‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 24 sur 85 · I. — Bernard Palissy [Paris, 1510; f 1590, Agcn · texte numérisé non relu

I. — Bernard Palissy [Paris, 1510; f 1590, Agcn

10 Les Sources. — Bernard Và\\9,sy, Discours admirables de l art de terre, édit. B. Fillon, t. II, p. 206 et suiv. ; — Lamartine, dans le Civilisateur, juillet 1852; — Haag, la France Protestante, article Palissy, 1857; — Louis Audiat, Bernard Palissy, Paris, 1863 et 1868 ; — A. Jacquemart, Les Merveilles de la céramique, t. II, Paris, 1868; — Louis Audiat, Palissy, sa vie et ses œuvres, en tête de Tédition Fillon, Niort, 1888; — Ernest Dupuy, Bernard Palissy, Paris, 1891.

2^ L'Artiste, l'Ecrivain et le Savant. — De quelques éloges extravagants que l'on a faits de B. Palissy [Cf. l'article indiqué de

1. 11 faut nolei" ici, sans attendre dnvantligc, que l'éditioti des Essais de 1580 ne comprend que les deux premiers livres de l'ouvrage, auxquels le troisième ne s'est ajouté pour la première foi» que dans l'édition in-4 de 1588.

un temps transportés, ils retournent en foule à la tradition latine.

Ils éprouvent en même temps le besoin d'égaler à la perfection de la forme , qu'ils croient avoir atteinte [Cf. Estienne Pasquier, liec/ierclies delà France, ViweWly chap. 8, 9 et 10], la solidité, la gravité, la dignité du fond. J'en vois un curieux témoignage dans la coquetterie pédantesque et naïve avec laquelle, toutes les fois qu'ils expriment une idée générale, ils ouvrent les guillemets

(( » pour attirer l'attention du lecteur. Il en résulte

qu'au lieu que les Italiens s'égarent déjà, pour achever bientôt de s'y perdre, dans les subtilités de l'alexandrinisme, et, — selon l'expression de l'un des meilleurs historiens de leur littérature [Cf. Francesco de Sanctis, Sforia délia Lett. italiana, t. II, ch. ii], — deviennent comme

Lamartine, et Henri Martin, dans s(3n Histoire de France] ; — et que les chefs-d'œuvre de l'art de terre ne méritent pas tant d enthousiasme ; — s'il peut y avoir infiniment d art, mais il n'y a pas de grand art où il n'y a pas de grand dessein ; — et il n'y en a pas dans un pot. — Intérêt littéraire de la distinction. — Vie et aventures de Bernard Palissy. — La page fameuse de VJrt de Terre [l'^dit. Killon, II, 206 et suiv.] ; — et qu il y entre bien de la déclamation [Cf. Benvenuto Cellini, dans ses Mémoires] ; — mais c'est do la « déclamation » sincère, ou dont son auteur est dupe; — et à co propos, de Palissy comme c'crivain.

Qu'il est fort de son ignorance; — et, à celte occasion, d une forme de vanité particulière au,\ « autodidactes ». — La dédicace des Discours admirahles au seigneur de Pons. — L (euvre de Palissy est le t<'moignage d(? l'étaf d'esprit d'un « povre artisan » de son temps. — (^'est ce (|ui en fait la singulariu-, lOriginalitt» et le naturrl. — Talent du conteur \ /.es Ammonites de Marennes, éd. Fillon, I, '18. 49; — Le Déhat des outils d'a-iriculture, I. lOG, 107. — L'allégorie de \ I\ss(iy de la teste des hommes, \, lOS, et suiv.]. — Le sfMitimcnt de la nature. — Dans son style, comme dans ses émaux, Palissy est «le m\\ (pii ont su faii-c non seulement vivre, mais « grouillrr » les èircs. — L ()l)S('rvat«'ur «t l'expérimcntateur.

82 MANUEL DE L UISTOlllE DE LA. LITTERATUltE FHANÇAISB

« iiidiiTérents au contenu, » dont la forme seule est encore capable d'intéresser leurs sens, c'est précisément « au contenu » ou au fond des choses que nos écrivains s'attachent ; et ce qu'ils essaient d'en exprimer, c'est ce qu'ils voient ou ce qu'ils croient voir en elles de plus permanent et de plus universel. C'est un second trait de l'idéal classique qui commence à se dessiner : le goût des idées générales; ou, comme on va bientôt le dire, le goût de la réduction à l'Universel.

Là est l'explication du prodigieux succès d'Amyot et de ses traductions. Son Plutarque n'est qu'un rhéteur; mais ce rhéteur a composé les plus intéressantes « biographies )) que l'on connaisse peut-être; et, de la manière qu'Amyot les a traduites, on ne saurait imaginer de tt leçons de choses » plus instructives, v Si nous sentons

S'il faut en faire un « savant? » — Pour quelles raisons il ne peut avoir eu que des pressentiments. — Témoignages de Cuvier [Histoire des sciences naturelles] et d'Isidore Geolfroy-Saint-Hilaire [Histoire des règnes organiques]. — Ses attaques contre les alchimistes. — Importance de la forme qu'il a donnée à sou œuvre [Dialogues entre Théorique, ou l'idée a priori, et Pratique, c'est-àdire l'expérience]. — Il ne semble pas cependant qu'il ait fait aucune découverte importante ; — ni posé aucun principe de méthode; — ni formé d'ailleurs aucun disciple. — Que sou grand mérite est d'être émancipé de la servitude de son temps à l'égard des anciens.

3*^ Les Œuvres. — Recette véritable, par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors ; 1563, — et Discours admirables de la nature des eaux et des fontaines; 1580.

La meilleure édition des OEuvres de Palissy est celle de M. Benjamin Fillon, déjà citée, Niort, 1888, Clouzot.

II. — François de la Noue [Fresnay-eu-Retz (Loire-Inférieure) 1531 f 1591, Moncontour (Côtes-du-IS'ord)].

10 Les Souhces. — La Noue lui même en ses .yénioires; — Brantôme, dans ses Hommes illustres ; — Moïse Amyrault, Vie de

un plaisir singulier à écouter ceux qui retournent de quelque lointain voyage, racontant les choses qu'ils ont vues en pays étranges, les mœurs des hommes, la nature des lieux — et si nous sommes quelquefois si ravis d'aise et de joie que nous ne sentons point le cours des heures en oyant deviser un sage, disert et éloquent vieillard, quand il va récitant les aventures qu'il a eues en ses

verts et jeunes ans combien plus devons-nous sentir

d'aise et de ravissement de voir en une belle, riche et véritable peinture, les cas humains représentés au vif. » Ainsi s'exprime-t-il dans la préface de ses Vies parallèles-, et on ne saurait mieux indiquer ce que ses Vies contiennent d'enseignements, ou, comme nous dirions aujourd'hui, de « documents » sur l'homme.

A la vérité, l'influence n'en a pas été louable à tous

François, seigneur de la Noue, 1661 ; — Albert Dosjardins, f.es moralistes français au A'F/'' siècle, Paris, 1870; — H Hauser, François de la Noue, Paris. 1892.

29 L'Homme et l'Iujkivain. — Celui-ci aussi, coumio Bodiu déjà, el comme Palissy, quoique dans un autre genre, est un « observateur».

— Sa carrière militaire; — mais (|u'il ne faut pas prendre son surnom de Bras de fer pour un témoignage de son énergie ; — et qu'il y a eu du politique dans ce soldat. — - L<'s scrupules de conscience d'un capitaine prolestant ; — comparaison de Monlluc et de la Noue ;

— supériorité morale du second. — Les Discours politiffues et militaires. — Il sont louvrage de ses prisons. — (lurieux rapports entre Bodin, Palissy et la Xoue. — Division des discours de la Noue : Discours militaires proprement dits [ I 1, l.'{. l 'i, 1-^). 16,1 7, 18j. — Comparez la manière dont il y parle de la guerre avec une page célèbre des Soirées de Saint-Prlcrshourg. — Discours politi(/ucs [l,'î,6,12,20,21,22j ; — Comparez les vues politiiiues de la .Noue el le (I grand dessein « d'Henri IV. — Mais les plus inlt'ressants pour l'histoire des idées sont les Discours moraux |.'). .'{,.'>, 6, 7, 10. 19, 2:5. 24,25j cl parmi ceux-ci, les l)is(;ours T.\, sur la /)icrre philosophalc : 6, contre les Amadis; el 2'i, contre les l'picuriens; — La Noue précurseur de liossuet [Maximes sur la conn''<liel dans son Discours contre les Amadis; — et de Rousseau dans son Discours contre les

8i MANUEL DE L HISTOIRE DE LA LITTÉKATURE FRANÇAISE

égards; et, si c'est bien Amyot dont le Plutarque nous a comme imbus de ce vague idéal d'héroïsme h la grecque ou à la romaine qui deviendra celui de notre tragédie classique; et, deux cent cinquante ans durant, si ce sont bien ses Agésilas et ses Timoléon, ses Coriolan et ses Marins qui défraieront la scène française, ou plutôt qui l'encombreront, sans réussir toujours à la remplir; — il est permis de le regretter. Que serait-ce après cela, si, depuis Poussin jusqu'à David, nous énumérions ici tout ce que nos peintres lui ont fait d'emprunts ? Et voudrait-on encore que nous lui fussions reconnaissants de l'idéal de fausse vertu, sentimentale et déclamatoire, dont ses Lycurgue et ses Philopœmen, ses Caton et ses Brutus ont offert des modèles à nos publicistes ou aux membres de nos assemblées révolutionnaires? [Cf.

Épicuriens. — C'est dire de lui quil est surtout un « moraliste ». — La composition dans les Discours de la Noue ; — le lour oratoire; — la fermeté de la langue et du style; — la passion patriotique. — Succès des Discours. — Quelques mots des Mémoires de la Noue. — Sa mort au siège de Lamballe.

30 Les Œuvres. — Discours politiques et militaires du sieur François de la Noue-, Bàle, 1587, François Forest.

Il n'en existe pas de rééditions modernes, et les plus récentes sont du commencement du xyii® siècle ; mais on trouve des Lettres de la Noue dans un certain nombre de publications historiques.

IIL — Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas [Montfort (Gers) 1544, f 1590, Montfort].

lo Les Sources. — J. de Thou, dans son Histoire, livre 99; — Goujet, dans sa Bibliothèque française, t. XIII ; — Sainte-Beuve, Poésie française au XV!*^ siècle ; et Bévue des Deux Mondes, février 1842 ; — Poirson, Histoire littéraire du règne d'Henri IV, au quatrième volume de son Histoire, 2° édition, 1867; — G. PcUissier, La vie et les œuvres de Du Bartas, Paris, 1882.

2'» Le Poète. — Son éducation protestante; — et que, par delà Ronsard, tout en en profitant, c'est à l'auteur du Miroir de l'âme pécheresse qu'il faut qu'on le rattache. — La cour de Jeanne d'Al-

LA FORMATION DE l'iDÉAL CLASSIQUE 85

J.-J. Rousseau dans ses Confessions-, et Mme Roland dans ses Mémoires et dans sa Correspondance.] Mais, d'un autre côté, toute cette antiquité qui flottait avant lui dans une espèce de brouillard mythologique ou légendaire, c'est vraiment dans ses Vies parallèles que les grandes figures en ont pris comme un air de réalité et de vie. Ressemblants ou non, — ce n'est pas là le point, — ses personnages ont de la consistance, ne sont plus de vains fantômes ; et il semble qu'on les touche du doigt. Oui! son expression mérite qu'on la retienne : ce sont bien là des cas humains représentes au vif, dont la description a enrichi notre connaissance de l'humanité. Entraînés au fil du récit, c'est à peine entre eux, mais plutôt avec nousmêmes, sans nous apercevoir de la comparaison, que nous confrontons son Lysandrc et son Sylla. Un rapproche-

bret. — Vogue de Du Barlas eu pays prolestanl; — un jugeiueiit de Gœthe {OEuvres complètes, Colta, 1868, Stuttgart, t. XXV, p. 261]. — Son intention déclarée de réagir contre le paganisme ambiant. — La Première Sepmaine, 1579, et la Seconde, ISS'i. — • La Première est une adoration de Dieu dans les merveilles de la nature; — la Seconde est une sorte d'histoire universelle. — La description et léloquence dans les poésies de Du Bartas. — Du style de Du Bartas et de l'absence d'art qui le caractéi'ise. — Qu'il est responsable avec Baïf du discrédit où est tombé Ronsard. — De Du Bartas comme caricature de Ronsard. — l-lllorts inutiles de la criti(jue pour le relever. — Son infhu'uce est aussi dil'ficib* à saisir qu(» son œuvre a ct(' populaire en sou temps . — l-lxplicalion de celte singularité.

'A*^ Lks CKlvhks. — Lu Muse chrétienne, ir)7'i. contenant le Triomphe de la foi, Judith et V Urunie ; — La Sepmaine ou création du monde, 1578 ; — />« seconde sepmaine ou Enfance du monde, I5H'i, comprenant Z'^'' Jour : l'^ L'/'Jden: 2" L'/mposture ; 'A' Les Furies; 'à'^ Les Artifices; et //'' Jour : I" L Arche; 2" Itahylonr . .'1' Les Colonies; '*" Les Colonnes.

Il y faut ajouter, dans l'éclitiou posthume de L')*H)-I59I, chez Haultin, à la Rochelle : Les Pères et V Histoire de Jonas, fragments du IFL- Jour; les Trophérs. j»renii»'ie parli*- du IV'' Jour;

ment inconscient s'opère, dont l'effet, s'il est d'une part d'abolir en nous le sens historique, — je veux dire le sens de la diversité des époques, — est d'autre part de nous enseigner l'identité foncière de la nature humaine. C'est ce que personne, avant Amyot, ne nous avait montré ; et si l'on s'étonnait là-dessus qu'un simple traducteur doive occuper une place aussi considérable dans l'histoire de la littérature de son temps, il suffirait de rappeler que ses « belles, riches et véritables peintures » ont éveillé la vocation de Michel de Montaigne.

Car, d'où vient l'intérêt que nous prenons à tous ces personnages, et quelle en est au vrai la nature? Montaigne va nous le dire : c'est « que tout homme porte en soi la forme de l'humaine condition ».

la Magnificence; et une traduction en vers de la Lépanthe de Jacques VI, roi d'Ecosse. On y trouve également le Cantique de la victoire d'Ivry.

Cette même édition de 1591 est précieuse pour les Commentaires qu'elle contient. Il n'y a pas de rééditions modernes de Du Bartas.

IV. — Michel Eyquem, seigneur de Montaigne [Château de Montaigne, près Bergerac, 1533, -|- 1592, au même lieu].

lo Les Sources. — Les Essais eux-mêmes, et avant tout; — Docteur Payen, Documents inédits sur Montaigne, 1847-1855-1857-1862, et Notice sur La Boétie, 1853; — Feuillet de Couches, Causeries d'un curieux, t. III, Paris, 1862; — A. Grûn, La vie publique de Montaigne, Paris, 1855; — Th. Malvezin, Michel de Montaigne, Bordeaux, 1875; — Paul Bonnefon, Montaigne, t homme et l'œuvre, Paris, 1893; — Paul Slapfer, Montaigne, dans la collection des Grands Ecrivains, Paris, 1895, et La famille de Montaigne, Paris, 1896; — Villemain, Éloge de Montaigne, 1812; — J.-V. Le Clerc, Discours sur la vie et les ouvrages de Montaigne, en tête de son édition des OEuvres; — Sainte-Beuve, Port-Iioyal, t. II, livre III, chap. H et m; — Vinet, Moralistes français du XVl'^ et du XVH^ siècle, Paris, 1859. — Gust. Allais, Les Essais de Mon-

LA FORMATION DK L IDKAL CLASSIQUE 87

Humani gcnoris mores til)i iiosse volcnti, Sufficit una donuis...

Le vers est de Juvénal, et sans cloute Montaigne est encore assez nourri de latin, son livre est encore assez d'un « humaniste, » ou même un peu d'un pédant, pour qu'on le soupçonne d'avoir emprunté l'aphorisme au satirique latin. Ce grand liseur est un grand piHard, et il n'a pas toujours indiqué tous ses larcins, en vérité comme s'il eût craint que son livre n'y fondît tout entier. Précaution bien inutile, mais crainte encore presque plus vaine! Quand les Essais ne seraient qu'un recueil, et, si je Tose dire, une enfilade, un chapelet de citations, ils n'en seraient pas moins tout ce qu'ils sont dans l'histoire de notre littérature : le premier livre où un homme ait

taigne, Paris, 1887; — D. Mollicau, Notice sur Montaigne, on (clc de lédition des ()Eu\'res, Paris, ISHf) ; — l'^i'K- Voi/ard, Etude sur la langue de Montaigne, Paris, 1885.

2^ La Vie de Montaic.m:. — l/oii^^ino des l^yquem et les prétentions nobiliaires d<' Monlaiu;iie. — Ses ('-ludes au collège de (îuyomu».

— 11 est nommé conseiller à la Cour des Aid<>s de Périgueux en 1557; — et conseiller au Parlement de Bordeaux en I5()l. — Sa liaison avec l^stienne de la Hoétie: — et à ce propos du Contrun, ou Discours sur la servitude s'olontnire, qui n est qu'une déclanialion de rhétorique pure. -- Mort de La Hoétie, 156^. — Mariage de Montaigne, 15<>5 . — Mort de son père, 15()8 . — Montaigne publie en 1509 sa liaduction de la Théologie naturelle de liaymond Sehon. — De Haymond Sebon et de sa Théologie naturelle; — et de ne pas le confondre avec \\\\ autre l''spagnol, Haymond Martin, 1 atiteur du l*ugio Fidei. — ICn 1570. Montaigne quitte la robe et prend l'épcM» ; — mais il ne la tire point du fourreau. — Il fait paraître en 1580 la première' ('dition de ses Essais. — Voyages «le Montaigne 122 juin l580-."{0 novend>re 1581 1.

— li est nommé maire de Boi-deaux en 1 58 I . ~ La p<'ste <le Hordeanx, et que Montaigne y fait preuve- de p<u d héroïsme. — Il (piitte la mairie en 1585 et publie la vraie s<«conde é-dition des Essais en 1588.

— Relations avec IL-nri W . — S<'s dernières aum'-es. — Il meui't

formé le projet de se peindre, et, se considérant luimême comme un exemplaire de l'humanité moyenne, le projet d'enrichir des découvertes qu'il faisait en lui' l'histoire naturelle de l'humanité. « Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi, je n'ai affaire qu'à moi, je me considère, je me contrôle, je me goûte... Les autres vont toujours ailleurs...

Nemo in se tentât descendere;

moi, je me roule en moi-même ». Et par la comparaison que je fais des autres et de moi, pourrait-il ajouter, je ne me connais pas seulement moi-même, je connais aussi les autres, je me fais quelque image de cette générale et commune humanité dont je suis avec eux ou dont ils sont comme moi.

le 13 septembre 1592, laissant à sa femme, et à sa fille d'adoption, la demoiselle le Jars de Gournay, le soin de donner l'édition définitive des Essais, qui est celle de 1595.

3" Composition et caractère du livre des « Essais ».

A. La composition du livre. — Une phrase de Prévost-Paradol [Cf. Moralistes français] sur les citations de Montaigne et 1 impossibilité de les détacher du contexte. — Mais il a oublié que l'édition de 1595 contenait plus de « six cents ); additions au texte de 1588; — et, d'une manière générale, que le caractère des Essais se définit précisément par leur composition successive. — L'idée n'en doit pas remonter au delà de 1572 [Cf. livre I, chap. xx]. — L'édition de 1580; — et pourquoi de bons juges y voient le portrait le plus ressemblant de Montaigne; — elle contient moins de citations et, par suite, l'apparence en est moins pédantesque; — les raisonnements, étant interrompus par moins de digressions, y sont plus faciles à suivre; — et l'allure en a quelque chose de plus vif.

— Comparaison du chapitre de \ Institution des enfants dans la première et la seconde éditions. — Comment le texte de Montaigne s'enrichit, et souvent s'encombre de la diversité de ses lectures;

— que Montaigne retranche rarement, qu'il corrige toujours ; — et qu'il ajoute beaucoup. — Comparaison de \ Apologie de Raymond de Sehonde dans les éditions de 1580 et de 1588; — Absence

Avertis de son dessein, représentons-nous maintenant l'auteur des Essais, conversant dans sa librairie, c'est-àdire dans sa bibliothèque, avec ses auteurs Aivoris. Il vient de lire ses Tiisculanes, et une phrase ou un mot de Cicéron l'ont frappé; il se souvient à ce propos d'avoir lu quelque chose de semblable dans les Lettres à Lucilius, de Sénèque; il s'y reporte; et le voilà contrôlant Cicéron par Sénèque, et tous les deux par sa propre expérience qui tantôt confirme la leur et qui tantôt la contredit. Ou bien, et inversement, ayant d'abord observé sur lui-même les effets de la douleur ou de la passion, voici qu'en feuilletant son Plutarque ou son Tacite, il s'y reconnaît; et ce qu'il vient d'apercevoir et de noter en lui, il s'étonne et il est heureux de voir que Cicéron^ par exemple, ou Agricola l'ont éprouvé comme lui. C'est ainsi que son

entière de plan et de composition. — Les scrupules du slylisle. — Dans quelle mesure il convient d'adopter les additions de 1 édiliou de 1595.

B. L inspiration du lis're. — Le chapitre : Que philosopher c est apprendre à mourir; — et que la jj^rande préoccupation de la vie de Montaigne a été de se soustraire à l'horreur de la mort. — De là procèdent : sa curiosité de lui-même ; — de la diversilé des coutumes et des mœurs; — de l'histoire. — De là aussi son épicurisme. que Ion a pu quelcjuefois ap[)eh'r son christianisme; — paice qu'en elFet le christianisme n Cst cpi'une préparation à la mort; — mais en réalité Montaigne n'a rien eu du chrc-lien. — (Comment la préoccupation de la mort exj)li(pie la profondeur et la richesse humaine de sa phiN)sophie ; — un nu)t de Schopenhauer [(^i". I.e monde comme volonté, III, chap. .xi.ij. — (^est par là que Montaigne se distingue de Rabelais. — Sa curiosité a quehjue chose d'aigu, el en un certain sens de presque pessimiste. — (Vi'st aussi ce (pii lail juslenu'nt la valeur singulière des Essais : — ils soiil une couression ; — l'efTort d'un honiUK* j)Our faire de la comiaissaiice de soi-même la hase de la connaissance de l'espèce; — el wnv lenlative pour tirer de cette connaissance une règle de ((niiluile. — ()ue les Essais sont un livre Irisle.

C. Le style de Montaigne. — Comment cette tristesse est d('guisée

livre, d'édition en édition, s'augmente, s'enrichit, se diversifie des trouvailles de son expérience ou des « rencontres » de ses lectures; ainsi, que ses pilleries nous le peignent lui-même au naturel; ainsi enfin qu'à mesure que dans ses lectures il apporte plus de critique, et que son expérience devient plus étendue, à mesure aussi s'aperçoit-il, et nous nous apercevons avec lui, que son Moi est toujours le sien, — mais c'est le mien aussi et le vôtre.

C'estpourquoi, tandis quea les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère », lui, le premier, se communique par son être universel, « comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, poète ou jurisconsulte ». Qui l'en empêcherait? a N'attache-t-on pas aussi bien toute la philosophie à une vie

par le charme du style. — Que voulait dire Montesquieu quand il appelait Montaigne « l'un des quatre grands poètes »? — Le style de Montaigne est une « création perpétuelle » ; — il n'y a pas plus de métaphores, ni de plus naturelles, ni de plus nouvelles, dans Shakespeare même ; — et, à ce propos, de la métaphore comme principe et moyen de la « fructification des langues ». — Universalité du vocabulaire de Montaigne. — Le jugement de Sainte-Beuve sur le style de Montaigne [Cf. Port-Royal, II, p. 443, 450, édition de 1878]. — Que c'est ce style aussi qui répare ce que l'étalage de soi-même aurait sans lui d'impertinent dans les Essais. — Détails étranges de Montaigne sur lui-même. — Mais, dans sa manière même de les rendre, il trouve moyen d'exprimer ce qu'ils ont d'humain autant ou plus que ce qu'ils ont d'individuel et de singulier.

4° Influence et portée du livre des Essais. — Que « tout homme porte en soi la forme de l'humaine condition » ; — et comparaison î\ cet égard des Essais de Montaigne et des Confessions de Rousseau ; — les rapports sont à l'extérieur, mais la différence au ,1' fond. — Montaigne a fondé la littérature française sur l'observa- ' i tion psychologique et morale. — Son influence à l'étranger : — sur Bacon [Cf. ses Essais de politique et de morale, 1597] ; — et sur Shakespeare [Cf. PhilarèteChasles, Etudes sur Shakespeare, Paris,

populaire et privée qu'à une vie de plus riche étoffe? » Est-il besoin d'être Aristide pour avoir connu l'ingratitude des hommes? Alexandre ou César pour avoir éprouvé l'inconstance de la fortune? Et là-dessus d'ajouter: «Si le monde se plaint que je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi ». Nous nous ignorons nous-mêmes; et nous cachons notre ignorance ou nous la déguisons sous les moqueries que nous faisons de ceux qui étudient en eux l'histoire même de l'humanité!

Insisterai-je davantage, et ne voit-on pas la conséquence? Au lieu de se traîner, comme ils avaient fait jusqu'alors, sur les traces des anciens, et de « pindariser » ou de « pétrarquiser », nos écrivains savent désormais qu'ils peuvent trouver en eux de quoi

s. d.]. — Nombreux emprunts de Shakespeare à Montaigne [/rf. ihid.]. — Qu'à cet égard Montaigne renoue la tradition de l'influence européenne de la littérature française. — Ce qu'il y « dans les Essais qui devait déplaire à une autre génération. — Ténnoignagcs de Balzac [A'\7II*^ entretien]; — de Pascal [Pensées]; — de Bossuet [2'= sermon pour la Toussaint]: — de Malebranche. [Recherche de la Vérité, 11, 3* p. cli. v].

5" Les (Kuvkes. — Si l'on néglige^ sa traduction do la Théologie naturelle de liaymond Sehon, 1569; — et \l' Journal de ses Voyages, qui n'a été publié qu'en 177'i seulement ; — les OKus'res de Montaigne 86 réduisent à ses Essais, dont il suffira de noter ici les principales éditions.

Les Essais, l^c, 2« et 3« éditions, 1580, 1582 et 1587 [reproduites, la première dans le texte même, et les deux aulr(>s dans les variantes de l'édition de MM. R. Dezeimeris et Barkhausen, Bordeaux, 187'», Féret]; — Les Essais, 4« édition, 1 vol., in-4, 1588, Abel l'Angelier [reproduite dans l'édition Motlieau-Jouausl, 7 vol. in-18 ; Paris, 1872, 1875, Jouaust]; — Les Essais, 5'- édition, 1 vol. in-f", 1595, Abel l'Angelier et Michel Sonnius (reproduite dans l'édition Courbet et Royer, 4 vol. in-8; Paris, 1872-1877, A. Lemerrej.

On peut citer encore 1 édition de P. Coste (celui qui rougissait quand on parlait devant lui de Montaigne), 3 vol. in-'i;Lon-

remplir et comme nourrir ces formes dont ils n'avaient guère imité jusque-là que les contours. Ils descendront en eux. Que si peut-être ils n'y découvrent pas les mêmes raisons de se complaire en soi que cet épicurien, ils en rapporteront toujours quelque chose. C'est le trésor commun de l'humanité qui s'en augmentera. Et comme l'homme enfin, en tout temps, à tout âge, en tous lieux, est ce qu'il y a de plus intéressant, de plus instructif et de plus utile à connaître pour l'homme, l'œuvre littéraire nous apparaît désormais fondée sur VObsenfation psycJioIogique et morale.

A une condition cependant, qui est qu'une règle plus haute que celle de la nature devienne la guide et comme la loi de cette observation de nous-mêmes. Nous étu-

dres, 1724, à laquelle s'ajoute, dans le même format, le volume des Voyages; — l'édition de Xaigeon, 4 vol. in-8, Paris, 1802, Didot,

— et l'édition J.-Y. Leclerc, 5 vol. in-8, Paris, 1826, Lefèvre. — C'est cette édition qui est devenue la « vulgate » du texte de Montaigne.

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