‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 51 sur 89 · V. — La première époque de la vie de Voltaire · texte numérisé non relu

V. — La première époque de la vie de Voltaire

1® Les Sources. — Voltaire, lui-même et d'abord, dans ses Œuvres complètes ^ édition Beuchot; — et dans les dix-huit volumes de sa Correspondance y édition Moland, Paris, 1878-1882; — Condorcet, Vie de Voltaire, \1%1 \ — G. Desnoiresterres, Voltaire et la Société française au xviii® siècle, deuxième édition, huit volumes, Paris, 1871-1876; — et G. Bengesco, Bibliographie des œuvres de Voltaire, quatre volumes, Paris, 1882-1890.

L'ouvrage de Desnoiresterres et celui de M. Bengesco peuvent à eux seuls tenir lieu de la plupart des autres, qu'ils résument, ou auxquels ils renvoient

Nous y ajouterons cependant, afin qu'on ait sur Voltaire l'opinion de l'étranger : John Morley, Voltaire, Londres, 1874; — J. F. Strauss, Voltaire, six conférences, traduit de l'allemand sur la troisième édition, Paris, 1876; — James Parton,Zi/e of Voltaire, Londres, 1881 ; — et W. Kreiten, S. J., Voltaire, ein Characterhild , 2o édition, Fribourg en Brisgau, 1885.

2° Là Jeunesse de Voltaire. — Sa famille et ses origines bourgeoises [Cf. ci-dessus les articles Molière, Boileau, Regnard] ; — son éducation au collège de Clermont; — ses premiers maîtres

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folie », et c'est tout justement l'objet qu'il se propose. Mais c'est ainsi que se forme l'idée d'un homme universel, maniable et ployable en tout sens, qui ne diffère en aucun lieu de lui-même, qui n'est à vrai dire ni Français ni Anglais, mais homme, et dont la diversité de mœurs n'est intéressante à connaître que dans la mesure où l'on peut se flatter de la ramener un jour a l'uniformité.

Telle est également l'idée de Montesquieu, dans son Esprit desLoiSy 1748, si du moins on n'en voit pas d'autre qui puisse éclairer les obscurités de ce livre célèbre et en concilier les contradictions. Car le livre est obscur, on ne saurait le nier; et la preuve s'en trouve dans la diversité des interprétations qu'on en donne. Montesquieu ne s'est-il proposé que d'y recommencer ou d'y continuer des Lettres persanes] et ce grand ouvrage, qui fut celui

[les PP. Porée, Tournemine, ïhoulié (d'Olivct)] ; — ses premiers amis [les d'Argenson, Cidevillc, Maisons, d'Argental] ; — et ses premières fréquentations mondaines, 1711. — La société des Vendôme; — et les leçons qu'on y trouvait, de galanterie, de crapule, et d'impiété. — L'aventure de Hollande et les premières amours d'Arouet [Cf. Correspondance ^ sous la date de 1713-1714, et les Lettres historiques et galantes de M™® Dunoyer]. — Ses premières pièces satiriques. — Premier exil à Tulle, puis à Sullysur-Loire, 1716. — Son retour à Paris; — on lui attribue deux nouvelles satires; — et on le met à la Bastille pour la première fois [mai 1717-avril 1718]. • — La première représentation à' Œdipe [novembre 1718] et le premier grand succès d'Arouet; — qui prend à cette occasion le nom de Voltaire. — De l'importance d'un succès de théâtre à cette époque; — et des liaisons que son OEdipe vaut à Voltaire; — liaisons d'honneur [tes Villars, les Richelieu, la Dsse du Maine] ; — et liaisons d'utilité [le banquier Hogguers et les frères Paris]. — L'homme d'affaires s'éveille dans Voltaire; — ses intrigues auprès de Dubois pour entrer dans la diplomatie ; — et son goût pour les missions secrètes. — Second voyage de Voltaire en Hollande. — L'Épitre à Uranie^ 1722; — et pourquoi il importe d'en retenir la date. — La première publication de la Henriadey 1723; — Marianne, 1724. — Succès de Voltaire auprès

de vingt ans de sa vie, ne serait-il ainsi qu'un pamphlet politique, où par hasard, h côté des maux que l'auteur y dénonce, on trouverait quelquefois l'indication des remèdes qu'il croit propres a les guérir? C'est un peu ce que croyait Voltaire; c'est ce qu'il voulait dire, quand il reprochait à Montesquieu « d'avoir fait le goguenard dans un livre de jurisprudence universelle », et c'est aussi l'opinion du dernier éditeur de Y Esprit des Lois. Ou bien Montesquieu, comme avant lui l'auteur de la Politique tirée de l'Ecriture sainte, a-t-il voulu tracer l'image du meilleur des gouvernements, et, de même qu'avant lui Bossuet l'avait reconnue dans la Bible, l'a-t-il découverte, lui, selon son expression, « dans les bois »? C'est encore ce que quelques-uns de ses commentateurs ont pensé, d'Alembert, par exemple; et Tracy, depuis d'Alembert;

de la marquise de Prie. — L'affaire du chevalier de Rohan [décembre 1725]; — le second embastillement [avril 1726]; — et l'exil en Angleterre [2 mai 1726].

Les premières impressions de Voltaire en Angleterre [Cf. Beuchot, t. XXXVII]; — el, à ce propos, quelques mois sur la colonie française à Londres en 1726 [Cf. Prévost, Histoire de M. de Montcalf et J. Churton Collins, Bolinghroke . . . and Voltaire in England, Londres, 1886]. — Liaisons de Voltaire avec Bolinghroke, que d'ailleurs il connaissait déjà ; — avec Pope ; — avec c le marchand » Falkener, etc. — Il apprend l'anglais, il étudie Newton, Locke, Bacon ; — il voit jouer les comédies de Congrève, — et les drames de Shakespeare. — Il compose son Essai sur la Poésie épique. — Les « libres penseurs » anglais [Cf. Tabaraud, Histoire du Philosophisme anglais, Paris, 1806; et Leslic Stepheu, English Thought in the 18^^ Century, Londres, 2e édit., 1881]; — et qu'en tenant compte de leur influence sur Voltaire, — il faut se rappeler combien ils doivent à Bayle. — Du profit que Voltaire a tiré de son séjour en Angleterre [Cf. John Morley, Voltaire] ; — et qu'il se pourrait qu'on l'eût un peu exagéré.

'L'Histoire de Charles XII , 1731, et \e^ Lettres philosophiques. — D'où est venue à Voltaire l'idée d'écrire l'histoire de Charles XII? — et qu'elle date probablement du temps de ses liaisons avec le

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et plusieurs autres, depuis ïracy. D'autres encore se sont demandé si son intention n'aurait pas été de soumettre les données de l'histoire h la systématisation de la science naturelle, et d'appliquer ainsi, bien avant qu'on l'eût inventée, la « méthode positive » à l'un des sujets qui de nos jours même la comportent sans doute le moins. Et c'était l'opinion d'Auguste Comte ; et c'est celle où s'est rangé Taine dans son Ancien régime. Mais la vérité, c'est qu'aucunes de ces interprétations ne s'excluent. Si V Esprit des Lois manque de clarté ; si la lecture en est plus laborieuse que celle de V Essai sur les mœurs \ si nous n'y pouvons discerner que l'ébauche d'un grand livre, c'est qu'il est confusément et ensemble trois ou quatre choses dont Montesquieu n'a pas pu réussir à démêler les liaisons. « Si l'on veut chercher le dessein

baron de Gôrtz. — Caractère de l'œuvre ; — et qu'en la concevant à la manière d'une tragédie, — Voltaire n'a rien négligé pour en faire une œuvre historique sérieuse [Cf. Bengesco, Bibliographie ^ I, 373 et suiv.]. — De l'emploi des témoignages oraux dans le Charles XII \ — et qu'ils fout une partie de la valeur du livre. — Les commencements de l'histoire philosophique dans le Charles XII [Cf. VEssai sur les guerres civiles et les notes de la ffenriade] ;

— et, à ce propos, du mélange curieux d'admiration et d'indignation que Voltaire éprouve pour son héros. — Zaïre, 1732. — La publication des Lettres philosophiques, 1734. — Portée du livre et combien elle dépasse celle des Lettres persanes ; — si surtout on a soin de n'en p.is séparer les Remarques sur les Pensées de Pascal,

— qui en sont contemporaines. — Le contenu des Lettres. — Religion et tolérance [Lettres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7J. — Gouvernement, politique et commerce [8, 9, 10]. — Science et philosophie [11, 12, Ï3, 14, 15, 16, 17]. — Littérature anglaise et condition des gens de lettres [18, 19, 20, 21, 22, 23, 24]. — De quelques idées communes à Voltaire et à Montesquieu : — sur la grandeur de l'institution sociale; — sur les dangers de la religion,

— Tantum religio potuit suadere malorum!

de l'auteur, a-t-il écrit, — dans une Préface qui est un monument de vanité littéraire, — on ne le pourra bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage », et c'est une manière détournée d'avouer ou plutôt de dissimuler qu'en effet et au fond il n'a pas eu de « dessein ». Osons enfin le reconnaître : V Esprit des Lois est un livre manqué, et on ne pourra jamais le réduire à l'unité d'un seul plan, par la bonne raison que Montesquieu n'a lui-même jamais bien su ce qu'il y avait voulu faire.

Comment donc et pourquoi le succès en a-t-il été si vif en son temps, si considérable, européen autant que français ; et nous-mêmes, qu'en aimons-nous ou qu'en admirons-nous encore ? Les contemporains en ont goûte l'esprit ou Yhumour grave, le ton et le tour épigrammatiques, le chapitre sur le Despotisme ou le chapitre sur

sur la constitution laïque de la société future; — et sur la force de l'opinion. — Condamnation des Lettres philosophiques [juin 1734].

Le séjour de Cirey, — Liaison de Voltaire avec M""® du Châtelet ; — et son installation à Cirey [Cf. Eugène Asse, ses éditions des Lettres de M^^ de Graffigny^ Paris, 1879 ; et des Lettres de Jl/™o du Châtelet, Paris, 1882]. — Variété des travaux de Voltaire : — son Alzire, 1736; — le Mondairij 1736; — et de la netteté avec laquelle s'y trouve exprimée l'idée de progrès. — La comédie de VEnfant prodigue, 1736; — Voltaire entre en correspondance avec le prince royal de Prusse, depuis Frédéric II ; — VEssai sur la nature du feu^ 1737 [Cf. Emile Saigey, la Physique de Voltaire, Paris, 1873] ; — les Discours sur l'homme, 1738; — les Éléments de la philosophie de Newton, 1738; — Querelle avec Desfontaines, 1738-1740 [Cf. Maynard, Voltaire, sa vie et ses œuvres, Paris, 1867, t. I; et Nisard, les Ennemis de Voltaire, Paris, 1853]; — Zulime, 1740; — Doutes sur la mesure des forces motrices, 1741; — Mahomet, 1742; — Mérope, 1743.

Du Théâtre de Voltaire, — [Cf. Geoffroy, Cours de littérature dramatique, t. III; Emile Deschanel, le Théâtre de Voltaire, Paris, 1886; et H. Lion, les Tragédies de Voltaire, Paris, 1896.] — Passion de Voltaire pour le théâtre; — et réalité, souplesse.

VEsclaçage; les allusions, les citations, les singularités, la façon discrète et licencieuse à la fois dont il y est parlé des usages bizarres ou indécents du Bénin, de Calicut et de Bornéo; les anecdotes; la nouveauté des inft)rmations; l'éloge de V honneur et celui de la s^ertu. Grâce h Montesquieu, les femmes, a leur toilette, ont cru pour la première fois comprendre le langage du droit; et, dans les salons comme à la cour, où il avait plus d'un ami, la « jurisprudence universelle » est devenue, grâce à lui, un sujet de conversation. Aussi bien était-ce, comme naguère Fontenelle, toute une province nouvelle, une grande province qu'il annexait eflFectivement au domaine de la littérature. Nous lui en savons encore gré, si c'est le signe du grand écrivain que de rendre ainsi « littéraire » ce qui ne l'était pas; de le faire entrer d'un seul coup,

variété de ses aptitudes dramatiques. — Influences successives de Racine; — du vieux Crébillon; — de Shakespeare sur la conception dramatique de Voltaire. — Zaïre, 1732; — et si Voltaire s'y est souvenu davantage de Bajazet ou d'Otello? — La Mort de César j 1735; — et l'idée de la tragédie « sans amour ». — De quelques nouveautés introduites par Voltaire au théâtre français.

— Les sujets de pure invention. — L'extension du lieu de la scène et le développement de la couleur locale : — Zaïre et le monde musulman; — Alzire et l'Amérique; — V Orphelin de la Chine et le inonde asiatique. — Les souvenirs nationaux; — et, à ce propos, de l'influence de la Henriade sur la tragédie du xviii® siècle. — L'abus des procédés romanesques dans la tragédie de Voltaire, méprises et reconnaissances [Cf. à cet égard encore le théâtre de Crébillon]. — Du pathétique de Voltaire; — et s'il mérite les éloges qu'on en a faits [Cf. Vinet, Littérature française au xviii® siècle^ ?

— Comment Voltaire a compromis ses qualités d'invention dramatique ; — en se faisant de la tragédie un instrument de propagande philosophique ; — en conformant le choix de ses sujets aux exigences du goût de son temps plutôt qu'à aucune idée d'art; — et en devenant de plus en plus incapable de « s'aliéner » de ses personnages. — Que, pour toutes ces raisons, l'examen du théâtre de Voltaire peut s'arrêter à sa Sémiramis, 1748; — et qu'à dater

dans la circulation de l'usage; et de l'y maintenir, après lui, par la seule autorité de son œuvre et de son nom. Mais surtout, dans un temps où l'on jouissait profondemn t de « la douceur de vivre », on lui était reconnaissant du respect ému, quasi religieux, qu'il professait pour « l'institution sociale » ; des raisons profondes qu'il semblait qu'il eût trouvées pour en placer les titres au-dessus même des lois ; on lui était reconnaissant des perpectives de perfectionnement croissant qu'il ouvrait à ses contemporains; — et nous, encore aujourd'hui, si cette religion ne suffit pas à nos yeux pour faire l'unité de V Esprit des Lois, elle en fait du moins la noblesse.

« Tout homme — avait-il écrit dans ses Lettres per^ sanes — est capable de faire du bien à un autre homme, mais c'est ressembler aux Dieux que de faire le bonheur

de ce moment, — sauf peut-être dans son Tancrède, — il ne donnera rien dans la tragédie, — et encore moins dans la comédie, — qui ne soit de beaucoup au-dessous de ses premiers essais. — Quelques mots sur la médiocrité des comédies de Voltaire.

Voltaire à la cour, — Ses relations avec M™® de Chàteauroux; — et surtout avec M™® de Pompadour. — Il se flatte que la nouvelle maîtresse fera passer le roi du côté des philosophes ; — et il l'accable de ses flatteries; — qui lui valent le titre d'historiographe ,de France [1745]. — Le Poème de Fonienoy^ 1745, et le Temple de la Gloirey 1745. — Élection et réception de Voltaire à l'Académie française [mai 1746]. — Il est nommé gentilhomme ordinaire du roi [décembre 1746]. — Imprudences de Voltaire. — Il fatigue le roi de ses flagorneries ; — M™® de Pompadour de ses familiarités; — et les courtisans de son importance.

Sa retraite a Sceaux, chez la duchesse du Maine, 1747. — Les premiers contes de Voltaire : le Monde comme il va, Cosi Sancta, Zadig, Micromégas, 1747; — sa brouillerie avec la duchesse du Maine. — Départ de Voltaire pour Cirey; — et séjour à la cour de Lorraine. — Trahison de M™® du Châtelet; — et à cette occasion, quelques mots de la cour de Lorraine, du roi Stanislas et du marquis de S* Lambert; — mort de M"^« du Châtelet, 1749; — et retour de Voltaire à Paris. — Difficultés de sa situation; — comme

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d'une société entière ! » Montesquieu a voulu ressembler aux Dieux, comme ces stoïciens qu'il admirait si fort, et le moyen qu'il en a pris, c'a été, comme eux, de tout rapporter au bien de la société. Nous ne sommes hommes, pour l'auteur de Y Esprit des Lois y que dans la mesure où nous sommes aptes à la société. C'est l'utilité sociale qui détermine pour lui non seulement la nature ou la valeur des lois, mais le bien ou le mal moral, mais la vérité même ; et ne lui est-il pas échappé d'écrire que, du mauvais principe de la négation de l'immortalité de l'âme, « les stoïciens avaient tiré des conséquences, non pas justes j mais admirables pour la société »? [Cf. Esprit des Lois, XXIV, ch. 19.] Il dit encore, en un autre endroit [Cf. Esprit des Lois, XXIV, ch. 1] : « Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qui sont les moins épaisses... ainsi l'on peut

également suspect à la cour, et à la nouvelle génération des « gens de lettres ». — Sa rivalité dramatique avec le vieux Crébillou. — Son Oreste, 1750, et sa Rome sauvée, 1752. — Frédéric lui propose de venir s'établir à Berlin. — Hésitations de Voltaire [Cf. Marmontel, dans ses Mémoires]. —Les coquetteries de Frédéric avec Baculard d'Arnaud le décident. — Son départ pour Berlin [18 juin 1750]; — et son arrivée à Potsdam [10 juillet 1750].

— Sincérité de son enthousiasme pour Frédéric; — et, à ce propos, du profit que Voltaire devait tirer de son séjour en Prusse; — si l'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux. — Parti de Paris en suspect, — et n'y comptant encore que comme un homme de lettres parmi beaucoup d'autres; — le séjour de Berlin, — et la familiarité de Frédéric, — en dépit de l'aventure de Francfort,

— vont en faire en moins de trois ans, — un homme unique désormais; — le confident littéraire des puissances; — et déjà presque le maître de la littérature européenne.

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