‹ Manuel de la parole [microforme]Chapitre 163 sur 222 · UN ENTERREMENT · texte numérisé non relu

UN ENTERREMENT

E Ce soir.

là, chez Harvey, la foule ét:

ait choisie ; ;

ncombraient le salon ,

ir Au fond Lulli rêvait prés de son violon,

ils'attarda ment d’une

Racine dans un coin causait avec Molière,

Sapho luttait d'esprit avec la Deshoulière, Chapelle à grand fracas ta juinait Despréaux. Quinze faquins poudrés, parasites-fléaux, Devisant à l’envi de graves bagatelles, Secouaient leurs canons et leurs flots de dentelles, Les uns traitant de fats les vers de Poquelin, D’autres prenant Maestricht, ou citant Chapelain. Un marquis du Clovis glissait une tirade,

Un couplet de Linière, un trait de Benserade ;

Et de tous les côtés sonnaient, gai cliquetis,

Les bons mots soutenant le choc des concettis. C'était à qui dirait la plûs aimable injure,

Et le sourire était l'enjeu de la gageure.

Enfin l'on envahit la salle du banquet ;

Un fauteuil restait vide, un convive manquait.

On regarde, on se compte, on procède à l'enquête : Qui donc bravait ainsi les lois de l'étiquette?

“ Quel fat, criait Chapelle, a donc pu s’oublier

A ce point?... Hé parbleu! c'est Jean le Fablier ! —Excusez, dit Sapho d’une façon distraite ;

Mais il vit comme ceux dont il est l'interprète ; Messieurs les Animaux font sa société,

Et chez eux il se forme à leur civilité. ”

Tout le monde applaudit à ce trait de génie,

Et sur le pauvre absent décoche une ironie.

“ Hé, vous riez, Messieurs, leur dit Madame Harvey, Moi, je crains qu'un malheur ne lui soit arrivé ;

Le voyage était long. .— Il rêve sur la route

A son lièvre qui tremble, à son lapin qui broute, Dit Chapelle, ou, comme eux, il dort sous un sapin. Allons, à la santé de Monsieur Jean Lapin!”

Les gais propos pleuvaient. Or, juste à la même heure,

A quelque trois cents pas de la noble demeure, Les passants ébahis se montraient de la main

MORCEAUX CHOISIS

Un homme étrange, assis sur le bord du chemin, Immobile, absorbé, les yeux fixés en terre,

Et disaient: « Quel est donc ce rêveur solitaire?. . 5 C’est peut-être un fripon!.. «Non, c'est plutôt un fou... Qu'attend-il?. . * Que voit-il autour de ce caillou?

Il se penche ; il regarde avec un œil d’avare!

C’est le plus sot faquin de France et de N avarre!” Mais à la fin]

avec son revenu !

Contez-nous l'aventure!

ut quand ils ch

"est Esope affamé; c’est

Le bonhomme écoutait et Mangeait sans répondre, Puis relevant Ja tête et riant à demi :

“ J'ai suivi le convoi... .—De quif—D'une fourmi.

Là-bas, dans le sentier qui longe la Prairie, D'un vieux saule tombé dort la souche Des fourmis dans la souche

mes pas errants, sur deux rangs.

Aujourd’hui plus de course, et plus de longs détours ; Toutes en se suivant mesuraient leurs pas lourds,

En ordre, comme nous aux jours des funérailles. Toutes, loin de la ville et loir de leurs murailles, Tristes comme il convient au deuil d’une fourmi, Accompagnaient le corps d’un frère, d’un ami;

Et moi, de leur convoi j'admirais l'ordonnance.

La tombe était au pied d’une verte éminence, Où deux chardons, couvrant au loin le uoir caveau, Prêtaiert leur pyramide au Pharaon nouveau.

Traîné par les géants de l’humble colonie,

Sur e funèbre char d’unë feuille jaunie,

Le cadavre sortait du palais souterrain

Et roulait, cahoté par les plis dn terrain,

Entre les rangs émus de l'assistance amie.

Le défilé dura près d'une heure et demie ;

Le chemin était rude et les arrêts fréquents ; Là, c'était un Caucase, et plus loin des Balkans. Or, juste à quatre pas du lieu de sépulture,

Le deuil faillit tourner en tragique aventure. En face des porteurs, glissant sur le gazon, Passait une limace énorme et sa maison.

’obstacle était étrange et presque infranchissable ; Mais vingt pionniers roulant une charge de sable, Sur la route du monstre étagent un rempart ;

La limace recule, et le convoi repart.

Ulysse eût-il fait mieux dans les plaines de Troie ?

On arrive à la fosse ; elle reçoit sa proie ;

Le char, le mort ensemble y tombent à l'envers, Comme fit l’antre jour feu M sieur de Boufflers. (1) Ou se hâte, on recouvre avec des feuilles mortes

Le cadavre et la bière; et l’on ferme les portes.

Un groupe de parents erre encore à l’entour ; D'autres, les vieux, ont pris les sentiers du retour,

(2) Voir la lettre de Mme de Sévigny, fév. 1672.

MORCEAUX CHOISIS 201

Tandis qu'aux champs voisins s'ébat la foule immense ; Le deuil étant fini, le travail recommence ;

On cherche, on glane, on trotte, on ccurt par les chemins, £=ns soucis, ni regrets, comme chez les humains.

Chacun avait repris sa tâche familière :

L'ombre venait; j'ai dû quitter la fourmilière

Pour le château. Voilà mon histoire en trois mots,

—Que je trouve d'esprit, Messieurs, aux animaux ! Dit Chapelle 3 ils font honte à notre sotte engeance, — C’est qu'on peut être bête avec intelligence,

i ; n'est-ce pas que les hommes sont fous ?

Fablier est le plus fou des hommes ?

—Non point ! C’est notre maître, à tous tant que nous sommes, Dit Molière ; ét nos noms, à tous, en vérité, Feront cortège au sien chez la postérité, ”

P. V. DELAPoRTE,

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