspirateur de notre système d'instruction publique; — et qu'à cet égard, pour mesurer la valeur de ses idées, il suffit de les comparer à celles de son ami Cabanis, par exemple. — C'est l'esprit de Condorcet qui règne encore dans nos programmes d'études. — Enfin, son Esquisse d'une histoire des progrès de l'esprit humain; — qui fait honneur à son courage et à la force, ou plutôt à la sérénité de son caractère; — s'il l'a rédigée, comme l'on dit « sous le couteau de la guillotine » ; — demeure une œuvre capitale dans l'histoire de l'esprit moderne, — non seulement français, mais européen; — pour la précision de contour, l'étendue de diffusion, et la vigueur d'impulsion, — qu'elle a donnée à l'idée même de Progrès.
3° Les Œuvres. — Si nous négligeons les OEuvres scientifiques de Condorcet, ses OEuvres économiques, et ses OEuvres politiques, lesquelles, en raison d'une originalité de fond et d'un mérite de
pour en sentir toute la supériorité, qu'à faire la comparaison avec ceux de son ami Cabanis, par exemple ; et puis, il est l'auteur de ce livre fameux : Y Esquisse d'une histoire des progrès de l'esprit humain, qui n'est peut-être pas l'expression la plus éloquente que l'on ait donnée de l'idée de progrès, mais qui en est l'une des plus persuasives. Les contemporains ne s'y sont pas mépris, et la Convention nationale a bien su ce qu'elle faisait quand le 13 germinal an III [2 avril 1795] elle en a décrété, sur le rapport du « sage » Daunou, l'impression par ordre, et la distribution « dans toute l'étendue de la République ». Et en effet quand on prend, comme Condorcet, le progrès scientifique pour mesure du progrès, qui ne serait frappé de tout ce que nous savons aujourd'hui et qu'on ne savait pas autrefois? L' Esquisse de Condorcet a fondé la religion de la science, et transmis ainsi jusqu'à nous, sous
forme qui leur manquent absolument, ne sauraient être considérées comme appartenant à l'histoire de la littérature, nous n'avons à retenir de lui que :
1° Ses Eloges académiques, parmi lesquels il y en a de très intéressants ;
2° Son Eloge de Biaise Pascal; — sa Vie de M. Turgot; — et ses Notes pour le Voltaire de l'édition de Kehl, reproduites pour la plus grande partie dans l'édition Beuchot;
3° Son Esquisse dune histoire des progrès de V esprit humain;
4° Ses Mémoires sur l'instruction publique; et
5° Sa Correspondance.
La meilleure édition des Œuvres de Condorcet, ou la seule, pour mieux dire, est celle qu'en a donnée Arago, Paris, 1847-1849, Firmin Didot.
X. — Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre [Le Havre, 1737; f 1814, Eragny].
1° Les Sources. — Aimé Martin, Essai sur la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, en tête de son édition des Œuvres, Paris, 1818 et 1826; — Correspondance de Bernardin de Saint- Pierre, publiée par Aimé Martin, et précédée d'un Supplément aux
une forme pour ainsi parler portative et maniable, tout ce qu'il y a d'erreur et de vérité contenues et mêlées dans la doctrine encyclopédique.
C'est à répandre aussi cette religion de la science que le grand Buffon a contribué par son Histoire naturelle. Les encyclopédistes lui avaient parcimonieusement mesuré leurs éloges, et, pour ne rien dire de Grimm, dans sa Correspondance , c'est presque une caricature de l'homme, et une caricature haineuse que ce plat Marmontel nous en a tracée dans ses Mémoires [Cf. Marmontel, Mémoires, livre VI]. Mais une génération nouvelle s'était déjà montrée plus juste. Les Epoques de la nature, dès 1778, avaient mis Buffon à son rang; c'est de lui qu'André Chénier se fût inspiré dans son Hermès; et je veux bien que l'abbé Delille n'ait réussi qu'à le ridiculiser dans ses Trois Règnes, mais telle n'était pas assurément son intention.
Mémoires de sa vie, par le même, Paris, 1826 [On se souviendra en consultant ce Supplément, comme en lisant l'Essai d'Aimé Martin, qu'il avait épousé la veuve de Bernardin de Saint-Pierre] ; — Villemain, Littérature française au xvme siècle; — Sainte- Beuve, Portraits littéraires, t. I; Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I; et Causeries du lundi, t. VI; ■ — Arvède Barine, Bernardin de Saint-Pierre, dans la collection des Grands Ecrivains français, Paris, 1891; — Fernand Maury, Etude sur la vie et les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, Paris, 1892.
2° L'Homme et l'Ecrivain. — Sa famille et son éducation; — sa jeunesse aventurière; — ses voyages en Allemagne, — en Hollande, — en Russie. — Un enfant chéri des dames [Cf. Maury, Essai, etc.]. — Il part pour l'Ile de France [Maurice] en qualité d'ingénieur des colonies, 1768. — Son retour en France, 1771 ; — sa course au mariage, ou plutôt à la dot; — et sa liaison avec Jean- Jacques Rousseau. — Il publie sa relation du Voyage à l'Ile de France, 1773; — qui lui vaut d'être admis dans la société de MUe de Lespinasse, — et de Mme Geoffrin; — où il lie connaissance avec « les philosophes » ; — dont il devient promptement l'adveisaire, pour cause d'incompatibilité d'humeur; — et aussi parce que d'Alembert ne lui obtient (>as de Turgot une pension et une
BufFon avait eu d'ailleurs cette bonne fortune qu'ayant laissé son œuvre inachevée, ses collaborateurs l'avaient continuée, Daubenton, Guéneau de Montbcillard, Lacépède, Lamarck, en attendant bientôt les Cuvier et les Geoffroy Saint-Hilaire. Une science nouvelle était née de lui : la science de la vie. Autant que des découvertes de BufFon lui-même, elle allait maintenant s'enrichir, elle s'enrichissait tous les jours de la discussion de ses hardies hypothèses. Et découvertes ou hypothèses, comme elles tendaient toutes à déposséder l'homme non pas précisément du rang (qui demeurait toujours le premier), mais de la souveraineté qu'il s'attribuait dans la nature, elles ne pouvaient manquer tôt ou tard de produire des efFets analogues à ceux de la découverte de Newton quand, cessant d'être le « centre du monde », la terre était devenue l'une des « petites planètes » d'un système qui
place. — Il publie les Études de la nature, 1784; et Paul et Virginie, 1787. — Son rôle pendant les premières années de la Révolution; — et sa nomination d'Intendant du jardin du Roi, 1792. — Son mémoire sur la « nécessité de joindre une ménagerie au Jardin des plantes ». — La réorganisation du « Muséum » le prive de ses fonctions. — Il est nommé professeur de morale à l'École normale [Cf. sur l'École normale, Picavet, les Idéologues, Paris, 1891, et le Livre du Centenaire de l'Ecole normale, Paris, 1895].
Importance littéraire du rôle de Bernardin de Saint-Pierre; — et qu'il représente éminemment trois choses : — les commencements de l'exotisme dans la littérature descriptive; — la réaction du sentiment contre les abus du rationalisme; — et la transformation du style algébrique en style concret, vivant et coloré. — Ses Relations de voyage; — et comment elles élargissent l'horizon entr'ouvert par Rousseau dans sa Nouvelle Héloïse. — Les descriptions du Voyage à l'Ile de France, 1773, et celles des Jardins de l'abbé Delille, 1782. — Opposition des deux manières; et comment Bernardin de Saint-Pierre achève et complète Buffon. — Si le principal mérite de Paul et Virginie n'est pas dans la nouveauté du décor, — et que resterait-il de l'idylle un peu niaise de la quinzième année, — si l'on en ôtait la séduction et le charme des
LA DÉFORMATION DE l'iDEAL CLASSIQUE 3S&
n'en est qu'un lui-même entre une infinité d'autres [Cf. E. IJâeckel, Histoire de la création naturelle, ch. I et II].
Bernardin de Saint-Pierre a-t-il pressenti quelques-unes de ces conséquences? Un petit roman, Paul et Virginie, qui a fait verser, lui aussi, plus de larmes qu' « Iphigénie en Aulide immolée », défend seul aujourd'hui sa mémoire. Mais il vaut plus et mieux que cela! Moraliste sensible, et sincère, quoique d'ailleurs égoïste, homme h projets, homme à succès, dont les galanteries sont mêlées d'un onctueux et déplaisant patelinage, c'est un admirable écrivain que Bernardin de Saint-Pierre; et on ne sait pas assez de quel agrément et de quel éclat de coloris, dans ses Etudes de la nature, ou de quelle délicatesse et de quelle infinie variété de nuances il a diversifié la langue de la description : on aurait envie de dire : « la palette ». Il a aussi voulu protester contre le ratiopaysages qui l'encadrent? [Cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, 8e et 9e leçons.]
La philosophie de Bernardin de Saint-Pierre; — et qu'elle se réduit presque entièrement à l'idée de finalité. — Ses exagérations à cet égard; — déjà dans les Etudes; — mais surtout dans les Harmonies; — lesquelles à la vérité n'ont paru qu'après sa mort.
— Du principe de ces exagérations, — et qu'en même temps que d'une connaissance plus intime de la nature, — elles procèdent de l'intention de réagir contre la philosophie du xvnie siècle.
— Comment elles ont conduit Bernardin de Saint-Pierre à s'inscrire en faux contre la science de son temps ; — à subordonner la science à la morale; — et la morale elle-même à l'esthétique. — Qu'à cet égard comme à plusieurs autres, c'est par Bernardin de Saint-Pierre que Chateaubriand se rattache à Rousseau ; — le Génie du christianisme à la Profession de foi du vicaire savoyard;
— et la rénovation de l'idée chrétienne à la crise du sentimentalisme dans la seconde moitié du xviii0 siècle.
Qu'ils marquent tous les trois aussi trois moments de la rénovation du style; — et, à ce propos, de ne pas oublier que la conqjosilion des Études de la Nature [Cf. sa Correspondance, I et II] semble être antérieure à la publication des Confessions, et des Rêveries
nalisme étroit des encyclopédistes, et, à sa manière, sauver Dieu, sauver surtout la Providence, de l'anéantissement dont il les a vus menacés dans les esprits de son temps. Et il est vrai que de la façon qu'il s'y est pris, il a bien montré qu'il n'était pas ce que l'on appelait alors une « tête pensante ». On ne connaît que trop l'usage et l'abus qu'il a fait des causes finales, et, pour nommer les choses de leur vrai nom, c'est jusqu'à la niaiserie qu'il a porté l'excès du sentimentalisme. Mais surtout il a eu le malheur d'avoir été précédé de Rousseau, et suivi de Chateaubriand. Toute son œuvre, en tant qu'une pensée s'y manifeste ou essaie de s'y faire jour au travers de son verbiage, n'est qu'un développement ou une amplification de la Lettre sur la Providence; et toute son œuvre, en tant qu'il y revendique les droits du sentiment, n'est qu'une introduction ou une préparation
du promeneur solitaire. — Souplesse, précision et couleur du style descriptif de Bernardin de Saint-Pierre. — Que ce sont bien les objets qu'il décrit, et non pas du tout, — ou tout à fait secondairement, — les « états d'âme » qu'ils suscitent en lui. — Nouveauté, richesse, et « technicité » de son vocabulaire. — De la nature de son pittoresque ; — et qu'elle consiste surtout dans la fidélité d'une imitation , — qui obtient des effets d'ensemble par des procédés de miniaturiste.
Dernières années de Bernardin de Saint-Pierre; — et qu'il est encore un bon exemple de ces écrivains dont le caractère a étrangement différé de celui de leur style [Cf. F. Maury, Bernardin de Saint-Pierre]. — Son enseignement à l'Ecole normale, 1795; — et sa nomination à l'Institut; — il travaille à la préparation de ses Harmonies de la nature. — Sa Mort de Socrate [fragment des Harmonies] et son Mémoire sur la nature de la morale, 1798. — Ses relations avec Bonaparte et avec Chateaubriand. — Son second mariage; — et de l'utilité d'en connaître l'histoire; — pour connaître le vrai caractère de l'homme; — et comment Aimé Martin, son secrétaire et son successeur dans son propre ménage, — en a fait le « personnage respectable et vertueux » que l'on croit qu'il fut — La grande édition de Paul et Virginie, 1806 [in-4°, Didot
LA DEFOllMATlON DE L IDÉAL CLASSIQUE 38?
au Génie du christianisme. Pareillement, son style, moins sobre, moins ferme, moins éloquent que celui de Rousseau, n'a pas l'éclat, la beauté, l'allure hautaine de celui de Chateaubriand. Il n'est pas jusqu'à sa vie qui ne participe à la fois du caractère aventureux de celle de Chateaubriand et de Rousseau, mais sans avoir l'intérêt psychologique de la vie du second ni l'intérêt public ou presque politique de celle du premier. Et que ce soit, au reste, la faute des circonstances ou la sienne, on ne peut dire ainsi de lui ni qu'il termine une époque, ni qu'il en ouvre une autre. C'est à Chateaubriand qu'appartient cet honneur; c'est avec lui que commence une époque vraiment nouvelle; et pour une fois dans l'histoire, par le plus grand des hasards, il se trouve que l'ouverture en coïncide avec celle d'un siècle nouveau.
l'aîné]; — et le préambule « contre les tyrans de la littérature et du sens commun ». — Ses dernières polémiques et sa mort.
3° Les Œuvres. — Les OEus'res de Bernardin de Saint-Pierre se composent : 1° de ses Romans qui sont : Paul et Virginie, 1787; -^ Y Arcadie, livre I, 1788; — la Chaumière Indienne, 1790, suivie du Café de Surate; — Empsaël; la Prière d'Abraham, et les fragments de Y Amazone [posthumes, ainsi que les fragments de Y Arcadie, livres II et IIIJ ;
2° De ses Etudes de la nature, 1784, reprises, développées, complétées et exagérées dans les Harmonies de la nature , qui n'ont paru qu'en 1815;
3° De ses œuvres politiques et d'un certain nombre d'Opuscules, dont les principaux sont : Les vœux d'un solitaire, 1790; — et son Essai sur Jean-Jacques Rousseau [1820];
4° De son Voyage à l'Ile de France, 1773, et d'un certain nombre de notes ou récits de voyage [Hollande, Prusse, Pologne, Russie].
La meilleure édition des Œuvres, très imparfaite et très insuffisante, est celle d'Aimé Martin, eu 12 vol. in-8°, Paris, 1826, Dupont, à laquelle il faut joindre une Correspondance, très incomplète aussi, en 4 vol., Paris, 1826, Ladvocat.