‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 49 sur 89 · XIII. — La Comédie depuis Molière Jusqu'à Destouches · texte numérisé non relu

XIII. — La Comédie depuis Molière Jusqu'à Destouches

1" Les Sources. — [Cf. ci-dessus, article XI] et ajoutez : Petitot : Répertoire du Théâtre français, t. VIII, IX et X. —

pas d'attribuer une part dans cette transformation à ce retour offensif de Tinfluence espagnole, qui coïncide, entre 1700 et 1714, avec ravènement d'un petit-fils de Louis XIV au trône de Charles-Quint, ou plutôt qui en est la suite. Mais il faudrait pour cela que le seul homme d'un réel talent qui témoigne de cette influence, — c'est le romancier Le Sage, — ne fût pas aussi le seul a s'être moqué de cette nouvelle préciosité. Il ne l'avait qu'effleurée dans son Diable boiteux^ qui parut en 1707. Mais il y revient à deux ou trois reprises dans son Gil Blas, dont la première partie est de 1714; et, avec une hardiesse renouvelée de La Bruyère et de Molière, il y met en scène, sous le nom de la marquise de Chaves, M"® de Lambert

Gherardi, Théâtre italien; — Sainte-Beuve, jRe^/iflrrf, au tome VII des Causeries du lundi; — J.-J. Weiss, Éloge de Regnardy 1859» dans ses Essais sur l'histoire de la littérature française; — Gilbert, Regnardy dans la Revue des Deux Mondes, 1859; — Edouard Fournier, Notice, en tête de son édition, Paris, 1874, 1875; — Notice sur Dufresnj'y en tête de l'édition de ses Œuvres, Paris, 1747; — J. Lemaître, Le théâtre de Dancourt, Paris, 1882.

2® La Transformation de la comédie.

A. Jean-François Regnard [Paris, 1655; f 1709, Grillon].

Ses origines purement parisiennes ; — sa vie d'épicurien; — ses voyages et ses aventures : — une justification inattendue des dénouements de Molière, et la captivité de Regnard en Alger. — Ses débuts au Théâtre italien : le Divorce, 1688; l'Homme à bonnes fortunes, 1690; les Chinois, en collaboration avec Dufresny, 1692; — ses comédies de caractères : le Joueur, 1696 ; le Distrait, 1697 'jDémocrite, 1700; — et comment il essaie d'y combiner l'imitation de Molière avec celle de La Bruyère. — Mais son observation manque de profondeur et de force ; — pour ne pas dire de conscience ; — et manifestement il ne prend au sérieux ni ses sujets ni son art. — C'est pourquoi ses vrais chefs-d'œuvre : — les Folies amoureuses, 1704, et le Légataire universel, 1708, — sont d'un autre genre; — où, dans des intrigues mieux liées, et d'un mouvement plus pressé, — reparaissent les personnages de la comédie italienne ; — vêtus

elle-même. Enfin, et bien plus tard, dans son Bachelier de Salamanque^ se rappelle-t-on l'ironique éloge qu'il a fait de l'idiome proconchi? « Si vous me demandez ce que c'est que le proconchi^ je vous répondrai que c'est une langue qui a ses déclinaisons et ses conjugaisons, et qu'on peut apprendre.aussi facilement que la langue latine, plus facilement même, puisque c'est une langue vivante qu'on peut posséder en peu de temps en conversant avec les Indiens puristes. » C'est un Espagnol qui parle, et il continue : <c Au reste elle est harmonieuse et plus chargée de métaphores et de figures outrées que la nôtre même. Qu'un Indien qui se pique de parler bien le proconchi s'avise de vous faire un compliment, il n'y emploiera que

à la moderne française; — et parlant le langage du monde extrêmement libre où fréquente Regnard. — Du style de Regnard, — et s'il mérite l'éloge excessif que l'on en a fait? — Ses qualités réelles de vivacité, de souplesse et d'éclat; — et qu'autant ou plus que les siennes, elles sont les qualités de la langue de son temps;

— celles que l'on retrouve dans le Crispin ou dans le Diable boiteux de Le Sage, 1707 — ou dans les Mémoires de Gramont, 1713.

B. Florent Carton Dancourt [Fontainebleau, 1661 ; f 1725, Courcelles en Berry].

L'élève préféré du père de La Rue; — ses exploits de jeunesse;

— il enlève la fille du comédien la Thorillière ; — se fait comédien pour elle; — débute comme acteur en 1685; — et comme auteur dramatique en 1686, par sa comédie des Fonds perdus. — Elle est suivie du Chevalier à la mode, 1687 ; — de la Femme d'intrigues, 1692 ; — des Bourgeoises à la mode, 1692 ; — et si l'on rapproche de ces pièces, qui sont toutes en prose, — des pièces de moindre importance, telles que la Maison de campagne, 1688 ; — la Pari' sienne, 1691; — la Gazette, V Impromptu de garnison, 1692; — on voit poindre une comédie nouvelle; — plus attentive à « l'actualité » ; — plus voisine des mœurs contemporaines ; — moins satirique et plus « plaisante » que la comédie de Molière. — C'est la comédie de mœurs.

De la comédie de mœurs dans le théâtre de Dancourt ; — et ce

des pensées bizarres, singulières, et des expressions recherchées. C'est un style obscur, enflé, un verbiage brillant, un pompeux galimatias, mais c'est ce qui en fait l'excellence. C'est le ton de l'Académie de Petapa. » Seulement, comme autrefois celles de La Bruyère et de Molière, les plaisanteries du bon romancier font long feu. Le Sage a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et il a fait de bonnes humanités, dont il aime à faire un peu parade. Oserai-je dire qu'il n'est pas très intelligent? et qu'il a peu de monde? Les raisons de la transformation qui s'opère lui échappent, et, n'y entendant rien, il s'en moque, ce qui est éminemment français. Mais de plus avisés que lui s'y rendent au contraire atten-

qu'elle conserve encore de ]a tradition de Molière. — Les sujets consacrés et d'ailleurs plus ou moins réels : le tuteur berné [Cf. le Tuteur, 1695; — les Enfants de Paris, 1699; — les Trois Cousines, 1700; — Madame Artus, 1708] — et le fourbe démasqué : [Cf. le Chevalier à la mode, 1687; — l'Été des coquettes, 1690; — la Femme d'intrigues, 1692; — les Agioteurs, 1710]. — Mais, dans cette ressemblance générale, des traits nouveaux se distinguent. — C'est toute une catégorie sociale que Dancourt met en scène, — et c'est ce qu'indique le pluriel de ses titres [les Enfants de Paris, les Bourgeoises à la mode, les Agioteurs"]. — Plusieurs personnages, désormais, sont chargés d'exprimer ce qu'un seul représen-tait jusqu'alors ; — et de là, la dispersion de la satire, qui devient plus superficielle; — mais, en revanche, de là aussi son caractère d'actualité [Cf. la Foire de Bezons, 1695; — le Moulin de Javelle, 1696; — la Loterie, 1697; — le Mari retrouvé, 1698]. — Subordination du choix du sujet au fait divers anecdotique; — et de la qualité de la plaisanterie aux exigences de la mode.

Valeur « documentaire » de la comédie de Dancourt ; — et, à ce propos, d'un paradoxe d'Eugène Scribe [Discours de réception] sur l'indépendance du théâtre par rapport aux mœurs. — Les types de la comédie de Dancourt. — Les gens d'argent [Cf. la Femme d'intrigues, 1692, ou les Agioteurs, 1710]. — Le demi-monde ou le monde interlope [Cf. le Chevalier à la mode, 1687; — les Bourgeoises à la mode, 1692; — la Femme d'intrigues, 1692]. — Compa-

tifs, et bien que ne voyant pas, ou voyant mal ce qui sor-r tira de là, deux ou trois avantages de la transformation les frappent, et ils réserveoit leur jugement.

S'ils voulaient répondre au romancier, ils l'accuseraient d'abord d'ingratitude, et sans insister sur les réminis* ccnces classiques dont il charge lui-même son style, et qui ne laissent pas d'en ralentir quelquefois la rapi> dite, ils lui feraient observer que cette transformation^ dont il plaisante, il en profite le premier. Du mode proprement oratoire la prose française de cette fin de siècle évolue vers le mode narratif. Cinquante ou soixante ans s'écouleront maintenant avant que nous rencontrions dana l'histoire de notre littérature une page vraiment élo-

raison du théâtre de Dancourt et du roman de Le Sage. — Les commencements de l'art réaliste ; — et en quoi il diffère de l'art naturaliste. — Les dernières pièces de Dancourt : Sancho Pançtty 1713; — le Vert galant, 1714; — le Prix de Varquebuse. 1717 ; — la Déroute de Pharaorty 1718. — Ce qui lui a manqué pour laisser une trace plus profonde dans l'histoire du théâtre français.

G. Charles Rivière-Dufresny [Paris, 1648; f 1724, Paris].

Débuts tardifs de Dufresny. — Le valet de chambre de Louis XIV; — l'amateur de jardins et le dilettante; — sa collaboration avec Regnard; — ses débuts au Théâtre italien : l'Opéra de campagne^. 1692; — les Adieux des officiers, 1693; — son début au Théâtre français : le Négligent, 1692; — le Chevalier joueur, 1697, — et si Regnard en a pris l'idée à Dufresny? — C'est ce que permet de croire le caractère même de Dufresny; — qui fut un c homme à idées », — et auquel il semble bien que Montesquieu ait pris plus, tard l'idée de ses Lettres persanes-, — qu'une autre idée de Dufresny a été de se soustraire à la domination de Molière [Cf. le prologue du Négligent] ; — et dans quelle mesure il y a réussi? — Sa Malade sans maladie, 1699; — et son Esprit de contradiction ^ 1700. — Que Dufresny s'y peint un peu lui-même. — Ses grandes pièces : la Joueuse, \709 ; — la Coquette de village, 1715 ; — la Réconciliation normande, 1719. — Nouveauté cherchée de l'intrigue; — du dialogue ; — et même de la facture du vers dans le théâtre de

quente. En revanche, et depuis que Marguerite et Rabelais sont morts, combien avons-nous eu de conteurs? on combien, depuis Amyot, de véritables « historiens » ? Ne nommons pas ici M"® de Sévigné, dont on ne sait rien, à la date où nous sommes, puisque ses premières Lettres ne verront le jour qu'en 1726. Bossuet lui-même, Bossuet surtout, n'est qu'un orateur dans l'histoire, — in historia orator ; — et à moins qu'on ne fasse de la Psyché de La Fontaine plus de cas que nous n'en saurions faire, La Fontaine n'a conté qu'en vers. Si donc Le Sage est assurément en français un des maîtres de l'art de conter, n'avons-nous pas le droit de croire qu'il doit bien quelque chose de sa supériorité dans cet art à ces habitudes nouvelles contre lesquelles cependant il proteste? Il eût

Dufresny. — Si l'on ne peut pas dire qu'il y a déjà quelque chose en lui de Marivaux ?

3° Les Œuvres. — Indépendamment de son théâtre, nous avons de Regnard des récits de voyages : en Flandre, en Laponie, en Pologne^ en Allemagne) — une sorte de roman, la Provençale^ qui est le récit de ses aventures « en Alger » ; — et quelques poésies diverses, parmi lesquelles il convient de signaler sa Satire contre les maris, et le Tombeau de M, Despréaux.

La meilleure ou la plus belle édition de ses OEuvres est celle de 1790, Paris, chez la V^« Duchesnc.

On n'a de Dancourt que son théâtre, dont il n'existe aucune édition c critique >, ni même complète.

La meilleure édition de Dufresny, qui n'est pas bien bonne, est l'édition de 1747, dont les trois premiers volumes renferment son Théâtre, et le dernier quelques morceaux en prose, parmi lesquels on peut citer les Amusements sérieux et comiques ; — un Parallèle de Rabelais et d' Homère \ — et une douzaine de Nouvelles historiques, dont on dirait les scénarios d'autant de vaudevilles ou de comédies.

XIV. — Alain-Hené Le Sage [Sarzeau (Morbihan), 1668 ; •}• 1747, Boulogne-sur-Mer].

1° Les Sources. — Gordon de Pcrcel (Lenglet-Dufresnoy), Biblio' thèque des romans; — La Harpe, Cours de littératurey III^ partie.

moins bien conté quelque vingt ans auparavant ; et ce qui tendrait à le prouver, c'est de voir comme autour et au-dessous de lui les conteurs deviennent de jour en jour plus nombreux, depuis Tauteur des Mémoires de Roche^ fort et de d'Artagnan, que nous avons déjà nommé, jusqu'à l'auteur de Fleur d'épine et des Quatre Facar^ dins. Et si l'on cherche la raison de ce progrès du style narratif, où la trouvera-t-on, que dans l'intérêt nouveau qu'on prend aux choses voisines et contemporaines? Il n'est pas facile, et il serait assez ridicule de raconter « oratoirement » les aventures de Gil Blas. Le moyen de mettre en belles périodes éloquentes la médecine du docteur Sangrado?

En même temps, et pour la même raison, — quoi

Livre premier, chapitre V, section 4; chapitre VII, section 2; et Livre second, chapitre III; — Malitourne, Eloge de Le Sage^ et Patin, Éloge de Le Sage, en tête de l'édition de 1810-1823; — AudifFret, Notice sur Le Sage, en tête de l'édition de 1822, Paris ;

— Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II ; et Jugements sur Gil Blas et Le Sage, en tête de la Table des Causeries du lundi; — F. Brunetière, Études critiques, t. III ; — Léo Claretie, Le Sage romancier, Paris, 1890; — Lintilhac, Le Sage; dans la collection des Grands Écrivains français, 1893.

François de Neufchâtean, Examen de la question de savoir si Le Sage est l'auteur de Gil Blas, 1818, et en tête de l'édition Lefèvre, Paris, 1820; — Llorente, Observations critiques sur le roman de Gil Blas, Paris, 1822; — Franceson, Essai sur la question de l'originalité de Gil Blas, Berlin, 1857 ; — Veckenstedt, die Geschichte des Gil Blas Frage, Berlin, 1879.

20 L'Homme et l'Éckivain. — Sa jeunesse obscure; — ses difficultés de famille ; — et ses débuts littéraires : Lettres galantes d'Aristénète, 1695. — Ses relations avec l'abbé de Lionne. — Il publie son Théâtre espagnol, 1700; — et une traduction du Don Quichotte d'Avellaneda. — Ses débuts au Théâtre français, 1707,

— et son Turcaret, 1709. — Comment et en quoi Turcaret concentre et résume ce qu'il y a de nouveauté dans le théâtre de Dancourt; — quoique sans s'écarter de la tradition de Molière. —

qu'on en dise avec et sur l'autorité de Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de l'Académie française, — le vocabulaire s'enrichit considérablement. Quelques vieux mots se perdent, et l'effigie s'en démonétise : ils n'ont plus cours, et on les voit d'eux-mêmes se retirer de la circulation. Mais d'autres mots, bien plus nombreux, les remplacent. « Nous avons ajouté beaucoup de mots », écrit en 1718 le rédacteur de la Préface de la seconde édition du Dictionnaire de l'Académie \ et en un autre endroit, il fait cette observation, qui n'intéresse pas uniquement la langue : a L'Académie n'a pas cru devoir exclure certains mots, a qui la bizarrerie de l'usage, ou peut être celle de nos mœurs... a donné cours depuis quelques années... Il semble qu'il y ait en effet entre

Pourquoi Turcaret n'a jamais réussi; — et si Le Sage avait le génie dramatique ? — Les « traitans d essaient de faire interdire Turcaret] — intervention du Dauphin, fils de Louis XIV ; — Le Sage se brouille avec les comédiens ; — et se jette par dépit dans le théâtre de la Foire. — Il consacre désormais aux forains tous les loisirs que le roman lui laisse. — La collaboration de Le Sage, d'Orneval et Fuzelier; — et de l'intérêt documentaire du théâtre de la Foire. — Le Diable boiteux, 1707; — et Gil Blas, 1715, 1724, 1735.

A. Les éléments antérieurs dans le roman de Le Sage. — Le développement de la nouvelle entre 1680 et 1700 ; — et le passage du style oratoire au style narratif; — l'abondance des Mémoires; — et la forme du récit personnel. — Ce que Le Sage doit à La Bruyère; — et qu'en un certain sens le Diable boiteux n'est qu'une série de portraits ou de caractères [Cf. la Vieille Coquette, le Vieux Galant, r Allemand, — le Français, — le Maître d'école, etc.]. — Comme dans la comédie de Dancourt, c'est à la « peinture des conditions » que le romancier demande maintenant l'intérêt; — et à ce titre Gil Blas lui-même n'est qu'une comédie. — Les allusions contemporaines dans le roman de Le Sage; — et s'il est plus sincère, quand il s'en défend, que l'auteur des Caractères? — L'imitation de l'espagnol dans les romans de Le Sage; — et^ à cette occasion, du roman picaresque (Cf. ïicknor. Histoire de la littérature espagnole, et Eug. de Navarrete, dans la Collection des Classiques espagnols

les mots d'une langue, une espèce d'égalité comme entre les citoyens d'une république; ils jouissent des mêmes privilèges et sont gouvernés par les mêmes lois ; et comme le général d'armée et le magistrat ne sont pas plus citoyens que le simple soldat, ou le plus vil artisan... de même les mots de Justice et de Valeur ne sont pas plus des mots français, ni plus français, quoiqu'ils représentent les premières de toutes les vertus, que ceux qui sont destinés à représenter les choses les plus abjectes et les plus méprisables. » Veut-on connaître quelques-uns de ces mots? La Préface elle-même nous signale les mots de Falbala^ Fichu, Battant l'œil, Ratafia, Sabler ; et on le voit tout de suite, ce sont des termes populaires ou des termes concrets, tirés de l'usage de la

fRibadeneira). — Nombreux emprunts de Le Sage; — et puérilité des reproches qu'on lui en a faits (Cf. Llorente, loc. cit. ; Baret, Littérature espagnole; F. Brunetière, Histoire et Littérature ^ t. III; et Léo Claretie, op. cit.].

B. L'originalité du roman de Le Sage; — et que, naturellement, pour en juger, il faut retrancher de son Gil Blas les histoires supplémentaires qui interrompent le récit principal (Cf. les Amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédés), — Ce qu'il a imité du roman picaresque, Le Sage l'a « humanisé » ; — et que, pour comprendre la valeur de ce mot, il suffit de comparer son Gil Blas avec sa traduction à'Estevanille Gonzalez^ 1734. — De la confession des mauvais drôles du roman picaresque, il a fait un tableau de la vie humaine; — et d'une succession d'aventures indifiFérentes une satire des conditions de son temps. — En d'autres termes encore, il a « réduit à l'universel » ce qu'il y avait de trop singulier dans ses modèles; — et donné ainsi une portée morale à des anecdotes quelconques.

C. L'importance du roman de Le Sage; — et qu'elle est d'avoir constitué le roman réaliste comme genre littéraire. — Après La Bruyère, et avec des procédés analogues, il a fait passer, de la scène dans le livre, la satire des mœurs; — et ainsi il a ouvert une voie véritablement nouvelle. — Sa bonne fortune a été d'établir la distinction fondamentale du théâtre et du roman. — Le héros de

vie commune. D'autres encore sont termes de toilette, par exemple, ou termes de sciences, — de mécanique, de physique, d'histoire naturelle. Ils introduisent avec eux la préoccupation des choses qu'ils désignent. On tire de ces choses des comparaisons, puis des figures, des métaphores nouvelles. On incorpore à la littérature tout un vaste domaine qui n'était pas encore le sien. Il vient aussi des mots de Hollande, où les Journaux en forgent pour exprimer des idées qui n'avaient pas de nom en France ; il en vient d'Angleterre, qui ne sont pas précisément anglais, mais français et « réfugiés », si Ton peut ainsi dire. La plasticité de l'esprit français absorbe, s'assimile tous ces éléments disparates, les conforme à ses exigences, les réduit aux règles de sa grammaire. Et finalement

roman est toujours la victime ou la créature des circonstances ; — et il s'y abandonne ; — mais le héros de théâtre prétend en demeurer le maître. — L'imitation de la vie commune dans le roman de Le Sage ; — et que ni le déguisement espagnol ; — ni Tintention constamment satirique n'en sauraient masquer l'exactitude. — Comparaison de l'histoire (c fictive » de Gil Èlas avec l'histoire vraie de Dubois ou d'Alberoni. — Du caractère des événements dans le roman de Le Sage ; — et qu'ils n'ont rien de « romanesque », — en tant que le mot est synonyme d'arbitraire ou d'extraordinaire. — L'erreur que l'on commet parfois à ce sujet ne provient que de mal connaître les mœurs privées du temps de Louis XIY et de la Régence. — Abondance de traits réalistes dans le roman de Le Sage; — et comment, ainsi que dans la satire de Boileau, — l'excès en est constamment tempéré par son éducation littéraire. — D'une parole étrange de Nisard sur Le Sage considéré comme moraliste ; — et qu'il n'y a rien de commun, que l'abus des citations latines, entre Le Sage et RoUin.

Les dernières œuvres et les dernières années de Le Sage. — Sa traduction de Guzman d'AlfarachCf 1732. — Ses romans exotiques : les Aventures du chevalier de Beauchesne^ 1732 ; — et son Bachelier de Salamanque, 1736. — Il continue en même temps de travailler pour le théâtre de la Foire; — et, au théâtre comme dans le roman, de satiriser ses grands ennemis, qui sont : — les comédiens eux-

qu'en arrive-t-il? 11 en arrive, et il le faut dire, que si Ton a jadis écrit ou parlé un français plus noble, plus grave, plus sérieux, on n'en a jamais parlé de plus « joli » qu'entre 1685 et 1715 ou à peu près, ni de plus transparent, qui fût un calque plus fidèle de l'idée, ni qui fût aussi pins concret. Lisez plutôt Fontenelle et Le Sage, M"® de Lambert et M"® de Launay, Regnard et Massillon. Cela ne manque en vérité que de composition, de profondeur et d'harmonie, qui sont de grandes choses, — mais non pas en tout temps ni partout nécessaires, puisque le manque même allait en contribuer à la fortune européenne de notre littérature.

C'est qu'aussi bien, et comme à mesure que l'étreinte royale se desserrait en quelque sorte, la « société » se

mêmes; — les gens d'argent; — et les précieux. — Ses jugements littéraires [Cf. dans Gil Blas les conversations de Gil Blas avec Fabrice; dans le Bachelier de Salamanque les plaisanteries sur M™o de Lambert et sur l'académie de Petapa; et Honncher : Die litterarische Satire Le Sage's, Leipsig, 1886]. — Ce romancier réaliste est presque le dernier des « classiques ». — Sa longue vieillesse. — Ses dernières publications : la Valise trouvée^ 1740, — et le Mélange amusant, 1743. — Son influence en France et à l'étranger.

3* Les Œuvres. — Elles se composent, ainsi qu'on l'a vu : — 1° de son Théâtre; — 2<* de ses traductions de l'espagnol, drames, comédies, ou romans picaresques ; — 3<* de ses romans originaux qui sont : le Diable boiteux, Gil Blas, les Aventures du chevalier de Beauckesne-, le Bachelier de Salamanque; — 4® de son Théâtre de la Foire, en collaboration avec d'Orneval et Fuselier [quatre volumes]; — et 5o d'un certain nombre de travaux «de librairie »^ parmi lesquels on cite sa revision des Mille et un Jours de l'orientaliste Pctis de la Croix.

L'édition « définitive » de Gil Blas, en quatre volumes, est celle de 1747.

Les rééditions modernes sont innombrables.

Deux bonnes éditions des Œuvres sont l'édition de 1810-1823» — et l'édition Renouard, 1820, Paris.

ressaisissait elle-même, et loin du maître, loin de la cour, à la ville, comme on disait alors, les salons, et dans les salons les femmes reprenaient leur empire. On les avait un peu écartées de la littérature et de l'art, entre 1660 et 1690. On les avait réduites à un rôle un peu effacé. Mais maintenant que le vieux roi ne se soucie plus d'elles, en attendant que le régent les traite comme ou sait qu'il fera, leur ntiturelle influence renaît, et pour préluder aux « grandes nuits de Sceaux », voici briller chez M™® de Lambert les beaux jours, qu'on croyait évanouis, de l'hôtel de Rambouillet. Et puisque d'un côté les hautes spéculations les effarouchent, que les grandes passions leur font plutôt peur, on s'ingénie à les leur présenter sous une forme qui les amuse; mais elles, à

XY. — Le salon de M""^ de Lambert.

1° Les Sources. — Lettres choisies de M. de la Rivière, Paris, 1751 ; — Fonlenelle, Éloge de M^^ de Lambert-, — Mémoires de M""o de Staal-Delaunay, de d'Argenson, du président Hénault; — D'Alembert, Éloges de Sacy, de Sainte- Aulaire, de La Motte; — Sainte- Beuve, M™® de Lambert, au t. IV des Causeries du lundi; — Desnoiresterres, les Cours galantes; — Ch. Giraud, la Maréchale de Villars; Paris, 1881 ; — Lescure, Étude en tête de son édition des Œuvres de M"*® de Lambert, Paris, 1883; — Emmanuel de Broglie, Les mardis et les mercredis de la marquise de Lambert, dans le Correspondant des 10 et 25 avril 1895.

2® La Renaissance de la Préciosité; — et qu'il y faut voir, comme à son origine, une protestation des femmes contre la grossièreté du langage ; — l'indécence des mœurs ; — et la tendance au naturalisme. — Anne-Marie Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert [1647, •{• 1733] ; — sa jeunesse ; — son mariage et ses premiers écrits. — Sa « correspondance » avec Fénelon. — Les Avis d'une mère à son fils et les Avis d'une mère à sa fille. — M™o de Lambert s'installe à l'hôtel de Nevers, 1698 [aujourd'hui la Bibliothèque nationale] ; — et se donne à elle-même le rôle de protectrice des lettres. — Ses mardis et ses mercredis. — Comme à rhôtel de Rambouillet jadis, les gens de lettres s'y mêlent aux

leur tour, achèvent d'épurer la langue de tout pédantisnie, et la pensée même de l'espèce d'orgueil dont elle se nourrit dans sa solitude. C'est pourquoi cette pensée d'une part, et de l'autre cette langue, deviennent la plus ressemblante image qu'il y ait de l'esprit français, si cet esprit^ comme nous avons tâché de le montrer, est surtout un esprit de « sociabilité ». On n'écrit vraiment plus déjà que pour les autres, pour les amuser, pour leur plaire, pour être applaudi; — et un peu pour leur être utile. D'où que l'on vienne, dans quelque condition déjà que l'on soit né, quelque idée que l'on ait de son fonds, l'apprentissage de l'écrivain est d'en chercher le rapport ou l'accord avec les idées de son temps. La fortune littéraire, l'autorité, la gloire, la réputation ne s'acquièrent

grands seigneurs, — et les actrices [Cf. les Lettres d'Adrienne Lecouvreur publiées par M. G. Monval, Paris, 1892, Ploii] aux grandes dames [Cf. Giraud, La maréchale de Villars]. — Mais le ton y est sensiblement plus libre; — ou libre d'une autre manière;

— et les conversations s'y étendent à d'autres objets.

30 Le grand homme du salon de Mi>® de Lambert. — Antoine Houdart de La Motte [1672, f 1731]. [Cf. l'abbé Trublet, Mémoires sur M. de la Motte, et d'Alembert, Éloge de La Motte.] — Ses triomphes à l'Opéra; V Europe galante^ 1697 ; Issé, 169S ;Ama' dis de Gaule, 1699. — Ses Odes, 1706, et ses Fables, 1719. — Son Discours sur Homère, 1714; — et la réponse de M™» Dacier : Des causes de la corruption du goût, — Intervention de M"« de Lambert dans la querelle. — Le a Salon > tout entier se range du parti des Modernes; — et, comme il se trouve représenter à la fois la politesse et le goût, — l'opinion littéraire achève de se détacher des Anciens. — Autres ouvrages de La Motte. — Ses tragédies : les Macchabées, 1721; — Romulus, 1722; — Inès de Castro, 1723.

— La Motte triomphe encore dans le c discours académique » ; — et devient l'oracle littéraire du salon de M'"® de Lambert.

4® La formation de l'opinion publique. — De ce mélange de beaux esprits et d'hommes d'affaires dans le salon de l'hôtel de Nevers se forme l'opinion publique. — M™<^ de Lambert devient la grande électrice de l'Académie française ; — et leur influence à

plus autrement. C'est uue manière de comprendre la littérature, et nous venons d'en voir les avantages. Mais ces avantages ne sont-ils pas peut-être compensés par quelques inconvénients? C'est ce que nous examinerons dans le chapitre suivant.

toutes deux s'en augmente d'autant. — L'indifférence du pouvoir y aide; — ainsi que le désordre croissant. — La cour, qui a perdu le gouvernement des esprits, — ne se rend pas compte du mouvement qui s'opère. — Ce n'est plus à Versailles que les talents « naissants » vont chercher la consécration de leur mérite ; — c'est dans le salon de M™e de Lambert. — Si Fontenelle et La Motte y régnent, Marivaux et Montesquieu y débutent. — La discussion des « grands sujets », sous une forme précieuse, y entre avec eux ; — comme avec l'abbé de Saint-Pierre [Cf. G. de Molinari, l'Abbé de Saint-Pierre, Paris, 1857; et Goumy, Étude sur la vie et les écrits de Vabbé de Saint-Pierre, Paris, 1859]; — et avec l'empire des salons se fonde le pouvoir de l'esprit.

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