‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 60 sur 89 · II. — Michel- Jean Sedalne [Paris, 1719; f 1797, Paris · texte numérisé non relu

II. — Michel- Jean Sedalne [Paris, 1719; f 1797, Paris

1° Les Sources. — Grimm, dans sa Correspondance littéraire;

— Ducis, Notice sur Sedaine, 1797, au t. III des OEuvres de Ducis, édit. de 1826; — M«»« de Vandeul [fille de Diderot], Notice, au t. XVI de la Correspondance de Grimm [édition Tourneux]; — Alfred de Vigny, De 3f"«' Sedaine et de la propriété littéraire, 1841 ;

— Jal, Dictionnaire critique, article Sedaine.

grande part de responsabilité, pour la maladresse de leurs attaques, pour la faiblesse de leur polémique, et pour leur absence entière de talent. Qui ne le sait, hélas ! que la vérité ne brille pas toujours de sa propre lumière, et que de très bonnes causes ont en cruellement à souffrir d'être mal défendues? Or, on ne peut rien lire de plus malveillant, mais d'ailleurs de plus plat que les Noui^elles ecclésiastiques y — c'est le journal janséniste, — qui ne savait guère que traiter de c< sottises » ou « d'inepties » toutes les productions de l'école encyclopédique. Si Fréron, le rédacteur de ï Année littéraire, n'a pas toujours manqué d'esprit, de bon sens, et surtout de courage, il serait difficile de rien imaginer de plus court, de plus étroit, de plus superBciel que sa critique; et sa mauvaise réputation, qu'elle fût ou non justifiée, — ce n'est pas ici le

2<* L'Auteur dramatique. — La légende de Sedaîne [Cf. la Notice de M™® de Vandeul]. — Ses débuts littéraires : — VÉpitre à mon habit et le Recueil de 1752; — Le Diable à quatre^ 1758. — La collaboration de Sedaine avec Philidor; — Biaise le savetier, 1759; — et avec Monsigny : — On ne s'avise jamais de tout, 1761 ; — Le Roi et le Fermier, 1762; — Rose et Colas, 1764, etc.; — et la transformation de l'opér a-comique. — Il donne au théâtre français le Philosophe sans le savoir, 1765; — et sa petite comédie, trop vantée, de la Gageure imprévue, 1768.

Que le Philosophe sans le savoir est vraiment le drame bourgeois tel que l'avait rêvé Diderot : — par la nature de l'intrigue; — par la condition des personnages ; — par la solennité de leurs discours ; — par leur préoccupation de la morale ; — et par la vulgarité soutenue du style. — Mais qu'il s'y trouve, dans une histoire de duel jetée adroitement au milieu d'un mariage qui s'apprête, — dans le caractère délicatement touché de Viclorine [Cf. George Sand, Le mariage de Victorine], — et dans la sincérité de l'auteur, — presque tout ce qui manque aux drames de Diderot; — et qu'ainsi l'honneur de Sedaine est d'avoir donné le véritable et premier modèle du drame tel que le traiteront plus tard les Scribe, les Augier, les Dumas.

De quelques autres œuvres de Sedaine ; — et que le caractère eB

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point, — enlevait tout crédit à ce qu'il pouvait dire. A peine faisait-on plus d'estime de Palissot, l'auteur de la comédie des Philosophes y 1760, où tout ce qu'il avait trouvé de plus comique était de travestir, sous le nom de Cydalise, M™° Geoffrin en femme auteur; — M™® GeoflFrin dont l'ignorance était proverbiale, et dont on disait qu'elle la respectait a comme le principe actif et fécond de son originalité! » [Cf. Carat, Mémoires sur M. Suard, t. I, livre VI]. On a aussi de Palissot de Petites lettres sur de grands philosophes y dont La Bruyère eût pu dire, comme du Mercure de son temps, qu'elles sont « immédiatement au-dessous de rien ». Et faut-il parler de ce pauvre diable d'Abraham Chaumeix? C'est pourquoi toutes les pointes des adversaires de V Encyclopédie s'émoussaient ou se brisaient contre elle. On pouvait rire un moment du libelle

est d'être « aimables » ; — mais que la force et le comique y manquent; — bien plus encore que le style; — et quoi qu'en aient dit ses contemporains. — Qu'il doit beaucoup aussi sans doute à ses musiciens; — notamment à Grétry; — dont la musique lui a valu le plus grand de ses succès, Richard Cœur-de-Liorif 1784; — et son fauteuil d'académicien.

3^ Les Œuvres. — On a de Sedaine de nombreux opéras-comiques dont nous avons cité les principaux ; — son Philosophe ; — sa Gageure [tirée de la nouvelle de Scarron d'où Molière avait tiré son Ecole des femmes] ; — et aussi deux grands drames, plus ou moins historiques, un Raymond F, Comte de Toulouse^ qui n'a été ni joué ni publié ; et Maillard ou Paris sauvé, imprimé, mais non représenté.

III. — La dernière époque de la vie de Voltaire [1762- 1778].

1° Les Sources. — [Cf. ci-dessus : La première époque de la vie DE Voltaire].

2° La royauté de Ferney; — et que cette expression n'a rien d'exagéré si l'on considère : — la situation même de Ferney [Cf. CorrespondancCf 24 décembre 1758]; — les relations que Voltaire a su s'assurer tant avec le roi de Prusse qu'avec l'impératrice de Russie ;

impuissant de Tavocat Moreau : Mémoire pour sentir à riiistoire des cacouacsy 1.757, sans discerner d'ailleurs très nettement si Ton y riait de l'auteur ou de ceux qu'il attaquait. Mais ce que l'on voyait très bien, c'est qu'aucune de ces critiques, sérieuse ou plaisante, n'atteignait le fond des choses, n'en approchait seulement de loin ; et non moins fiers de l'inutilité' des efforts de leurs adversaires que de leurs propres talents, la réputation des Encyclopédistes et la fortune de V Encyclopédie s'accroissaient, se fortifiaient, et se consolidaient par ces efforts mêmes.

« C'est à ce moment même, écrit Garât, qu'une voix qui n'était pas jeune et qui était pourtant tout à fait inconnue, s'éleva, non du fond des déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés, de ces académies el

— sa réputation croissante ; — et l'espèce de consécration que lui donnent son intervention dans l'affaire des Calas [Cf. Athanase Coquerel, Jean Calas et sa famille, 2® édition, Paris, 1869]; — et dans celle des Sirven [Cf. Camille Rabaud, Étude historique sur r avènement de la tolérance, 2° édition, Paris, 1891]. — Il en profite aussitôt pour publier ses Anecdotes sur Fréron, 1761 ; — ses Lettres sur la Nouvelle Héloïse, 1761 ; — son Éloge de Créhillon, 1762; — et sa Relation du voyage de Pompignan, 1763; — qui ne sont qu'autant de recueils d'injures à l'adresse de tous ses adversaires. — Il reçoit en même temps les « philosophes » à Ferney;

— continue de faire des tragédies, Olympie, 1762; — des Contes, Jeannot et Colin, 1764; — écrit sa Philosophie de l'histoire, 1765;

— son Dictionnaire philosophique, 1765 [Cf., pour le discernement des parties successives de ce Dictionnaire, Beuchot dans son édition, t. XXVI, et Bengesco, t. III] ; — et correspond avec tout Tunivers. — Son intervention dans l'aCTaire du chevalier de la Barre [Cf. Cruppi, l'Avocat Linguet, Paris, 1895; et Edouard Herz, Voltaire und die Strafrechtspflege, Stuttgart, 1887]; — et son Commentaire du traité des délits et des peines [de Beccaria], 1766. — L'occasion lui paraît propice pour attaquer à fond le christianisme ; — et tous les moyens lui deviennent bons ; — encouragé qu'il est à la fois par les instigations de Frédéric, — et 1' « avènement » de laDuBarry,

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de celte philosophie oii tant de lumières faisaient naître et nourrissaient tant d'espérances... et au nom de la vérité , c'est une accusation qu'elle intente , devant le genre humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la société même » [Cf. Garât, Mémoires sur M, Suardy t. I, p. 164]. Et — renseignement précieux! — « ce n'est pas, ajoute-t-il, comme on le dit, le scandale qui fut général; c'est l'admiration et une sorte de terreur qui furent presque universelles ». Il faut rapprocher ce passage d'un endroit des Confessions : « Audacieux, fier, intrépide, écrit Rousseau, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle me

1769. — Son Histoire du parlement le remet en grâce auprès des puissances. — Publication des Questions sur V Encyclopédie y \11(^'\112. — Son intervention dans les affaires Montbailly, 1770; — Morangiés, \112\ — Lally, 1773 [procès de réhabilitation]; — des serfs de Saint-Claude, \ll(^-illl ] — et comment l'indécence de ses plaisanteries habituelles gâte l'effet de son dévouement. — Ses relations avec Turgot, 1776. — Les derniers écrits de Voltaire. — Son Commentaire sur l'Esprit des lois, 1777, et sa dernière escarmouche contre Montesquieu. — Ses dernières Remarques sur les Pensées de Pascal, 1777; — et de l'intérêt qu'en offre le rapprochement avec les premières; — qui sont de cinquante ans antérieures. — Les Dialogues d'Evkémère, et le Prix de la justice et de l'humanité, 1777. — Ses démarches pour obtenir qu'on le laisse rentrer à Paris. — Il quitte Ferney le 5 février 1778; — et arrive à Paris le 10 du même mois.

V Œuvre philosophique de Voltaire; — et que sans vouloir en exagérer l'importance, — elle a toutefois plus de portée; — mais surtout plus de cohésion qu'on ne le croit quelquefois; — et que Tobjet n'en diffère de celui de Montesquieu que dans la mesure où diffèrent leurs tempéraments. — Trois idées maîtresses ressortent en effet de son Dictionnaire philosophique comme de ses tragédies ; — et de son Candide ou de son Ingénu non moins

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rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences, comme j'écraserais un insecte entre mes doigts » [Cf. Confessions, partie II, livre 9, sous la date de 1756]. Il a raison, et Garât aussi. C'est le mépris de «leurs mœurs », de leurs « préjugés », de leurs « maximes, » qui ont détaché violemment Rousseau de ses anciens amis les philosophes. Il a ouvert, à lui tout seul, une route nouvelle. Et, parce qu'ils le verront bien, ou plutôt, et avant de le voir, c'est parce qu'ils s'en doutent, c'est pour cela que tous ensemble, les Marmontel et les Morellet, les Grimm et les Diderot, d'Alembert, la société du baron d'Holbach et celle de M™® d'Épinay, Voltaire lui-même, à dater de la Lettre sur les spectacles , 1758, — qui est la déclaration de guerre du (c citoyen de Genève », — ils

clairement que de son Essai sur les mœurs; — dont la première serait précisément le respect de l'institution sociale ; — si d'ailleurs ce mot de « respect » ne jurait avec la manière de Voltaire. Mais sa philosophie n'en est pas moins une philosophie sociale;

— et l'on a pu dire de lui qu'il avait été « conservateur en tout, sauf en religion ». — Si en effet il n'ignore pas que les hommes ne valent pas grand'chose [Cf. Candide et VHisioire d'un bon Bramin]; — il n'en considère pas moins « qu'on peut les dresser à la raison comme à la folie » ; — et qu'en cela même doivent consister l'œuvre de la civilisation [Cf. ses Remarques sur les pensées de Pascal]; — et Tobjet de la société [Cf. YAy By C\, — C'est ce qui le sépare profondément de Rousseau ; — et bien mieux que l'opposition de leurs intérêts ; — c'est ce qui explique la violence de leurs disputes; — Voltaire ayant toujours vu la condition des seuls progrès dont les hommes soient capables, — dans ce qui est aux yeux de Rousseau la cause de leur « dépravation ». — Cette première idée le conduit à une autre, qui est de poursuivre à outrance,

— et malheureusement par tous les moyens, — tout ce qu'il trouve ^ irrationnel^ ou seulement de déraisonnable dans Torganisation de la société; — et de là ses attaques à une « justice »

— dont il avait lui-même éprouvé l'injustice; — delà ses déclamations contre la guerre, — qu'il impute sans hésitation ni réflexion

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vont former contre lui la plus compacte et la plus acharnée des coalitions.

On discute encore quelquefois Tinutile question de savoir qui des deux, de Diderot ou de Rousseau, a comme qui dirait le premier (c retrouvé » cette idée de « nature », contre laquelle trois ou quatre générations d'écrivains et de penseurs avaient jusqu'à eux si vigoureusement réagi? Admettons que ce soit Diderot, et, aussi bien, puisqu'il en a revendiqué la gloire, admettons qu'il ait « pâli » sur les premiers ouvrages de Rousseau. 11 eût donc bien fait en ce cas de nous expliquer comment aucun de ses ouvrages, à lui, Diderot, n'a produit la même impression ft d'admiration et de terreur universelles » que les deux premiers Discours Aq Rousseau. Que ne se vante-t-il aussi d'avoir pâli sur VEmile, sur le Contrat social, sur les

à des mobiles toujours bas et intéressés; — de là ses attaques à la religion, qu'il considère à la fois comme inhumaine, irrationnelle, et « bonne pour la canaille » [Cf. à cet égard Dieu et les hommes^ VExamen de Mylord Bolingbroke, et dix autres pamphlets]. — Mais après cela, comme il est Voltaire, — c'est-à-dire trop perspicace pour ne pas savoir ce que vaut une religion comme a principe réprimant », — il croit à l'existence d'un « Dieu rémunérateur et vengeur», — qui implique la croyance à l'immortalité de l'âme;

— ainsi qu'à la Providence; — et généralement à tout ce qui constitue la « religion naturelle » ; — y compris la confiance au <c Dieu des bonnes gens » ; — avec cette arrière-pensée que, de tous les mortels, ce Dieu n'en regarde aucun avec plus de bienveillance que les amis des lumières; — quand surtout ils écrivent en vers; — et qu'ils font des tragédies.

Il n'a d'ailleurs pas vu qu'il n'y a pas de a religion naturelle » ;

— pas plus qu'il n'y a pas de « nécessité libre » ou de « hasard constant » ; — l'association même de ces idées étant contradictoire dans les termes ; — toutes les vérités qu'enseigne la religion naturelle lui venant d'une autre source qu'elle-même; — et n'étant qu'une a laïcisation » des enseignements de quelque religion « révélée )>. — Il n'a pas vu davantage que, — si la raison peut atteindre quelques-unes des vérités constitutives de la religion, —

Lettres de la montagne? Mais la vérité, c'est qu'en s'emparant de cette idée de « nature » Rousseau en a saisi toutes les conséquences, y compris celles que rimagination trop prompte et trop fuligineuse de Diderot n'avait point vues ; il l'a faite sienne, vraiment sienne, uniquement sienne à sa date ; et l'échauffant alors de l'ardeur de ses rancunes, de ses haines, de son orgueil, l'enrichissant, pour ainsi parler, de sa propre substance, et lui communiquant la flamme de son éloquence et de sa passion, il lui a donné un degré d'importance et une vertu de contagion qu'elle n'avait jamais encore eus.

Considérons en effet, que, de la manière qu'il opposait la nature, non plus comme autrefois les Rabelais ou les Montaigne, aux vices qui la déshonorent, mais à l'art luimême, Rousseau décrétait, pour son coup d'essai, non seu-

ce n'en sont point les plus hautes; — ni surtout les plus efficaces;

— et que la croyance en un « Dieu rémunérateur et vengeur » ne pouvant être un principe ni surtout un mobile d'action, — mais uniquement un motif de ne pas faire, — ne saurait suffire à fonder la morale; — laquelle devient donc ainsi purement sociale; — et conséquemment relative, diverse et changeante. — Qu'au surplus, dans sa polémique injurieuse et grossière contre le christianisme, — il a manqué non seulement de justice, mais de loyauté;

— en méconnaissant la supériorité du christianisme sur le mahométisme, par exemple, ou sur le paganisme; — si, du point de vue purement historique ou humain, le christianisme a renouvelé la face du monde, — et si d'autre part l'intolérance et le « fanatisme » ne l'ont point attendu pour se déchaîner parmi les hommes.

— Il ne semble pas en effet qu'une ardeur de prosélytisme ait précipité les Perses contre les Grecs ; — ni que les partisans de Marins ou de Sylla se soient entr'égorgés pour une question de dogme.

— Et ce qu'enfin il a vu moins clairement encore que tout le reste,

— c'est que, dans cette société même, la raison toute seule n'a jamais rien fondé de vraiment durable; — si même on ne peut dire qu'elle tend plutôt à l'anarchie qu'à l'union. — C'est ce qu'avaient fortement établi les Bossuet et les Pascal ; — que pour ce motif Voltaire a tant combattus, sans les avoir toujours com-

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Icmcnt de caducité, mais d'erreur originelle tout ce qu'on avait fait depuis deux cent cinquante ans, pour « artialiser la nature ». On se trompait depuis plus de deux siècles! Il n'y avait qu' « erreur et folie dans la doctrine des sages » de V Encyclopédie. On ébranchait les préjugés sans en atteindre ou sans en voir seulement la racine, et comment voulait-on qu'elle ne poussât pas d'âge en âge de nouveaux rejetons? « Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés fortes et mâles à notre fausse délicatesse? » [Cf. Lettre sur les spectacles et rapprochez Nouscelle Héloïse, partie II, lettres 14, 17, 21]. Ou, en d'autres termes, dites-nous combien votre art, en exigeant de vous des concessions que votre nature lui eût certainement refusées, a rabaissé votre génie. Vous avez dit, non ce que vous aviez à dire, mais ce que vous avez cru qui plairait à

pris. — Incomparable pour saisir avec rapidité les aspects superficiels et la ressemblance extérieure des grandes choses, — Voltaire n'a jamais eu la force de méditation ; — il ne s'est jamais donné les loisirs studieux qu'il faut pour les approfondir;

— et c'est ce que de bons juges veulent dire, — quand ils lui refusent le litre de philosophe ou de penseur, — et qu'ils appellent son œuvre a un chaos d'idées claires » [E. Faguet].

Mais sa philosophie n'en forme pas moins un système lié ; — si peu de gens ont le goût d'approfondir les grandes questions ;

— et si c'est même cette disposition qu'on peut appeler le voltairianisme. — Elle est assez générale ; — et de dire qu'elle est naturelle à l'esprit français, ce serait assurément trop dire; — mais une espèce d'épicurisme intellectuel nous y a de tout temps inclinés.

— Le génie de Voltaire est d'avoir incarné cette disposition; — comme personne avant lui, ni depuis ; — et le secret de son influence est de l'avoir consacrée, — par la triple autorité de son esprit; — de sa fortune littéraire; — et de son succès mondain. -- Il a fait le tour des idées de son temps [Cf. Taine, V Ancien Régime] ; — toutes ou presque toutes il les a résumées sous « une forme portative » ;

— assez grossière quelquefois; — mais le plus souvent spirituelle, ingénieuse, plaisante; — généralement claire. — Il en a vu les i*apports sommaires; — indiqué les liaisons suffisantes; — il les a

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VOS contemporains. Vous ne vous êtes pas contenté de vouloir leur plaire, mais vous avez imité, vous avez subi, pour leur plaire, des modèles que vous n'aviez point choisis, que vous avez souffert que l'on vous imposât. Il vous fallait être approuvé du public! Né pour être vous-même, unique peut-être en votre espèce, vous avez accepté la tyrannie de la mode, et vous avez mis votre gloire à ressembler a d'autres, aux autres, à tous les autres. Mais si c'est ainsi que l'art, bien loin d'aider en vous la nature, l'y a d'abord comprimée, puis asservie, et finalement pervertie, quel est le remède à ce mal, et quel enseignement votre exemple nous donne-t-il? C'est de retourner à la nature pour nous y conformer; et, rien qu'en posant ce principe, mais surtout en l'appuyant de ces « considérants », Rousseau renversait à la fois l'antique autorité des règles, le peu qui

rattachées, tellement quellement, les unes aux autres ; — et ainsi son mérite éminent est d'avoir soulagé ses lecteurs de ce que l'attention a nécessairement de pénible. — Il leur a procuré l'illusion de comprendre les grands problèmes; — et ils l'ont à leur tour admiré et aimé de se trouver eux-mêmes si intelligents. — C'est probablement quelque chose de cela que Gœthe voulait dire quand il l'appelait « le plus grand écrivain que l'on pût imaginer parmi les Français » ; — et, à ce propos, qu'avant d'accepter l'éloge, — où se mêle un peu d'envie peut-être, — il faut y faire attention; — et se demander s'il n'envelopperait pas, au fond, une critique assez méprisante, — de toute notre littérature et du génie de notre race.

Le retour à Paris et la mort. — Il ne reste plus qu'à rappeler brièvement les circonstances du dernier séjour de Voltaire à Paris [Cf. Desnoiresterres, Voltaire et la société française^ etc., t. VIII]. — Arrivé à Paris le 10 février, il descend à l'hôtel de Bernières ; — où dès le lendemain affluent la ville et la cour, — l'Académie et la Comédie; — les musiciens et les philosophes; — l'ancien et le nouveau monde. — Une lettre de M"™® du Deffand : « H est suivi dans les rues par le peuple, qui l'appelle V Homme aux Calas » ; — et, à ce propos, qu'il y a peut-être quelque exagération dans ce trait; — comme aussi bien dans la plupart des témoi-

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survivait du pouvoir de la tradition, et celui que la communauté s'arrogeait sur les sentiments de l'individu.

Car, nos sentiments c'est nous-mêmes, ou plutôt, chacun de nous n'est soi qu'autant que ses sentiments s'expriment en toute liberté, et c'est cette liberté même qui est la nature : « Nous naissons tous sensibles... Sitôt que nous avons, pour ainsi dire, conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent. Ces dispositions s'étendent et s'aflTermissent... mais contraintes par nos habitudes^ elles s'altèrent plus ou moins. Avant cette altération elles sont ce que j'appelle en nous la nature » [Emile y I, 1]. Qu'est-ce à dire, sinon qu'autant qu'à l'art en particulier « la nature » s'oppose a la civilisation en général? Rousseau le dit en propres termes :

gnages contemporains, — qui se plaisent à faire contraster l'enthousiasme de la ville avec la froideur de la cour [Cf. Grimm, ou plutôt Meister, et La Harpe, dans leurs Correspondances littéraires^» — La journée du 30 mars : la séance de l'Académie; — et la sixième représentation à' Irène, — Le couronnement de Voltaire. — Il s'occupe de faire à Paris un établissement définitif.

— Sa visite à la loge maçonnique des Neuf Sœurs. — On lui ceint le tablier « du frère Helvétius »; — qu'il « veut baiser avant de le recevoir » [Cf. Desnoiresterres, VIII, p. 305-307].

— La séance du 29 avril à l'Académie des sciences. — Voltaire et Franklin. — La séance du 7 mai à l'Académie française, et le Projet du Dictionnaire historique. — Fatigues, maladie, et mort de Voltaire [30 mai 1778]. — La lettre de Tronchin, sur les derniers instants de Voltaire [Cf. Desnoiresterres, VIII, p. 364-366] ; et s'il convient d'en tirer le parti qu'on eu a tiré. — Légendes qui courent sur la mort de Voltaire ; — et qu'il semble bien qu'elles ne soient que des légendes.

30 Les Œuvres. — Les Œuvres de Voltaire se composent de : . lo Ses Poésies f comprenant de tout un peu : un poème épique, la Henriade; — des Odes, des Épiires, des Satires, des Épigrammes, des Madrigaux, des Contes-, — des poèmes didactiques ou philosophiques : tels que les Discours sur l'homme, le Poème sur la loi

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« Tout est bien, sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme... Les préjugés, l'autorité, la nécessité, l'exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étouffent en nous la nature » [Emile, 1,1]. Quel sera donc l'objet de la véritable éducation? Ce sera de nous débarrasser des préjugés qui empêchent en nous la nature de se développer conformément à elle-même. « Dans l'ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l'état d'homme, et quiconque est bien élevé pour celui-là, ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent... En sortant de nos mains notre élève ne sera ni magistrat, ni soldat, ni prêtre, il sera premièrement homme : tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit » [Emile, I, 1]. Avons-nous

naturelle f le Poème sur le désastre de Lisbonne, etc.; — des Iraductions'f — et enfin sa Pucelle.

20 Son Théâtre, c'est-à-dire : des tragédies, dont les plus célèbres sont Œdipe, 1718; Zaïre, 1732; Alzire, 1736; Mahomet, 1741; Mérope, 1743; Sémiramis, 1748; l'Orphelin de la Chine, 1755; et Tancrède, 1760 ; — des comédies, dont il n'en a survécu pas une^ à moins que ce ne soit V Ecossaise, 1760, pour des raisons qui n'ont rien de littéraire ; — et quelques opéras.

3° Ses Histoires, qui sont V Histoire de Charles XII, 1732; — le Siècle de Louis XIV, 1751-1752; — les Annales de l'Empirer 1753-1754 ; — V Essai sur les Mœurs, 1756; — l'Histoire de Bussiâr 1763; — et V Histoire du Parlement, 1769.

4** Ses Contes en prose, dont les principaux sont : Zadig, 1747 ; — Micromégas, 1752; — Candide, 1759; — Jeannot et Colin, 1764; — l'Ingénu, 1767; — l'Homme aux quarante écus, la Princesse de Bahylone, 1768 ; — et les Oreilles du comte de Chesterfieldr

50 Son Dictionnaire philosophique, 1764; — et ses Questions sur l'Encyclopédie, 1770, fondus ensemble et réunis par ordre alphabétique, à partir des éditions de Kehl. *

6^ Son Commentaire sur Corneille, 1764.

70 Ses Mélanges, qui comprennent un peu de tout, eux aussi»

LA SBPOnMATION DE L IDBAL CLASSIQUE

besoin de faire observer que c'est ici le renversemei l'ancienne discipline, celle qui se proposait avnnt de former l'homme pour la société? celui de l'anoi morale, dont le principe était de substituer en noui motifs généraux d'action îi l'impulsion personnell l'instinct? et le renversement de l'ancienne esthét dont le premier article consistait justement à se défi< la sensibilité comme étant de toutes nos facultés la ondoyante, la plus mobile, et la plus diverse?

Mais ce n'est pas tout encore, et l'homme n'étan à lui seul toute la nature, il reste à voir quels son rapports de la nature et de l'homme. Qu'est-ce donc l'homme dans la nature? Si Rousseau s'était tout à l'I emparé d'une idée de Diderot, c'est la grande idt Bulfon qu'il s'approprie maintenant, pour la pous:

comme ses Poésies : de véritables ouvrages, comme ses L anglaises, 1734; sou Traité de Métaphysique, 173i; son de la Tolérance, 1763; — et de simples opuscules, de la d sion et du caractère de nos articles de journaux, comu plaisanteries sur Lefrauc de Pompi^çnan, les Car, les Q les Si.

On pourrait les diviser en Mélanges scientifiques; — Méi philosophiques; — Mélanges historiques; — Mélanges lillér — et Mélanges anti-religieux.

8" Sa Correspondance . — qui ne remplit pas moins de 20 vo de l'édition Beuchot, 18 volumes de l'édition Moland, au lois de 10 000 lettres, — et qui est loin d'être complète. Tous les jo elTet on publie de nouvelles lettres de Voltaire. Nous savom y en a des centaines d'inédites. Et quand on nous les aura doj on en découvrira probablement d'autres encore. C'est d'ai une chose admirable que, de tant de lettres, il n'y en ait pi pas une qui soit absolument insignifiaute. et c'est ce qui le tingue des Lettres de Rousseau, par eiemple, et surtout de tesquieu. Disons mieux, et si l'on met à part quelques (7(>rn dances de femmes, ou plutôt les seules Lettres de M™» de Se la Correspondance de Voltaire est un monument unique dans littérature; et, de son (euvre entière, la partie la plus vivani

bout. La nature est la cause des effets que nous sommes. Nous sommes donc à son égard dans une dépendance entière; et par conséquent nous ne nous devenons intelligibles h nous-mêmes qu'autant que nous nous saisissons dans la complexité des rapports qui nous unissent à elle. Là même est le secret du bonheur. « Il n'est rien tel qu'un heureux climat pour faire servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment » [Nous^elle Hélotse, partie I, lettre 23] ; et c'est la nature seule qui a procuré à Rousseau lui-même « quelques instants de ce bonheur plein et parfait, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir » [Cf. Lettrées à M, de Malesherbes], Livrons-nous donc à la nature, et ne faisons plus désormais consister notre orgueil à la dominer, mais notre sagesse à lui obéir. Ne

lY. -— Les Économistes.

1* Les Sources. — Grimm, dans sa Correspondance littéraire ;

— Vohaire , dans V Homme aux quarante écus ; — M™» du Hausset, Marmontel, Morellet dans leurs Mémoires \ — Galiani dans sa Correspondance.

Garât, Mémoires sur la vie de M. Suard, Paris, 1820; Louis

Blanc, Histoire de la Révolution française^ t. I ; Tocqueville,

V Ancien Régime et la Révolution, 1856; — Mastier, la Philosophie de Turgot, Paris, 1862; — F. Cournot, Considérations sur la marche des idées, etc., t. II, Paris, 1872; — L. de Loménie, les Mirabeau, t. I et II; Paris, 1879; — Rouxel, sa notice en tête de son édition de VAmi des hommes, Paris, 1883; — A. Neymarck, Turgot et ses doctrines, 1885; — Léon Say, Turgot, 1887* — Aug. Oncken, son introduction aux Œuvres de Ouesnav Paris et Francfort, 1888. *^'

20 La Doctrine. — Qu'on ne fait point habituellement de place aux a Économistes » dans l'histoire de la littérature française;

— et qu'il y a lieu de réparer cet oubli; — s'ils n'écrivent pas après tout plus mal que la plupart des encyclopédistes ; — si le meilleur jugement qu'on ait porté sur le livre d'Helvétius est celui de Turgot [Cf. la Correspondance inédite de Turgot et de Condorcet,

LA DÉFORMATION OE l'idÉAL CLASSIQUE 357

rompons pas, n'essayons pas de briser ou de relâcher les liens qui nous rattachent à elle. « Plongeons-nous dans son sein » , comme dira bientôt le poète, et rendons-lui la conduite d'une destinée dont le malheur n'a été fait jusqu'ici que de notre rage de la vouloir soumettre au raisonnement ou à la raison. C'est ainsi qu'après avoir émancipé l'individu de la tyrannie de la communauté, et substitué la sensibilité dans les droits de l'intelligence même, Rousseau achève son œuvre en posant ce principe qu'on exprimera désormais l'homme en fonction de la nature. Il ne se pouvait guère d'idée plus contraire à l'humanisme, puisqu'elle en est la contradiction même, ni qui portât en conséquence une plus grave, une dernière et mortelle atteinte à l'idéal classique.

Qu'est-ce que les contemporains ont pensé de toutes

publiée par M. Ch. Henry, Paris, 1882]; — si l'une des « Correspondances » les plus intéressantes qu'on puisse lire est celle du marquis de Mirabeau avec Rousseau [Cf. /.-/. Rousseau^ ses amis et ses ennemis, Paris, 1865]; — et si VAmi des hommes^ 1756; — ou Y Essai sur le despotisme de la Chine, 1767-1768, sont au nombre des ouvrages qui ont fait en leur temps, et à bon droit, le plus de bruit et d'effet.

Le fondateur de la doctrine : François Quesnay [Mérey, 1694 ; -j- 1774, Paris] ; — ses débuts de chirurgien ; — sa nomination de médecin ordinaire du roi ; — et sa situation de confiance auprès de Mme (Je Pompadour [Cf. Mémoires de M^^ du Hausset]; — ses écrits scientifiques ; — ses premiers écrits économiques ; — l'article Fermiers et l'article Grains dans V Encyclopédie; — sa liaison avec le marquis de Mirabeau.

L'enfant terrible du parti : Victor de Riquetti, marquis de Mirabeau. [Perthuis en Provence, 1715; -J- 1789, Argenteuil]. — Sa jeunesse tapageuse, et sa première campagne, 1734; — sa liaison avec Vauvenargues [Cf. Vauvenargues, t. II de l'édit. Gilbert] ; — sa collaboration avec Lefranc de Pompignan : Voyage du Languedoc, 1740-1746; — son mariage, 1743; — son écrit sur VUiilité des Etats provinciaux, 1750. — Il publie son Ami des hommes, 1756, qui devient l'origine de sa liaison avec Quesnay. — Sa

ces nouveautés? et comment les ont-ils accueillies? ils les ont applaudies ; et jamais peut-être, — on le sait, — réputation littéraire ne s'est établie plus promptement ni plus universellement que celle de Rousseau. Dix ou douze ans lui ont suffi pour égaler Voltaire même dans l'estime de son temps ; et l'opinion ne s'est trompée ni dans l'estime qu'elle en a fait, ni dans les raisons de cette estime. Dans le Discours de Dijon, dans le Discours sur f Inégalité, dans la Lettre sur les spectacles^ les contemporains ont reconnu les accents de cette éloquence dont on pouvait craindre que depuis cinquante ans le secret ne se fût perdu. Ils ont senti frémir dans la Nouvelle Héloïse cette ardeur de passion qu'ils ne connaissaient plus eux-mêmes, mais dont ils se rendaient si bien compte que le théâtre et le roman ne leur donnaient qu'une impuissante et

Théorie de Vlmpât, 1760, — lui vaut l'honneur d'être mis à Yincennes; — et exilé dans sa terre du Bignon. — Son retour à Paris,

— et sa première Lettre à Rousseau, 1766; — sa liaison avec Turgot ; — et le triomphe des économistes.

Le grand homme de Téconomisme : Anne-Robert-Jacques Turgot [Paris, 1727; f 1781, Paris]; — ses origines et ses études en Sorbonne; — sa carrière de magistrat. — Il collabore à V Encyclopédie [Cf. les articles Étjmologiey Existence^ Expansibilitéj Foires et Marchés y Fondations]. — L'intendance de Limoges, 1761-1774;

— et le Ministère, 1774-1776.

Qu'au point de vue général, qui est le seul qui nous intéresse, les Économistes se séparent et se distinguent des Encyclopédistes par trois caractères essentiels qui sont : — leur croyance en des lois économiques, aussi « nécessaires » que les lois de la physiologie ou de la physique ; — leur opinion que ces lois et la connaissance qu'on en possède importent bien plus à la civilisation et aux progrès que le progrès des arts ou des lettres; — et leur conviction qu'on n'améliore la nature qu'en commençant par s'y soumettre. — On pourrait signaler d'autres différences, et par exemple celle-ci : — qu'ils sont des « empiriques » ou des « utilitaires » ; — qui croient ne rien avancer que de démontrable par les faits; — tandis que les encyclopédistes sont des « théoriciens » et des

misérable parodie. « Les femmes s'enivrèrent du livre et de l'auteur » [Confessions, II, 2]. Et les hommes, à leur tour, dans V Emile, dans la Lettre à F archeifêque de Paris, dans le Contrat social, crurent entendre gronder sourdement ils ne savaient quelle menace ! Mais on ne comprend pas toujours ce que l'on admire, ni même ce que l'on redoute; et, en réalité, les contemporains de Rousseau ne l'ont pas compris : premièrement, parce qu'ils sont les « mondains » qu'ils sont, les habitués des « salons » qu'il attaque; et puis, parce qu'en leur qualité de mondains, après un peu d'émoi que leur a causé ce citoyen de Genève, d'autres di«tractions, d'autres curiosités, d'autres discussions, de toutes parts, les sollicitent, les appellent, €t les retiennent.

Ne vient-on pas en effet d'expulser, mieux encore que

a rationalistes ». — Ils ont aussi pour le pouvoir un respect que n'ont pas généralement les Diderot ou les d'Alembert ; — ni même Voltaire; — et, jusqu'à la chute de Turgot, c'est l'explication de la faveur dont ils ont été l'objet.

30 Les Œuvres. — De Quesnay : Essai physique sur V économie animaley 2^ édit., 1747: — Maximes du gouvernement économique d'un royaume agricole ^ 1758; — Le Droit naturel ^ 1765; — Du Commerce^ 1766; — Le Despotisme de la Chine, 1767, 1768.

Du marquis de Mirabeau : L'Ami des hommes, 1756; — et La Théorie de l'Impôt, 1760.

De Turgot : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, 1766. C'est presque le seul ouvrage de Turgot, avec les articles sur V Encyclopédie, que les contemporains aient connu ; et d'ailleurs tous ceux qui figurent dans la collection de ses Œuvres (édit. Eug. Daire), ou presque tous, ne sont à vrai dire que des ébauches dont le principal intérêt se tire du personnage qu'a joué leur auteur.

V. — Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais [Paris, 1732 ;f 1799, Paris].

1® Les Sources. — Gudin de la Brenellerie, Histoire de Beaumarchais, 1801-1809? [publiée pour la première fois en 1888 par

cela, de supprimer les Jésuites? et quel « sujet de conversation! )> mais quelle victoire pour la philosophie! Voltaire en a tressailli d'allégresse ; et d'Alembert y voit le juste châtiment de la malveillance que les Jésuites se sont permis de témoigner à Y Encyclopédie. « Leurs déclamations à la ville et à la cour contre Y Encyclopédie avaient soulevé contre eux une classe d'hommes plus à craindre qu'on ne croit, celle des gens de lettres » ; et il ne faut jamais se faire des ennemis qui, « jouissant de l'avantage d'être lus d'un bout de l'Europe à l'autre, peuvent exercer d'un trait de plume une vengeance éclatante et durable! » [Cf. d'Alembert, édition de 1821, t. II, p. 48; et Diderot, Lettre à itf"* Volland, du 12 août 1762]. Ce n'est pas au moins de lui, ni de Diderot, mais de Voltaire qu'il parle en ces termes. Le commencement de

M. Maurice Tourneux; — Esménard, article Beaumarchais dans la Biographie universelle; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. YI, 1852; — L. de Loménie, Beaumarchais et son temps, Paris, 1855; — Jal, Dictionnaire critique ^ article Beaumabchais ;

— d'Arneth, Beaumarchais und Sonnenfels, Vienne, 1868; — Paul Huot, Beaumarchais en Allemagne, Paris, 1869; — Clément de Royer, les Mémoires de Beaumarchais, Paris, 1872; — Bettelheim, Beaumarchais, eine Biographie, Francfort, 1886; — E. Lintilhac, Beaumarchais et ses œuvres, d'après des documents inédits, Paris, 1887; — A. Hallays, Beaumarchais, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1897.

2° L'Homme et l'Écrivain. — Origine, famille, et première éducation de Beaumarchais; — ses débuts d'horloger et sa première querelle avec Lepaute, 1753-1755. — Le professeur de harpe de Mesdames de France, filles de Louis XV, 1759. — Ses duels et ses bonnes fortunes. — Il entre en relations avec Paris-Duverney,

— par lequel il se trouve mêlé à toutes sortes d'afiFaires de finances. — L'aventure d'Espagne, 1764 [Cf. le quatrième Méitioire contre Goëzman, et Goethe, dans son Clavijo], — Ses débuts littéraires : Eugénie, 1767, et V Essai sur le genre dramatique sérieux, — L'imitateur malheureux de Sedaine et le fidèle disciple de Diderot. — De la valeur du grand argument de Beau-

l'affaire des Jésuites a précédé le brûlement de V Emile \ l'affaire des Calas le suit immédiatement. Jamais émotion ne fut plus légitime, si jamais erreur judiciaire ne fut plus déplorable. « D'un bout de l'Europe à l'autre », c'est le cas de le dire, le scandale en retombe sur la magistrature entière, et voici que tout le système du droit criminel de France en est remis en question. Encore ici c'est Voltaire qui mène la campagne, et le Traité de la tolérance^ 1763, rend à lui seul son nom plus populaire en un jour que toute son œuvre en un demi-siècle. Le Parlement de Paris répond en condamnant au feu le Dictionnaire philoso" phiquCy 1765. Mais, une fois encore, l'odieuse procédure d'Abbeville et le supplice du chevalier de la Barre mettent l'opinion du côté des philosophes. Déjà vainqueurs du clergé, ils le sont maintenant de la magistrature [Cf.

marchais contre la tragédie classique, c Que me font à moi... les révolutions d'Athènes et de Rome > ; — et que la portée n'en est pas seulement littéraire, mais sociale. — Le second drame de Beaumarchais : Les Deux amisy 1770.

L'affaire Goëzman, — et les Mémoires, 1773-1774. — Effet soudain qu'ils produisent; — et soudaine popularité du nom de Beaumarchais. — Raison de ce succès ; — et qu'il y en a de politiques ;

— mais il y en a de littéraires aussi ; — quoique les plaisanteries y soient d'un goût parfois douteux ; — l'éloquence toujours voisine de la déclamation, — et les intérêts en cause un peu mesquins.

— Du Barbier de Séville, 1775; — et comment en y reprenant l'un des sujets qu'on pouvait croire le plus usés, — Beaumarchais y a trouvé son chef-d'œuvre; — et le chef-d'œuvre de la comédie française au xviiio siècle. — Le succès du Barbier de Séville a consacré la comédie en prose; — c'est depuis lui que l'habileté de la disposition de l'intrigue ; — le mouvement du drame ; — la verve hardie du dialogue sont devenus des conditions du genre. — Intervention commerciale et politique de Beaumarchais dans les affaires d'Amérique, 1776, 1778. — Les qualités du Barbier se retrouvent dans le Mariage de Figaro, 1783; — et il s'y en joint d'autreâ encore ; — moins théâtrales peut-être ; — et qui tiennent autant de la nature du pamphlet que de celle de la comédie. — Portée poli-

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Félix Rocquain, V Esprit révolutionnaire avant la Révolutiony livre VII ; Paris, 1878]. Il ne leur reste plus, pour achever leur triomphe, qu'à jeter le discrédit sur Tadministration; et justement, aux environs de 1768, les « Economistes » paraissent pour leur en donner roccasion. On feint de voir en eux les « preneurs et les fauteurs de l'autorité despotique »; on leur reproche « leur langage apocalyptique et dévot » ; ce sont a les ennemis des beauxarts » [Cf. Grimm, Correspondance^ octobre 1767]. Voltaire écrit contre eux V Homme aux quarante écus^ qui n'est pas, à vrai dire, une de ses meilleures facéties, qui n'en réussit pas moins, dont le titre passe même en proverbe. Et eux aussi, — grâce au patriarche de Ferney, — les voila pour un temps refoulés, battus et pas contents. Nous disons bien : grâce au patriarche; car en vérité,

tique du Mariage; — et comment elle eût sans doute été plus considérable encore; — si Beaumarchais, toujours occupé d'affaires au milieu de sa littérature, n'avait eu la malchance de s'attaquer à Mirabeau, 1786; — et d'intervenir, 1787, dans le procès du sieur Kornmann et de sa femme; — où l'avocat Bergasse le maltraite encore plus qu'il n'avait, lui Beaumarchais, douze ans auparavant, maltraité Goëzman; — et pour d'autres raisons; — mais avec autant d'apparence de justice ; — et non moins d'applaudissements à son tour.

Les dernières années de Beaumarchais. — Son opéra de Tarare, 1787. — Son rôle effacé dans la Révolution; — son drame de la Mère coupabley 1792. — Mais quoique riche et âgé déjà de plus de soixante ans, — la fureur des affaires le reprend. — Les fusils de Hollande [Cf. Loménie, t. Il, p. 460]; —r et à ce propos, du patriotisme de Beaumarchais; — son arrestation; — sa délivrance, et son Mémoire à la Convention. — Il est chargé d'une mission par le Comité de Salut public, — en même temps que déclaré par la Commune de Paris suspect et émigré. — Son séjour à Hambourg; — son retour en France; — ses deux lettres sur Voltaire et Jésus-Christ, 1799; — et sa mort.

3<> Les Œuvres. — Nous venons de signaler les principales œuvres de Beaumarchais ; et nous pouvons nous contenter d'iadi-

LA DÉFORMATION DE l'idÉAL CLASSIQUE 363

si ce n'était rintervention de Voltaire dans toutes ces affaires, elles n'appartiendraient qu'à peine à l'histoire <le la littérature, et surtout, si cette intervention ne lui avait assuré la place qu'il occupe dans l'histoire de son siècle. C'est pour être intervenu dans la question du « produit net » et du « despotisme légal » qu'il est Voltaire; et il ne le serait pas s'il n'était devenu le défenseur des Calas et du chevalier de la Barre. On n'examine point d'ailleurs ici les motifs plus ou moins politiques de son intervention, et on ne veut pas décomposer en quelque sorte l'élan de sa générosité. On constate seulement qu'en vérité sa vie fut son chef-d'œuvre. Si ses contemporains n'ont rien tant admiré chez lui qu'une extraordinaire faculté d'assimilation, servie par une facilité d'exécution ou d'expression non moins extra-

quer comme la meilleure édition de ses OEuvres complètes celle qu'en a donnée son ami Gudin, Paris, 1809, Collin; — l'édilion Ledoux, Paris, 1821; — et Fume, Paris, 1826.

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