XII. — Le Roman depuis V « Astrée
1** Les Sources. — Huet, De l'origine des romans ^ en lete de la Zajde de M™® de Lafayette, Paris, 1671 ; — Gordon de Percel [Lenglet-Dufresnoy], DeVusage des romans^ 2 vol. in-18, Amsterdam, 1734; — G. Korting, Geschichte des franzôsischen Romans im XVII Jahrhundert, Oppeln et Leipzig, 1885-1887. — A. Lebreton, Roman au xvii® siècle^ Paris, 1890; — P. Morillot, Le Roman en France depuis 1610, Paris, 1893.
V. Cousin, La société française au xvii* siècle; — Rathery, Mademoiselle de Scudéry, Paris, 1873; — René Kerviler, Marin Le Roy de Gombervilley Paris, 1876.
2° L'Évolution du Roman. — Que l'action de Descartes ne s'est pas plus fait sentir dans le roman qu'au théâtre ; ^ et que, pas plus qu'elle n'a détourné Corneille de ses voies, elle n'a détourné les romanciers, ni leurs lecteurs, des modèles de VAstrée. — Si l'on peut dire qu'il y ait une esthétique cartésienne [Cf. Emile Krantz, l'Esthétique de Descartes, Paris, 1882]?— et qu'en tout cas on ne saurait s'en douter en lisant le Grand Cyrus ou le Faramond. — C'est l'influence de la préciosité qui continue de s'exercer ici.
Tendance idéaliste du roman au xvii<^ siècle; — et que des parodies, comme celle de Sorel dans son Francion, ne font qu'en confirmer l'existence ; — si l'on ne parodie que ce qui est à la mode. — La complication de l'intrigue ; — 'Ct à ce propos, des rapports de la tragédie de Corneille avec le roman de La Calprenède et avec celui de M**® de Scudéri. — Même emploi de l'histoire et même préoc-
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imaginations, tandis qu'avec les Scarron, les d'Assouci, les Saint-Amant le burlesque s'engendre, pour ainsi parler, du picaresque. L'influence italienne se mêle à l'espagnole. C'est de Robortelli ou de Castelvetro que Ton s'autorise pour chicaner Corneille. Les faiseurs d'épopées, rendus prudents depuis un demi-siècle par l'insuccès de la Franciade, reprennent alors courage au contact du Tasse et de sa Jérusalem. Mazarin introduit l'opéra dans nos mœurs françaises. La Fontaine, qui débute, achève son éducation littéraire dans le Décaméron ; Molière donne son Etourdi -^ Boileau gronde et s'écrie, dans une tirade qui plus tard a disparu de sa première satire :
cupation de Vactualité. — On donne seulement au hasard ce que Corneille imputait à l'action de la volonté. — L'allure épique et le caractère impersonnel dans le roman du xvii® siècle. — Son intérêt « documentaire », et sa valeur psychologique.
A. Marin Le Roy de Gomberville [Chevreuse ou Étampes, 1599 ou 1600; f 1674, Paris]. — Son Polexandre [1629-1637]. — Combinaison, dans ce roman, du genre d'intérêt des Amadis avec la curiosité géographique : — l'aventure du prince Zelmatide et l'histoire du Mexique ; — l'histoire d'Almanzaïre, reine du Sénégal; — l'aventure de la princesse Perselide et la cour du Maroc. — Analogie du genre d'intérêt que présente le Polexandre avec certains romans « exotiques » de nos jours.
B. Gautier de Costes de la Calprenède [Cahors, 1609 ou 1610; -|- 1663, Andely-sur-Seine]. — Quelques mots sur le théâtre de la Calprenède : son Mithridate, 1635; son EsseXy 1639; son Herménégilde^ 1643. — Comment il essaie de fondre le genre d'intérêt qu'il voit que l'on prend aux tragédies de Corneille et aux traductions de Du Ryer. — L'emploi de l'histoire dans les romans de La Calprenède; — et des sous-titres qu'on pourrait leur donner : Cassandre, ou la dissolution de l'Empire d'Alexandre; — Cléopâtre, ou la dissolution de l'Empire romain; — Faramond, ou la fondation de la monarchie française. — Témoignages de M™® de Sévigné sur La Calprenède. — « La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements, et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille » [lettre du 12 juillet 1671]; et, dans une lettre du 15 juillet : « Pour
LA NATIONALISATION DE LA LITTERATORÉ ikl
Qui pourrait aujourd'hui, sans un juste mépris, Yoir l'Italie en France, et Rome dans Paris !
Je ne puis sans horreur et sans peine,
Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine, Et traîner dans Paris ses mômes, ses farceurs, Sa langue, ses poisons, ses crimes, et ses mœurs.
Oii trouve-t-on trace en tout cela de Taction de Descartes et du cartésianisme? Non! en vérité, le Discours de la méthode n'a point fait époque dans l'histoire de notre littérature. Pleins d'admiration pour le géomètre, les contemporains du « philosophe » l'ont presque ignoré comme tel. Et si la littérature a fini par secouer le joug de toutes ces influences qui semblaient conjurées contre elle
les sentiments... j'avoue qu'ils me plaisent et qu'ils sont d'une per* fection qui remplit mon idée sur les belles âmes ». — Si d'ailleurs le style de La Calprenède est aussi « méchant » que la même ]\Imc Je Sévigné le prétend au même endroit. — Que les qualités n'en supportent pas la comparaison avec le style de Corneille ; — mais que les défauts en sont les mêmes, ou delà môme famille. — Abondance de l'imagination de La Calprenède. — Que toute sa poétique est d'exciter « l'admiration », et qu'il y a réussi. — Analogie lointaine, mais certaine du genre des romans de La Calprenède avec ceux d'Alexandre Dumas.
G. Madeleine de Scudéri [Le Havre, 1607; f 1701, Paris]. — Si son rôle ne consisterait pas à avoir « embourgeoisé » la préciosité ? — Toujours est-il qu'elle en a été la vulgarisatrice, en ajoutant, dans son Artamène, aux aventures du Polexandre, et aux détails historiques de la Cléopâtre : — 1° les allusions et les portraits des hommes et des femmes de la société précieuse [Cf. Cousin, Société française au xvii« siècle^ ; — 2° des épisodes contemporains, comme dans sa Clélie^ l'histoire de Scaurus et de Lydiane (Scarron et Frîinçoise d'Aubigné) ; le songe d'Hésiode (tableau de la littérature) ; la description du pays de Tendre ; — et S*» une politesse ou une galanterie très supérieure à celles de La Calprenède et de Gomberville. — Finesse de quelques analyses. — Les romans de M"® de Scudéry soi^t des romans « psychologiques ».
Que le succès de tous ces romans a été considérable. — C'est ainsi que l'on connaît quatre ou cinq éditions, en moins de vingt ans, de la Cassandre de La Calprenède. — Les Elzevier ont
pour l'empêcher de devenir purement française, elle le doit à de tout autres causes, dont la première et la plus importante a été le réveil de l'idée chrétienne sous la forme de l'idée janséniste.
Quelque diflFérence en effet qu'il puisse y avoir, et qu'il y ait sans doute, entre l'idée chrétienne et l'idée janséniste, on ne l'a pas reconnue d'abord; et s'il ne nous est plus permis aujourd'hui de les confondre ensemble, on les a cependant un moment confondues. Les Jansénius, les Saint-Cyran, les Saci, les Arnauld n'ont pas cru travailler k une autre œuvre que les Vincent de Paul, les Olier, les Bérulle, les François de Sales; et ce qu'il y
imprimé sa Cléopâtre, ce qui était le commencement de la gloire [Cf. la lettre de Balzac à MM. les Elzevier dans A. Willems, les Elze^ vier^ Bruxelles, 1880]. — On en connaît des traductions allemandes et italiennes; — des imitations anglaises; — et si l'on en croit Pradon, le Grand Cyrus aurait passé même en arabe [^Remarques sur tous les ouvrages du sieur Despréaux, La Haye, 1685]. — Qu'il faut chercher les raisons de ce succès dans l'accord de tout ce romanesque avec l'esprit du temps ; — et qu'autant ou plus que des œuvres plus vantées ces inventions ont aidé à établir la suprématie de la langue et de la littérature françaises.
S** Les Œuvres. — 1° De Gomberville : —la cârithée, 1621 ; — le Polexandre, 1629-1637 ; — la Cythérée, 1640 et années suivantes [2^ édition des premiers volumes en 1642] ; — • la Jeune Alci' diane, 1651 : « C'est un roman de janséniste, a écrit Tallemant, car les héros, à tout bout de champ, font des sermons et des prières » [Historiettes y IV, 467]. On a encore de Gomberville un Recueil de vers.
2* De la Calprencde : Cassandre, 1642; — Cléopâtre, 1647
— Faramondf 1661, les trois premières parties seulement. Le roman a été achevé par P. de Vaumorière, 1665. Nous avons dit que La Calprenède avait aussi laissé des tragédies.
3° De Madeleine de Scudéri : Ibrahim ou l'illustre Bassa, 1641 j
— Artamène ou le Grand Cyrus, 1649-1653; — Clélie, histoire romaine, 1654-1661. — Il n'y a pas de doute sur l'auteur de ces trois romans, et quoique Georges les ait « signés », ils sont bien de Madeleine; — On est moins certain qu'elle soit l'auteur aussi
avait entre eux d*émulation première pour le bien ne s'est changé que plus tard en opposition. Si d'ailleurs, comme il le faut dans l'histoire des idées, nous entendons moins, sous le nom de jansénisme, une doctrine théologique rigoureusement définie qu'une manière générale de sentir et de penser, ce n'est pas seulement chez les écrivains de Port-Royal qu'on la retrouve, mais c'est encore chez quelques-uns de leurs plus illustres adversaires. Le style qui ressemblera le plus à celui de Nicole, « un style grave, sérieux, scrupuleux », ce sera le style du père Bourdaloue. Et quand enfin le jansénisme, comme avant lui le
à'Almahide ou l'esclave reine, 1660, 1663 [inachevé d'ailleurs]; — mais elle a certainement écrit Mathilde d'Aguilar, 1667, courte nouvelle, qui, — avec celles de Segrais, publiées sous le titre de les Divertissements de la princesse Aurélie *, — relie les longs romans de cette période à Zayde et à la Princesse de Clèves.
On a encore de M*^® de Scudéri des Conversations morales, Paris, 1886; — et une intéressante Correspondance.
XIII — Le Poème héroïque.
1° Les Sources. — Les Préfaces de VAdone, 1623; — de VAlaric, 1654; — de la Pucelle, 1656; — du Saint Louys, 1658; — Boileau, Art poétique, chant m, 1674; — Voltaire, Essai sur la poésie épique, 1728.
J. Duchesne, Histoire des poèmes épiques français dû xvii® siècle, Paris, 1870.
Théophile Gautier, article Scudéry, dans ses Grotesques. — Rathery, M^^'^ de Scudéry [Cf. ci-dessus].
Chapelain, Correspondance f publiée par M. ïamizey de Larroque, dans la collection des Documents historiques, 1880, 1883. — Les douze derniers chants de la Pucelle, introduction de M. René Kerviler, Orléans, 1882; — l'abbé Fabre [évêque actuel de la Réunion], les Ennemis de Chapelain, Paris, 1888.
René Kerviler, Jean Desmarets de Saint-Sorlin, Paris, 1879.
H. Rigault, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, Paris, 1856; — P. Delaporte, S. J., Le Merveilleux dans la
1. C'est d'une de ces nouvelles que Hacine a tiré le sujet de son Bajazet.
protestantisme, n'aurait rendu d'autre service à l'idée chrétienne que d'en imposer la préoccupation aux « gens du monde », c'en serait assez pour notre objet. Nous n'avons pas le droit d'en appeler des décisions de Rome en matière de foi, ni celui de rouvrir la querelle, ni celui de prétendre qu'à défaut du jansénisme une autre cause n'en eût pas opéré les eflFets; mais nous avons le droit de lui rapporter ces eflFets, s'ils sont siens; et d'affirmer que, dans l'histoire de notre littérature, la victoire de l'idée janséniste a été le triomphe de l'idée chrétienne.
C'est h ce titre que l'apparition du livre d'Arnauld sur
littérature française sous le règne de Louis XIV, Paris, 1891. 2o Les Auteurs. — De la parenté naturelle du roman et de l'épopée; — et, à ce propos, des Histoires d'Hérodote et de l'Odyssée d'Homère. — Que le xvii® siècle a bien connu cette parenté [Cf. les préfaces de Polexandre et d'Ibrahim, et Boileau dans ses Réflexions sur Longin]. — Que cependant les poèmes héroïques de l'époque ne procèdent d'aucune communication naturelle des deux genres ; — mais, tout simplement, on a suivi Ronsard ;
— on a eu l'ambition de rivaliser avec le succès européen de la Jérusalem délivrée du Tasse ; — et, à cette occasion, de l'influence du ïasse dans la littérature française. — On a cru enfin qu'il était de la dignité de la France d'avoir ses Virgile et ses Homère. — Double erreur du classicisme : — sur les conditions nécessaires de l'épopée; — et sur le pouvoir des règles. — Elle n'est nulle part plus apparente que dans l'histoire des tentatives du genre deVAlaric et de la Pucelle. — Autre espèce d'intérêt que présentent ces œuvres manquées et illisibles : — elles ont posé ki question du « merveilleux chrétien » et par cette question, ainsi qu'on le verra, elles ont ouvert la querelle des anciens et des modernes.
A. Georges de Scudéri [Le Havre, 1601; f 1667, Paris]. — Le premier vers de son Alaric :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.
— Mélange de l'histoire, du roman et du merveilleux ; — la table des matières du poème d'^/artc : table des « descriptions », et table des « comparaisons ». — Infaillibilité du mauvais goût de Scudéri; —
la Fréquente communion^ en 1643, marque une date considérable. « Aucun livre de dévotion, a-t-on dit, n'eut plus de suites », ne fut plus lu, plus discuté, même par les femmes, et ainsi ne contribua davantage, sans enlever aux précieuses la direction de l'opinion littéraire, à les détourner elles-mêmes des questions simplement agréables vers des questions plus sérieuses. Il paraissait d'ailleurs au moment précis qu'il fallait pour interrompre les progrès possibles du cartésianisme, en rétablissant dans ses droits cette autorité de la « tradition » dont le Discours de la méthode eût risqué, sans cette contre-
et comment il en devient presque spirituel, en nous donnant l'impression d'une parodie de lui-même.
B. Jean Chapelain [Paris, 1595; f 1674, Paris]. — Qu'on ne saurait être moins « parisien » et moins a gaulois o que Jean Chapelain, né à Paris, qui vécut quatre-vingts ans à Paris, et mourut à Paris. — Etrange idée qu'on a eue de vouloir le réhabiliter [Cf. V. Cousin, La Société française, t. II, p. 158]. — Son admiration pour le cavalier Marin, et sa Préface de VAdoney 1623; — sa traduction du Guzman d'Alfarache, 1631 ; — sa réputation de critique, — et de prosateur. — Son rôle dans la Querelle du Cid; — et que les Sentiments de l'Académie sur le Cid demeurent son meilleur ouvrage. — Le caractère de l'homme; — et qu'il ne s'en est guère vu de plus plat, ni d'ailleurs de plus rancunier.
Le sujet de la Pucelle; — et s'il est vrai, comme le veut Cousin, qu'il n'y en ait pas de plus beau. — De ne pas mêler inutilement le patriotisme et l'esthétique; — et que ce que Cousin admire dans le « plan » de la Pucelle est précisément ce qui en fait l'infériorité. — Logique et Poésie. — La grande prétention de Chapelain : — il a voulu que son poème fût à la fois de l'histoire, de la poésie, et de l'allégorie morale [Cf. sa Préface]. « Afin de réduire l'action à l'Universel, suivant les préceptes, et de ne la priver pas du sens allégorique par lequel la Poésie est faite un des instruments de l'architectonique, j'ai disposé toute ma matière de telle sorte que... la France représente l'Ame de l'homme,... le roi Charles la Volonté,... l'Anglais et le Bourguignon les transports de l'appétit irascible,... Amaury et Agnès l'appétit concupiscible,... Tanneguy l'Entendement,... la Pucelle la Grâce divine », etc. — Que
partie, d'affaiblir étrangement le pouvoir. Ajouterons nous qu'il était écrit en français? Mais en 1643, quoi qu'on en ait dit, la nouveauté n'en était plus une que par rapport à VAugustinus de Jansénius; et malheureusement, comme l'a fait observer Sainte-Beuve, l'appareil en était tout scolastique ou théologique encore. Il était réservé à Pascal d'en finir avec cet appareil, et de fonder la prose purement française, en mettant le talent ou le génie du côté du jansénisme, dans ses Lettres provinciales.
Là, et non ailleurs, se trouvent réunies toutes les qualités à la poursuite desquelles on s'efforçait depuis une
de telles préoccupatioDS eussent pu refroidir une imagination plus ardente que celle de Chapelain. — Prosaïsme de ses vers [Cf. son Père éternel^ ch. i; son portrait d'Agnès Sorely ch. v; la description du bûcher de Jeanne d*Arc, ch. xxiii].
Qu'il faut bien savoir qu'en dépit de la légende — la publication de la Pucelle n'a rien enlevé à la réputation ni à l'autorité littéraire de Chapelain. — Sa Pucelle a eu six éditions en moins de deux ans. — Éloges pompeux qu'en ont fait Godeau, Ménage, Gassendi, Huet, Montausier [Cf. Goujet, Bibliothèque française, t. XVII, p. 378 et suiv.]. — C'est Chapelain que choisira Colbert, en 1661, pour en faire en quelque sorte le « surintendant des lettres » ; — et, en effet, jusqu'à Boileau, on ne reprochera à la Pucelle que d'être « ennuyeuse » ; — mais on en avait dit autant de Polyeucte.
C. Jean Desmarets de Saint-Sorlin [Paris, 1595; f 1676, Paris].
— Celui-ci a essayé de tout : — du roman, dans son Ariane^ 1632 ;
— de la comédie, dans ses Visionnaires, 1637; — de la tragédie, dans son Erigone^ 1638; — dans son Scipion, 1639; — de la poésie lyrique dans son Office de la Vierge, 1645; — et de l'épopée dans son CloviSy 1657. — L'unique intérêt du Clovis est d'ailleurs dans la Préface de 1673, où l'un des premiers, Desmarets a posé clairement la théorie du « merveilleux chrétien ».
Qu'il n'y a pas lieu de parler des émules de Desmarets et de Chapelain dans l'épopée. — Rien de plus mort que le Saint Louys du Père Le Moyne, — et quoi que l'on ait fait pour le ressusciter.
— Le siècle était déjà trop raisonnable, ^- et surtout trop réglé pour qu'il y pût naître des épopées. — Mais l'amour-propre
cinquantaine d'années. Ces grands problèmes dont il semblait, en vérité, que les théologiens eussent voulu comme nous dérober Tintelligence ou nous masquer Tintérêt, en les alourdissant du poids de leur érudition et de leur dialectique, les Proçincialesj presque pour la première fois, les mettaient à la portée de tout ce qui savait lire. Il n'était pas jusqu'à cet air du monde, cette aisance et cette distinction d'allures, cet enjouement et cette grâce de plaisanterie, dont on faisait tant de cas, et tant de mystère, dans les « ruelles », qui ne s'insinuât parmi toute cette théologie. Le ton y changeait de lettre en lettre, avec les
français ne va pas moins s'obstiner à en imaginer de génération en génération ; — et l'on parle de la continuité de la production dramatique ; — mais celle de la production pseudo-épique ne sera pas moins régulière chez nous.
XIY. — La comédie de 1640 à 1658.
1° Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. VI, VII et VIII; — Léris, Dictionnaire des théâtres; — de Puibusque, Histoire comparée des littératures française et espagnole, Paris, 1843; — L. de Viel-Castel, Essai sur le théâtre espagnol, dans la Revue des Deux Mondes, 1840, 1841, 1846; — V. Fournel, les Contemporains de Molière, Paris, 1863-1875.
Goujet, Bibliothèque française, articles Scarron, t. XVII, et QuiNAULT, t. XVIII; — Morillot, Scarron, sa vie et ses œuvres, Paris, 1888; — G. Reynier, Thomas Corneille, Paris, 1892.
2® La Transition de Corneille a Molière. — De l'utilité de la statistique ; — et que rien ne la vaut pour démontrer que l'histoire de la littérature et l'histoire littéraire sont deux. — De 1640 à 1660, en vingt ans, il s'est joué, ou imprimé plus de deux cents tragédies, tragi-comédies, comédies ou pastorales; — et combien en demeure-t-il? — ou de combien d'auteurs avons-nous conservé les noms? — Entre le Menteur et les Précieuses ridicules, il semble donc qu'il n'y ait rien... qu'un trou; — et de là, l'honneur que l'on fait au Menteur d'avoir ouvert les voies à la comédie de Molière. — Ce qu'il faut penser de cette allégation [Cf. les Époques du théâtre français], — Qu'il s'est pourtant passé quelque chose entre
Wi RIANUEL DE l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
exigences de la polémique, et quelque grand intervalle qu'il y eût de la satire directe et personnelle à la plus haute éloquence, l'auteur le franchissait avec une agilité dont c'est le cas de dire qu'elle « ravissait » le lecteur. Aucune comédie n'avait paru « aux chandelles » qui fût aussi réjouissante. Aucune parole qui fût plus éloquente n'était tombée même du haut de la chaire. Si d'ailleurs à la corruption des mœurs, au relâchement croissant de l'ancienne discipline, on reconnaissait la nécessité d'opposer une morale, non pas certes nouvelle, mais plutôt oubliée de quelques uns même de ceux qui avaient pour
1640 et 1660; — et qu'il y a moyen de le dégager de la statistique elle-même.
La tragédie continue de gagner du terrain; — et de ces deux cents pièces elle en réclame à peine moins de la moitié pour elle ; — dont Horace, Cinna, Polyeucte, Pompée, Rodogune, Héraclius, pour ne rien dire de Théodore ou Pertharite; — et bien au-dessous, mais à un certain rang encore, le Saint Genest, 1646; le Wenceslas, 1647; le Cosroès, 1649, de Rotrou; — le Saiil, 1639, et le Scévole, 1646, de Du Ryer; — la Mort de Sénèque, 1644; la Mort de Crispe, 1645; la Mort du Grand Osman, 1647, de Tristan l'Hermite. — Mais la tragi-comédie recule, qui ne compte pour la même période que cinquante pièces seulement ; — et, ce qu'elle perd ainsi de son domaine, c'est la comédie qui s'en empare. — Exactement , d'après les frères Parfaict , de trente-neuf pièces [1639-1646] la tragi-comédie tombe à seize [1646-1653], puis à douze [1653-1660], tandis que la comédie monte de dix-huit à vingt-cinq et de vingt-cinq à vingt-huit. — Conclusion : les espèces franches refoulent, et vont bientôt anéantir l'espèce hybride ou douteuse.
Mais si la première s'est déterminée et, comme disait Aristole, a reconnu sa vraie nature dans les chefs-d'œuvre de Corneille, la seconde hésite entre deux ou trois directions; — on sait où est la source des larmes ; — on ignore encore Tart de toucher celle du rire. -- Thomas Corneille [1625; f 1709] cherche le succès dans la complication romanesque des aventures; — Philippe Quinault [1635; f 1688], dans l'alliage d'un réalisme de détails qui sent son origine populaire; — et d'une fadeur de galanterie qui fait prévoir
mission de l'enseigner, les Pros^inciales la contenaient. Et enfin et surtout, — je ne parle qu'au point de vue de la littérature, — si Ton aspirait au naturel, et qu'on y tendit sans y pouvoir atteindre; si l'on s'était trompé jusqu'alors sur les moyens d'y toucher; les Pro{>inciales étaient ensemble le signal et le modèle attendus. « Le premier livre de génie qu'on vît en prose, a dit Voltaire, fut le recueil des Lettres provinciales » ; et, un peu plus loin, il y rapporte l'époque de « la fixation de la langue ». On ne saurait mieux dire, mais on peut en dire davantage; et une autre époque date également des Proçinciales^
ses opéras; — Paul Scarron [1610; -}• 1660], dans ce que Molière appellera la turlupinade, ou dans l'énormité de la caricature, à moins que ce ne soit dans l'obscénité. — Tous les trois continuent d'ailleurs d'emprunter leurs modèles à l'Espagne. — Dom Japhet d'Arménie^ 1652, est une adaptation d'une comédie de Moreto ; — Les nivales, 1653, ne sont qu'une reprise des Pucelles de Rotrou, qui passent elles-mêmes pour être empruntées à Lope de Vega ;
— Le Charme de la voix, 1653, est une imitation d'une comédie de Moreto. — Il semble que tous ces auteurs aient « des yeux pour ne point voir » et « des oreilles pour ne point entendre » ; — et c'est ce qui fait que tout ce théâtre n'a, en un certain sens, d'intérêt que pour les curieux.
Il accoutume toutefois le public à dissocier les éléments de son plaisir pour l'éprouver plus vif et plus complet; — et en effet ce n'est que dans le roman de Rabelais qu'on rit d'un œil en pleurant de l'autre. — On ne voudra bientôt plus du mélange des genres;
— et c'est un premier pas vers le naturel. — La langue aussi devient plus naturelle; — elle s'assouplit, elle se diversifie; — Thomas Corneille a de l'abondance; Quinault de la fluidité; Scarron souvent a de la verve; — et, à ce propos, comparaison du comique de L'Ecolier de Salamanque ou de Dom Japhet d'Arménie avec celui de Ruy Blas et de Tragaldabas. — Enfin il n'est pas jusqu'au goût du burlesque qui n'exige une certaine observation; — s'il ne saurait y avoir de bonnes caricatures que celles dont on reconnaît la ressemblance avec leurs modèles.
3° Les Œuvres : — de Scarron : Jodelet ou le maître valet, 1645; — Les trois Dorothées, 1646; — de Th. Corneille : Les
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plus importante encore, qui est celle de la fixation des caractères de la littérature et de l'idéal classiques.
Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles !
Si ce vers de Scudéri n'était quelque peu ridicule, ce serait le moment et le lieu d'en faire une juste application. Le « naturel » des Provinciales n'a fait sur les hommes de la génération précédente, tels que le vieux Corneille, aucune impression ; et, après six ou sept ans de bouderie, quand l'auteur du Cid reparaîtra sur la scène, en 1659, ce sera avec son Œdipe, bientôt suivi de son Serto-
Engagements du hasard, 1647; — Le Feint Astrologue, 1648; — de Scarron : L'Héritier ridicule, 1649; — de Th. Corneille : Don Bertrand de Cigarral, 1650; — L'Amour à la mode, 1651; — de Scarron : Dom Japhet d'Arménie, 1653; — de Th. Corneille : Le Berger extravagant, 1653; — Le Charme de la voix, 1653; — de Quinault : Les Rivales, 1653; — de Scarron : L'Ecolier de Salamanque, 1654; — de Th. Corneille : Les Illustres Ennemis, 1654;
— de Quinault : L'Amant indiscret, 1654; — de Scarron : Le Gardien de soi-même, 1655; — de Th. Corneille : Le Geôlier de soimême, 1655; — de Quinault : La Comédie sans comédie, 1655; — de Scarron : I^e Marquis ridicule, 1656.
La meilleure édition de Scarron est celle d'Amsterdam, en sept volumes, 1752, chez Wetstein; — de Thomas Corneille, celle de Paris, en cinq volumes, 1748, chez David; — et de Quinault, celle de Paris, chez la V^® Duchesne, 1778, en cinq volumes.